Rick Rubin, producteur mythique, révèle que « Across the Universe » des Beatles a profondément façonné sa vision de la musique. Cette chanson de Lennon, imparfaite mais bouleversante, est pour lui une leçon d’authenticité. Elle est devenue son modèle absolu de beauté sonore.
Il est de ces morceaux qui dépassent le simple cadre du disque, du vinyle ou du fichier audio. Il est de ces chansons qui s’incrustent profondément dans l’âme d’un auditeur et deviennent bien plus qu’un moment musical : elles deviennent des fondations. Pour Rick Rubin, l’un des producteurs les plus influents de ces quatre dernières décennies, cette chanson s’appelle « Across the Universe ». Et elle vient, évidemment, des Beatles.
Sommaire
- Rick Rubin : le sage du son
- « Across the Universe » : l’envoûtement d’un enfant
- Genèse cosmique
- Une beauté imparfaite ?
- Le pouvoir de l’imperfection
- Une chanson éternelle
- Rubin et la leçon des Beatles
Rick Rubin : le sage du son
Rick Rubin n’est ni ingénieur du son, ni multi-instrumentiste virtuose. Il n’a jamais été un technicien du studio comme pouvait l’être un George Martin. Non, Rubin est un alchimiste, un homme à l’écoute, un catalyseur du sacré dans la musique. De Run-DMC à Johnny Cash, des Red Hot Chili Peppers à Jay-Z, de Slayer à Adele, Rick Rubin a œuvré dans presque tous les genres, avec une constante : sa capacité à créer un espace où l’authenticité peut s’exprimer.
Et pourtant, cet homme à l’aura presque mystique n’a jamais fait mystère de l’influence fondatrice qu’ont eue les Beatles sur son rapport au son. Parmi toutes leurs créations, c’est une chanson aux allures éthérées, presque méditatives, qui l’a marqué pour la vie.
« Across the Universe » : l’envoûtement d’un enfant
Dans une interview récente, Rubin se confiait ainsi :
« De trois à sept ans, les Beatles étaient omniprésents. Partout autour de moi, et dans la maison. Across the Universe s’est imprimée en moi si profondément que, bien avant de savoir ce que c’était qu’une “grande chanson”, elle en avait déjà défini la forme. »
Nous sommes ici loin d’un simple goût musical. Ce que Rubin décrit, c’est une empreinte cognitive, une programmation esthétique précoce. Dans ce foisonnement sonore qu’est l’univers des Beatles, c’est cette chanson – écrite par John Lennon en 1968 – qui, pour lui, synthétise la beauté, la profondeur, l’intemporalité.
Genèse cosmique
Pour comprendre la puissance de cette chanson, il faut remonter à sa naissance. Lennon racontera plus tard que les paroles lui sont venues alors qu’il était allongé dans son lit aux côtés de sa première épouse, Cynthia. Agacé par une conversation anodine, son esprit s’échappe et il entend dans sa tête ces mots devenus mythiques :
« Words are flowing out like endless rain into a paper cup… »
Il descend alors, prend sa guitare, et commence à écrire. C’est un flux, une révélation. Lennon dira :
« C’était une chanson cosmique. Pas vraiment une chanson que je voulais écrire. C’était comme si elle venait d’un autre endroit. »
Et comme souvent chez lui, ce qui vient d’ailleurs est aussi une échappatoire à l’ici.
Une beauté imparfaite ?
L’ironie de l’histoire, c’est que Lennon n’a jamais été satisfait de la version enregistrée de Across the Universe. Il estimait que les guitares étaient désaccordées, sa voix hors de ton, l’ambiance bâclée. Il s’en plaignait dans ses interviews, allant même jusqu’à accuser Paul McCartney de sabotage inconscient, préférant peaufiner ses propres morceaux plutôt que de soutenir Lennon dans ses moments d’inspiration.
La version que nous connaissons aujourd’hui, publiée sur l’album Let It Be en 1970, a été remaniée par Phil Spector, qui y a ajouté des chœurs et des arrangements orchestraux. Lennon lui-même reconnaîtra que, malgré tout, les paroles « tiennent le coup toutes seules », indépendamment de l’enregistrement.
Et c’est là que Rick Rubin intervient, en miroir inversé. Là où Lennon doute, Rubin voit une vérité fondamentale.
Le pouvoir de l’imperfection
Dans son écoute enfantine, Rubin ne perçoit pas les guitares désaccordées, les hésitations, les défauts techniques. Il entend la beauté nue, la force du message, l’universel dans l’intime. Across the Universe est une chanson lente, mais pas molle ; douce, mais pas fade ; introspective, mais pas fermée. Elle agit comme une rivière lente, dans laquelle chaque mot est un galet poli par le temps et le doute.
Cette esthétique, Rubin la retrouvera dans sa manière de produire : laisser l’espace au silence, respecter la sincérité du premier jet, préférer l’âme à la perfection.
On comprend alors mieux pourquoi il a pu faire renaître Johnny Cash dans les American Recordings, ou créer un écrin de dépouillement pour Adele. Ce qu’il a appris, très jeune, c’est que la musique, la vraie, commence là où la technique s’efface au profit de l’émotion.
Une chanson éternelle
Across the Universe est aujourd’hui l’un des morceaux les plus repris de tout le répertoire des Beatles. David Bowie, Fiona Apple, Rufus Wainwright, Scorpions, Cyndi Lauper… chacun y a vu une prière, une méditation, une confession. En 2008, la NASA l’a même diffusée dans l’espace, littéralement « across the universe », à destination de l’étoile polaire HD 40307, située à 431 années-lumière.
Il est presque poétique de penser que cette chanson, née dans un lit de banlieue anglaise d’un Lennon irritable, a fini par devenir un message interstellaire, une épure d’humanité envoyée dans le vide.
Rubin et la leçon des Beatles
Rick Rubin n’a jamais cessé de puiser dans cette source. La lenteur, la précision, l’acceptation du mystère : tous les ingrédients de Across the Universe sont devenus ses outils de travail. Il le dit lui-même :
« Cette chanson m’a appris ce qu’est une bonne chanson, bien avant que je sache que je cherchais à le savoir. »
Et si l’on devait définir une chanson parfaite selon Rick Rubin, ce ne serait peut-être pas une chanson parfaite – mais une chanson vraie.
Jai guru deva om. Rien n’est plus fort que ce qui vient d’un cœur sincère. Rien ne traverse l’univers plus sûrement qu’une émotion humaine bien exprimée. Et c’est exactement ce que Rick Rubin a entendu, dans l’ombre d’un salon familial, alors que Across the Universe coulait, pour la première fois, d’un vieux tourne-disque.
