Il est des chansons qui, par leur place dans l’histoire, dépassent leur simple statut de morceau. « I Me Mine », écrite par George Harrison, est l’une d’elles. Non pas tant pour sa popularité ou son impact immédiat, mais parce qu’elle incarne, à elle seule, le délitement d’un groupe mythique, la fracture silencieuse entre ses membres, et la quête spirituelle de son auteur. Dernière chanson enregistrée en studio par les Beatles avant leur séparation définitive, « I Me Mine » est bien plus qu’un simple fragment du Let It Be. C’est une énigme, un cri d’exaspération, un testament musical.
En 1970, alors que le monde découvre la fin officielle des Beatles, le morceau est accueilli comme une curiosité, un bel effort de Harrison au sein d’un album globalement malmené par la critique. Mais à la lumière des années, et des récits postérieurs, ce titre s’est imposé comme le véritable point final de l’aventure Beatles en studio. Et paradoxalement, il est absent de l’un des protagonistes essentiels du groupe : John Lennon.
Sommaire
- Twickenham, janvier 1969 : le début de la fin
- John Lennon : le refus d’un « paso doble espagnol »
- De l’ombre à la lumière : la renaissance de « I Me Mine »
- Un morceau mineur devenu majeur
- George s’affirme, John s’efface
- Une chanson de rupture, une porte d’entrée spirituelle
- Le legs d’un morceau sous-estimé
- Un point final sans John
Twickenham, janvier 1969 : le début de la fin
Le climat qui entoure la création de Let It Be est tout sauf serein. Après les tensions déjà palpables durant l’enregistrement du White Album en 1968 – au point que Ringo Starr quitte temporairement le groupe – les Beatles se lancent en janvier 1969 dans une nouvelle aventure : créer un album en public, avec répétitions filmées, dans le but initial d’un retour à la scène.
Le projet s’intitule Get Back, et les sessions ont lieu dans le froid et la grisaille des studios de Twickenham. Très vite, la pression, les divergences artistiques et les egos exacerbés viennent gangréner l’atmosphère. George Harrison, en particulier, se sent de plus en plus marginalisé. Le 10 janvier 1969, il quitte les répétitions, excédé par ce qu’il qualifie lui-même de « mauvaises vibrations ».
Quelques jours plus tôt, le 7 janvier, il a pourtant proposé une nouvelle chanson : « I Me Mine ». Inspirée à la fois par une réflexion spirituelle sur l’ego – thème cher à Harrison, influencé par la philosophie hindoue – et par les tensions grandissantes dans le groupe, la chanson est jouée le 8 janvier, devant Lennon et McCartney. La réaction ? Une indifférence glaciale.
John Lennon : le refus d’un « paso doble espagnol »
Dans The Beatles Anthology, George expliquera plus tard : « I Me Mine parle de l’ego. Il y a deux “je” : le petit “moi” que l’on emploie constamment, et le grand “Je”, qui est en fait l’unité de toutes choses. Quand le petit “moi” se fond dans le grand “Je”, alors on est vraiment en paix.* »
Mais ce message subtil n’émeut guère John Lennon. Selon le livre Get Back: The Unauthorized Chronicle of The Beatles’ Let It Be Disaster de Doug Sulpy et Ray Schweighardt, Lennon aurait raillé la chanson, la qualifiant de « valse espagnole pour freaks », avant de dire que « les Beatles ne jouent que du rock and roll, pas des trucs de bal costumé ». Une déclaration lapidaire, brutale, qui blesse George et reflète bien la fracture croissante entre les deux anciens complices.
Lennon, déjà détaché du groupe, peu intéressé par les compositions de George qu’il juge souvent anecdotiques, refuse tout net l’idée d’intégrer la chanson au répertoire. Harrison, humilié, s’éloigne du projet. Il reviendra quelques jours plus tard, après négociations, à la condition notamment d’abandonner les studios de Twickenham pour ceux d’Apple, en environnement plus familier, et de renoncer à tout projet de tournée.
De l’ombre à la lumière : la renaissance de « I Me Mine »
Un an plus tard, Lennon a quitté le groupe de fait – bien que l’annonce officielle ne survienne qu’en avril 1970. Il est en vacances au Danemark lorsque George, accompagné de Paul McCartney et Ringo Starr, entre en studio pour enregistrer « I Me Mine », le 3 janvier 1970. Il s’agit, ironiquement, de la dernière session studio d’un morceau original signé Beatles.
Seuls trois membres sont présents. John Lennon, ayant annoncé son départ en septembre 1969, ne fait plus partie de l’équation. Ce détail, rarement souligné à l’époque, donne à la chanson un goût étrange d’épilogue. Les Beatles enregistrent 16 prises du morceau, qui est ensuite complété par des overdubs en avril. Il sera inclus dans l’album Let It Be, publié en mai 1970, quelques semaines après que Paul a officialisé la séparation.
