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George Martin et le regret d’un sommet inachevé : l’avenir musical que les Beatles n’ont jamais exploré

Publié le 13 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

George Martin, producteur des Beatles, a longtemps nourri un regret : ne pas avoir exploré davantage le potentiel sonore que le groupe dévoilait dans ses dernières années. Pour lui, Abbey Road n’était pas une fin, mais le début d’un avenir musical inexploré.


À l’heure où l’héritage des Beatles est gravé dans le marbre de la culture populaire, où chaque note, chaque prise studio, chaque souffle entre deux mesures est disséqué, analysé, sanctifié, il est presque inconcevable d’imaginer que leur parcours ait pu être interrompu prématurément. Et pourtant, pour George Martin, leur producteur historique et architecte sonore de l’ombre, le regret est palpable. Non pas celui d’avoir trop fait ou trop changé — mais de ne pas avoir pu aller encore plus loin.

Dans une déclaration tardive, à la fois lucide et poignante, Martin résumait ainsi ce manque :

« Un de mes grands regrets, c’est que nous n’ayons pas poursuivi la musique que nous étions en train de développer à l’époque des Beatles. Je pense que nous allions quelque part. »

Ces mots, loin de relever de la nostalgie banale, dessinent en creux le rêve brisé d’une musique encore à inventer, d’une modernité inexplorée que le groupe, s’il avait subsisté, aurait pu façonner. Ce que Martin pressentait, c’était la promesse non tenue d’une quatrième époque des Beatles, au-delà de la pop, du psychédélisme, et de la maturité lyrique.

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Le producteur qui sculptait l’impalpable

Dès leurs débuts en studio, les Beatles n’étaient pas un groupe comme les autres. Et George Martin, qui avait d’abord hésité à les signer, l’a très vite compris. Ce qu’il avait sous les yeux en 1962 n’était pas simplement un quatuor à peine dégrossi. C’était un creuset d’intuition mélodique, une chimie brute, un feu sous la cendre. Son rôle n’était pas de leur dire quoi faire, mais de leur permettre de faire mieux.

Lorsque Lennon et McCartney lui présentent Please Please Me dans une version ralentie et sans relief, Martin les encourage à en doubler le tempo. Le morceau devient leur premier vrai tube. Ce n’est là qu’un détail, mais il annonce tout ce que Martin va apporter : oreille, audace, rigueur. Il est le seul producteur des années 1960 à oser mêler musique classique et rock sans arrogance, à envisager les studios EMI comme des laboratoires plus que des usines à tubes.

Yesterday, avec son quatuor à cordes, Eleanor Rigby, A Day in the Life, Being for the Benefit of Mr. Kite!… Tous ces titres portent la marque de son exigence. Sans George Martin, les Beatles auraient peut-être été un excellent groupe de scène. Avec lui, ils deviennent des peintres sonores.

Le studio comme dernier refuge

À partir de 1966, alors que les Beatles abandonnent la scène — usés par les tournées, les cris, les pressions — le studio devient leur sanctuaire. Ce lieu clos, feutré, devient un monde à part, où les lois de la scène ne s’appliquent plus. On peut y jouer en marche arrière, filtrer une voix à travers un haut-parleur Leslie, coller des bandes magnétiques à l’envers, demander à un orchestre symphonique de faire une montée de volume crescendo sur une seule note pendant 24 secondes.

Martin, loin de freiner cette effervescence, l’encourage. Il comprend que les Beatles ne veulent pas seulement enregistrer des chansons : ils veulent créer des mondes. Et avec Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band en 1967, ils y parviennent. Pour Martin, cet album marque une rupture historique : « C’était un jalon », dira-t-il. Un point de non-retour. Désormais, la pop n’est plus un genre, c’est un terrain d’expérimentation.

Abbey Road, ou la promesse d’un au-delà

En 1969, lorsque débute l’enregistrement d’Abbey Road, le groupe est déjà en morceaux. Les tensions sont vives. Lennon est absent par intermittence, McCartney tente de tenir la barre, Harrison réclame plus de place, Ringo supporte tant bien que mal. Et pourtant… de ce chaos naît un miracle.

George Martin, rappelé par McCartney qui promet qu’ils « feront les choses comme avant », accepte de produire l’album dans un cadre plus traditionnel. Mais ce qu’il découvre, c’est un groupe au sommet de sa maturité sonore. Come Together, Something, Because, et surtout la longue suite enchaînée du medley final : jamais les Beatles n’avaient été aussi cohérents, aussi maîtrisés. Martin est bouleversé.

« Abbey Road menait quelque part », dira-t-il. Et ce « quelque part » — c’est cela qu’il regrettera de n’avoir jamais pu explorer avec eux.

Une esthétique en gestation

Ce que Martin pressentait, c’était un nouveau style musical en train de naître. Ni rock, ni classique, ni jazz, ni pop : quelque chose d’autre. Une forme symphonique du rock, mais sans emphase. Un art de la citation, du collage, du détail. Une esthétique où le montage sonore aurait pris le relais de la performance live, et où la chanson aurait été pensée comme un acte de composition à part entière.

Martin entrevoyait dans les dernières sessions des Beatles un langage en gestation. Un langage qui aurait pu annoncer des œuvres proches de celles de Pink Floyd (The Dark Side of the Moon), de Radiohead, voire même certains compositeurs minimalistes.

Mais les Beatles ont choisi de s’arrêter là. Pas dans l’échec, pas dans l’essoufflement, mais dans la rupture volontaire. Et pour Martin, c’est là que réside le drame.

Après les Beatles, l’impossible comparaison

George Martin ne cessera jamais de travailler. Il produira America, Jeff Beck, Ultravox, Elton John, et même quelques projets solos de McCartney et Lennon. Mais il le dira sans détour :

« Rien de ce qu’ils ont fait en solo n’a jamais été aussi bon. »

Non pas que ces œuvres soient médiocres — bien au contraire. Mais ce qu’il veut dire, c’est que jamais la magie collective, la tension créative, la densité musicale des Beatles ne retrouveront leur équivalent. Chacun brillera dans sa voie : McCartney par son élégance mélodique, Lennon par sa puissance émotionnelle, Harrison par sa spiritualité poétique. Mais cette quatrième voie, celle qu’ils auraient pu créer ensemble après Abbey Road, restera lettre morte.

Un regret lumineux

Le regret de George Martin n’est pas celui d’un producteur frustré ou nostalgique. C’est celui d’un artiste qui a perçu, à un moment donné, l’ouverture d’un monde nouveau. Un monde qu’ils n’ont pas eu le temps de bâtir. Pour lui, les Beatles n’étaient pas seulement un groupe. C’étaient des architectes d’un avenir sonore. Et ils s’en sont allés avant d’avoir posé les fondations définitives.

C’est peut-être pour cela que leur musique nous touche encore tant. Parce qu’elle est inachevée. Parce qu’elle nous laisse imaginer ce qu’elle aurait pu devenir. Et parce qu’au fond, comme George Martin, nous savons qu’ils allaient quelque part.


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