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Paul McCartney, l’errance d’un Beatle sans scène : le pari fou des campus et le refus des salles

Publié le 13 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Dans les années 70, Paul McCartney choisit de relancer sa carrière post-Beatles en jouant incognito dans des campus, affrontant l’indifférence et les refus. Une période difficile mais fondatrice, où il reconstruit son art loin de la gloire. Une renaissance discrète mais essentielle.


Lorsqu’un Beatle décide de reprendre la route après la séparation du groupe le plus adulé de l’histoire de la musique, on pourrait croire que toutes les portes s’ouvrent d’elles-mêmes. Et pourtant, lorsque Paul McCartney choisit de revenir à la scène avec sa nouvelle formation, Wings, au début des années 1970, il rencontre un mur d’indifférence, voire de rejet. Cette période méconnue, presque absurde, de la carrière de Macca, constitue pourtant un tournant majeur : celui d’un homme qui, de star mondiale, se retransforme en simple musicien itinérant, souvent ignoré, parfois refoulé. Une descente aux enfers discrète mais ô combien révélatrice.

Sommaire

L’après-Beatles : la gueule de bois d’un génie

La séparation des Beatles en 1970 n’est pas seulement un événement musical, c’est une secousse sismique planétaire. Pour des millions de fans, c’est la fin d’une ère, le crépuscule d’une utopie pop. Mais pour Paul McCartney, c’est bien plus qu’une rupture artistique : c’est une déchirure intime. Contraint de poursuivre les autres membres du groupe en justice pour officialiser la séparation et protéger ses intérêts — notamment face à la gestion controversée d’Allen Klein —, Paul devient malgré lui le catalyseur juridique de l’éclatement du mythe. Ce rôle, il le vivra comme une trahison, un isolement.

Installé avec Linda dans leur ferme écossaise, McCartney sombre alors dans une profonde dépression. L’homme qui composait hier encore Let It Be ou Hey Jude se retrouve à peine capable de sortir du lit. C’est sa femme, Linda, qui, en l’encourageant à revenir à la musique, le remet peu à peu en selle. L’album McCartney, sorti en avril 1970, fruit d’enregistrements domestiques, est un patchwork fragile, bancal, mais déjà révélateur d’un instinct mélodique intact. Suivra RAM en 1971, co-signé avec Linda, œuvre à la fois pastorale et baroque, aujourd’hui considérée comme un chef-d’œuvre, mais à l’époque dénigrée par la critique, qui ne pardonne pas à McCartney d’avoir quitté le giron sacré des Beatles.

Wings : un groupe, une quête, une débâcle annoncée

Convaincu que l’avenir ne pourra passer que par la scène, McCartney monte alors Wings, un groupe censé l’extirper de son statut d’ex-Beatle solitaire. Il s’entoure notamment de Denny Laine (ancien leader des Moody Blues) et du batteur Denny Seiwell. Mais au lieu de capitaliser sur sa gloire passée, Paul opte pour une stratégie radicale : repartir de zéro. Comme un jeune groupe sans renom, Wings entame une tournée improvisée, sans publicité, souvent sur les campus universitaires britanniques. Objectif affiché : renouer avec la fraîcheur brute du rock, tester les morceaux face à un public vierge, apprendre à jouer ensemble.

Mais les obstacles s’accumulent très vite. « C’était comme un champ de mines », racontera Paul plus tard. Et le mot n’est pas galvaudé. Dans plusieurs établissements, les concerts sont tout simplement annulés : des examens sont en cours, des coupures de courant rendent les performances impossibles. Ailleurs, c’est l’incrédulité qui domine : personne n’a cru que Paul McCartney, en chair et en os, allait débarquer pour jouer sans prévenir. Les salles sont parfois vides, le matériel déficient, l’ambiance glaciale.

À cela s’ajoutent les maladresses de la formation elle-même. Linda, encore novice au clavier, se trompe régulièrement dans les parties jouées, forçant Paul à interrompre le morceau pour lui montrer les bonnes notes. Loin du professionnalisme millimétré des Beatles, Wings ressemble à un groupe d’école de musique tâtonnant ses gammes. Ce n’est pas une tournée triomphale : c’est un exorcisme en direct.

