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Quand Little Richard propulsait les Beatles vers Kansas City

Publié le 12 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Il est des noms dans l’histoire de la musique populaire qui sonnent comme des coups de tonnerre. Little Richard, de son vrai nom Richard Wayne Penniman, fait indéniablement partie de ceux-là. Artiste incandescent, chanteur flamboyant, pianiste fulgurant, il fut bien plus qu’un simple phénomène de mode ou qu’un pionnier de la première heure du rock’n’roll. Little Richard fut une révélation, un séisme sonore et visuel, un provocateur génial qui sut allumer des feux qui, encore aujourd’hui, brûlent dans les esprits et sur les scènes du monde entier.

Son influence sur les Beatles, et notamment sur Paul McCartney, est un chapitre essentiel dans la grande saga du rock. À travers leurs reprises de ses titres – et particulièrement ce « Kansas City / Hey-Hey-Hey-Hey », qui figure sur l’album Beatles For Sale en 1964 – se dessine un lien intime et structurant entre Liverpool et Macon, entre les clubs moites de Hambourg et les studios feutrés d’Abbey Road. Ce lien, c’est celui d’une admiration fervente, presque filiale, des jeunes Beatles envers celui qu’ils considéraient comme une divinité du rock : Little Richard.

Sommaire

Un météore nommé Richard

Lorsque Little Richard surgit sur la scène américaine en 1956 avec « Tutti Frutti », la planète rock vacille. La violence de son cri d’ouverture – ce fameux « A-wop-bop-a-loo-mop-a-lop-bam-boom! » – bouleverse les conventions et impose d’emblée une esthétique nouvelle, furieusement rythmique, imprégnée de gospel, de blues, de rhythm and blues, et de cette folie scénique qui fera école. Ses apparitions sont volcaniques, ses chansons brûlent la pellicule et affolent les radios. En à peine deux années, il empile les succès : « Long Tall Sally », « Rip It Up », « Lucille », « Ready Teddy »…

Mais cette période faste fut aussi brève que flamboyante. En octobre 1957, en pleine tournée australienne, Little Richard annonce à la stupeur générale qu’il quitte le rock’n’roll pour se consacrer à Dieu. Un choix radical, mystique, déroutant. En réalité, son dernier vrai tube dans le Top 10 américain, « Good Golly Miss Molly », paraîtra début 1958. Après cela, la tempête se calme, et son influence directe sur les classements s’amenuise. Mais son héritage, lui, ne cessera de grandir.

Kansas City : une chanson aux mille vies

L’histoire de « Kansas City » commence bien avant que Little Richard ne s’en empare. En 1952, Jerry Leiber et Mike Stoller, jeunes prodiges de l’écriture musicale à peine âgés d’une vingtaine d’années, composent ce titre inspiré par les pulsations du rhythm and blues. C’est Little Willie Littlefield qui, le premier, l’enregistre cette année-là sous le nom de « K.C. Lovin’ ». Une version suave, chaloupée, ancrée dans la tradition des clubs noirs.

La chanson sommeille quelques années, jusqu’à ce que Wilbert Harrison, chanteur originaire de Caroline du Nord, en donne une lecture plus nerveuse en mars 1959. Le morceau, porté par une guitare obsédante et un groove implacable, devient un tube absolu : numéro 1 aux États-Unis pendant deux semaines à partir du 18 mai 1959. Dans la foulée, d’autres versions voient le jour, notamment celles de Hank Ballard and the Midnighters et de Rocky Olson – mais sans égaler le succès de Harrison.

Ce que l’on sait moins, c’est que Little Richard avait enregistré deux versions de « Kansas City » pour le label Specialty, dès 1955. La première, fidèle à l’original de Littlefield, restera inédite jusqu’en 1970. La seconde, bien plus audacieuse, introduit un segment totalement nouveau : un « bridge » dynamique intitulé « Hey-Hey-Hey-Hey (Goin’ Back to Birmingham) », qui deviendra la face B de « Good Golly Miss Molly » en 1958.

C’est cette fusion entre la chanson de Leiber & Stoller et la partie originale de Little Richard qui donne naissance au medley explosif « Kansas City / Hey-Hey-Hey-Hey ». Une version hybride, transfigurée, où l’énergie brute du rock croise la souplesse narrative du rhythm and blues. C’est cette version-là qui apparaîtra sur The Fabulous Little Richard, son album de mars 1959, et qui marquera à jamais l’oreille de quatre jeunes Liverpuldiens…

Les Beatles découvrent le feu sacré

John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr ont grandi avec Little Richard dans leurs platines. Pour McCartney en particulier, le choc fut tellurique. Il imite son idole à la perfection, jusqu’à reproduire ses célèbres cris stridents. À l’époque de leurs débuts au Cavern Club, puis lors de leurs séjours à Hambourg, les Beatles émaillent leurs concerts de reprises de Little Richard : « Long Tall Sally », « Lucille », « Rip It Up »… et bien sûr, ce medley irrésistible « Kansas City / Hey-Hey-Hey-Hey ».