Un morceau mineur devenu majeur
À sa sortie, l’album Let It Be divise. Il paraît après Abbey Road, qui sonne comme un véritable adieu et dont la production léchée tranche avec les tensions documentées dans le film Let It Be. L’intervention de Phil Spector, chargé de « sauver » les bandes par des arrangements orchestraux controversés, choque McCartney, qui reniera en partie le disque.
Et pourtant, « I Me Mine » tire son épingle du jeu. Richard Williams, critique pour Melody Maker, écrit en 1970 : « I Me Mine possède une magnifique introduction orgue/guitare, des couplets méditatifs et un refrain enlevé, presque à la Chuck Berry. George y met toute sa force. » Ce morceau, né dans l’indifférence, méprisé par Lennon, devient l’un des rares moments de grâce d’un album en clair-obscur.
Son architecture est subtile : une alternance entre des passages lents, introspectifs, et des accélérations rock, presque rageuses. Cette dualité reflète parfaitement l’état d’esprit de Harrison à l’époque : une volonté d’apaisement intérieur face à un environnement extérieur chaotique.
George s’affirme, John s’efface
L’histoire de « I Me Mine » éclaire avec une précision chirurgicale les rapports de force internes au sein des Beatles en cette fin de décennie. Harrison, longtemps cantonné au rôle du « petit frère spirituel », trouve enfin sa voix. Il compose, il insiste, il enregistre. Et surtout, il prépare le terrain de son avenir solo.
Beaucoup des chansons rejetées ou ignorées par Lennon et McCartney durant ces sessions – « All Things Must Pass », « Isn’t It a Pity », « Let It Down » – deviendront des chefs-d’œuvre sur son premier album solo, All Things Must Pass, paru fin 1970. Ce disque monumental, triple vinyle, confirmera que George Harrison avait toujours eu en lui la capacité de rivaliser avec ses deux anciens partenaires.
John Lennon, quant à lui, ne participera jamais à « I Me Mine ». Et lorsqu’on l’interrogera sur la chanson, il n’aura que peu de mots. Dans une de ses dernières interviews, il dira simplement qu’il n’y avait « pas de place pour ce genre de morceau dans le rock des Beatles ». Une déclaration qui résonne comme une incompréhension fondamentale entre deux visions du monde : celle du Lennon provocateur, iconoclaste, et celle du Harrison mystique, en quête de transcendance.
Une chanson de rupture, une porte d’entrée spirituelle
Avec le recul, « I Me Mine » est sans doute l’un des titres les plus représentatifs de ce qu’étaient devenus les Beatles en 1970 : un groupe disloqué, où les sensibilités artistiques ne parvenaient plus à cohabiter. Et pourtant, c’est cette chanson qui boucle la boucle. Ce n’est pas un Lennon rageur ni un McCartney mélodiste qui signe la fin des Beatles, mais un George Harrison méditatif, lucide, presque stoïque.
La chanson est aussi un acte de foi. Elle marque le passage de Harrison d’une existence marquée par le succès, la rivalité, les tensions internes, vers une voie plus intime, spirituelle, introspective. En ce sens, elle préfigure toute son œuvre post-Beatles, dominée par des thématiques religieuses, philosophiques, et une forme d’humilité rare dans le monde du rock.
Le legs d’un morceau sous-estimé
Aujourd’hui encore, « I Me Mine » reste un symbole puissant. Elle a été reprise en live par Ringo Starr, saluée par de nombreux critiques comme un des joyaux cachés du catalogue tardif des Beatles. En 2020, à l’occasion du 50e anniversaire du titre, une édition remasterisée a été publiée, accompagnée d’un livre de George Harrison lui-même, qui portait… le même nom.
Le titre résonne toujours aussi fort dans une époque obsédée par l’ego, les réseaux sociaux, le narcissisme généralisé. L’invitation de George à dépasser le « moi » pour rejoindre un tout harmonieux semble aujourd’hui plus nécessaire que jamais. Ce qui, en 1969, était vu comme une excentricité orientale, s’impose aujourd’hui comme une forme de sagesse.
Un point final sans John
L’ironie tragique de « I Me Mine » réside dans le fait qu’elle fut enregistrée sans celui qui, des années plus tôt, avait invité George dans l’aventure Beatles. Le fait que la dernière chanson des Fab Four soit signée Harrison, et que Lennon n’y participe pas, est plus qu’un hasard. C’est une métaphore achevée. La fin d’un groupe, mais aussi l’émergence d’un artiste.
George Harrison, dans son humilité, n’en a jamais fait un trophée. Mais l’histoire, elle, a retenu la leçon. Derrière la valse méprisée, il y avait un joyau. Derrière l’égoïsme dénoncé, une révolution intérieure.