L’ombre des Beatles, le poids du mythe

Il faut se replacer dans le contexte : en 1972, le monde ne veut pas voir Paul McCartney comme un jeune groupe prometteur. Il est l’un des architectes de la pop moderne, le compositeur de Yesterday, Eleanor Rigby, The Long and Winding Road. Le voir se produire dans des salles de cantine ou être refoulé à l’entrée d’un amphithéâtre paraît inconcevable. Et pourtant, c’est bien ce qui s’est passé.

La presse, elle aussi, n’est pas tendre. Alors que Lennon impressionne par ses prises de position politiques et ses concerts engagés (comme le fameux Live in New York City), McCartney semble se chercher, entre rock champêtre et pop naïve. L’album Wild Life, premier véritable disque de Wings, est vivement critiqué : jugé bâclé, trop spontané, presque dilettante. Peu de journalistes perçoivent, à l’époque, la tentative sincère qu’il contient : celle de désapprendre la perfection pour retrouver le feu sacré.

Dans cette traversée du désert, McCartney devient en quelque sorte le bouc émissaire de la rupture des Beatles. George Harrison explose avec All Things Must Pass, Lennon choque et fascine, Ringo amuse et rassure. Paul, lui, est perçu comme l’homme d’affaires froid, celui qui a tué le rêve. Jouer devant des étudiants indifférents est peut-être, au fond, une punition symbolique que le destin lui inflige.

Une renaissance en coulisse

Et pourtant, c’est dans cette période chaotique que se forge la suite. Car ce qui ne tue pas Paul McCartney le rend définitivement plus fort. Les tournées laborieuses de Wings lui permettent de resserrer les liens avec ses musiciens, d’apprendre de ses erreurs, de prendre le temps de devenir à nouveau un groupe, un vrai. Et peu à peu, la magie revient.

Dès 1973, l’album Red Rose Speedway amorce une montée en puissance, suivi par Band on the Run, chef-d’œuvre incontestable enregistré à Lagos, qui consacre la renaissance artistique de McCartney. Ce disque, mêlant ambition pop, souffle aventureux et production impeccable, redonne à Paul sa place dans le panthéon du rock. La tournée mondiale de Wings en 1975-76 scelle cette reconquête : McCartney redevient un performer de premier ordre, avec un groupe soudé, des concerts flamboyants, et un public conquis.

Mais rien de cela n’aurait été possible sans les refus, les humiliations, les pannes de courant et les claviers mal joués. Ce détour par les campus dédaigneux n’a pas été une erreur : il a été un baptême du feu.

La légende revisitée : un regard rétrospectif

Avec le recul, il est fascinant de voir à quel point cette période est aujourd’hui redécouverte avec tendresse. Des bootlegs de concerts improvisés circulent parmi les fans, des photos floues témoignent de l’étrange aventure. McCartney lui-même évoque désormais cette époque avec humour, comme un passage nécessaire. Dans un monde saturé d’images, où la célébrité s’entretient sur les réseaux sociaux et les effets spéciaux, la sincérité brute de Wings en 1972 a quelque chose de profondément rafraîchissant.

Et puis, il y a cette dimension humaine, presque enfantine, chez McCartney. À 30 ans, il aurait pu s’asseoir sur sa gloire et produire des disques en pilote automatique. Il a préféré redescendre dans l’arène, se confronter à l’indifférence, repartir de zéro. Ce n’est pas seulement un choix artistique : c’est un acte de foi.

Aujourd’hui, les mêmes salles universitaires qui avaient refusé d’accueillir Wings se damneraient pour recevoir une visite impromptue de Sir Paul. L’histoire a fini par rétablir la vérité, mais c’est dans la douleur qu’elle s’est écrite. Et cette douleur, Paul McCartney l’a transcendée en musique, une fois de plus.

Sans projecteurs, sans stade rempli, sans cri de fans — mais avec cette petite flamme obstinée qui ne s’est jamais éteinte.


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