La première trace enregistrée de cette reprise remonte à 1962, lors d’un concert au Star-Club de Hambourg. La version qu’ils en donnent est brute, survoltée, dominée par la voix fiévreuse de McCartney et par une rythmique tendue comme un câble. Ce morceau devient un incontournable de leurs sets, un moment de transe communicative où le groupe, transcendé, se fait l’écho fidèle de l’énergie de Little Richard.

Lorsque l’album Beatles For Sale voit le jour en décembre 1964, il sonne comme un retour aux racines pour les Fab Four. Entre les compositions originales plus introspectives (à l’image de « I’m a Loser ») et les traditionnelles reprises rock’n’roll, le disque témoigne d’une certaine fatigue de la Beatlemania, mais aussi d’un besoin de renouer avec les fondamentaux. Et c’est tout naturellement que l’on y retrouve le fameux medley « Kansas City / Hey-Hey-Hey-Hey », enregistré aux studios d’Abbey Road le 18 octobre 1964 en une seule prise magistrale.

Une affaire d’héritage… et de droits

La sortie du titre dans Beatles For Sale ne passe pas inaperçue aux yeux des avocats de Little Richard. Ces derniers estiment – à juste titre – que le groupe a repris non seulement « Kansas City », œuvre de Leiber et Stoller, mais aussi « Hey-Hey-Hey-Hey », création originale de leur client. S’ensuit un ajustement légal : le morceau est officiellement reconnu comme un medley, crédité à la fois à Leiber/Stoller et à Richard Penniman.

L’incident n’entame en rien le respect profond que les Beatles nourrissent pour leur modèle. Ils ne cesseront de lui rendre hommage, sur disque comme à la radio. Lors des sessions pour la BBC, ils interprètent plusieurs de ses chansons. Sur l’EP Long Tall Sally, paru quelques mois avant Beatles For Sale, ils reprennent le titre éponyme avec une fougue intacte. Dans leurs entretiens, ils ne cachent jamais leur admiration pour celui qui, plus que quiconque, leur a ouvert la voie.

Quand le gospel rencontre la pop

L’influence de Little Richard sur les Beatles ne s’arrête pas à des simples reprises. Elle s’insinue dans leur approche du chant, de la scène, de l’enregistrement. McCartney dira plus tard : « C’est Little Richard qui m’a appris à hurler. » Et c’est vrai que sans lui, les fameux « Woooo! » de Paul n’auraient peut-être jamais vu le jour.

Mais il y a plus. Il y a dans l’œuvre de Little Richard une tension permanente entre le sacré et le profane, entre l’appel de Dieu et la tentation du diable, entre le gospel et le rock’n’roll. Une dualité que l’on retrouve aussi chez les Beatles, notamment dans leurs compositions de la fin des années 60, où le spirituel et l’expérimental s’entrelacent. En ce sens, Little Richard n’a pas seulement été un modèle sonore : il fut un révélateur d’ambiguïtés, un passeur de contradictions créatives.

Une postérité à double détente

Après son retrait du rock, Little Richard connaîtra plusieurs retours en grâce. Il reviendra sur scène, enregistrera de nouveaux albums, participera à des films, et sera célébré comme un pionnier absolu du genre. Mais sa carrière restera marquée par cette tension entre sa foi et son art, entre ses débordements et ses renoncements.

Quant aux Beatles, ils continueront à porter sa flamme bien après leur séparation. Lors du concert hommage Rock and Roll Hall of Fame en 1988, McCartney parlera de lui comme d’un « roi du rock », et lors de ses tournées en solo, il n’hésitera pas à rejouer « Kansas City / Hey-Hey-Hey-Hey », comme un clin d’œil affectueux au passé.

Leur rencontre sur scène n’eut jamais lieu de façon formelle, mais dans le cœur des fans, elle est éternelle. Little Richard, avec son maquillage outrancier, son piano martelé, sa voix céleste et ses jambes de feu, a offert aux Beatles bien plus que des chansons : une manière d’être, une urgence, un souffle.

L’héritage vivant d’un cri primitif

« Kansas City / Hey-Hey-Hey-Hey » reste aujourd’hui un symbole parfait de cette filiation. Une chanson à double visage, à la fois standard du rhythm and blues et invention pure, porte d’entrée vers un univers plus incandescent. C’est par ce titre que Little Richard, déjà en retrait des projecteurs, continue de souffler son feu sur les générations futures.

Et c’est à travers cette reprise, nichée au cœur d’un album parfois mésestimé des Beatles, que l’on mesure toute la dette de gratitude qu’ils lui doivent. Il n’est pas exagéré de dire que sans Little Richard, les Beatles n’auraient pas été les Beatles. Et qu’en reprenant ce morceau avec tant de ferveur, ils ont su dire l’essentiel : merci.


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