En 1966, l’album Pet Sounds des Beach Boys révolutionne la pop et bouleverse Paul McCartney. Inspiré par Brian Wilson, les Beatles conçoivent Sgt. Pepper’s comme une réponse artistique directe. Cet échange créatif marque un tournant décisif dans l’histoire du rock, transformant l’album pop en œuvre d’art totale.
Dans la mythologie pop du XXe siècle, certaines œuvres ne sont pas simplement des albums : ce sont des basculements. Pet Sounds, le chef-d’œuvre absolu des Beach Boys, en est l’un des exemples les plus éclatants. Non seulement il a métamorphosé la musique pop américaine, mais il a profondément bouleversé l’univers des Beatles, à un moment crucial de leur trajectoire. Sans Pet Sounds, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band n’aurait peut-être jamais vu le jour. Et sans Sgt. Pepper, les Beatles ne seraient sans doute pas devenus ce qu’ils sont aujourd’hui : le symbole même de l’ambition artistique dans la musique populaire.
Sommaire
- 1966 : Brian Wilson dans le laboratoire sonore
- La rivalité la plus féconde de l’histoire du rock
- Sgt. Pepper’s : réponse directe à Pet Sounds
- Une transformation fondamentale du format album
- L’ironie du destin : la chute de Brian, l’ascension des Beatles
- Une fraternité artistique au-delà de la rivalité
- Héritage : Pet Sounds dans les veines de la pop moderne
- « Et si les Beatles n’avaient jamais entendu Pet Sounds ? »
1966 : Brian Wilson dans le laboratoire sonore
Lorsque Pet Sounds paraît au printemps 1966, les Beatles viennent tout juste de publier Rubber Soul, un album charnière dans leur quête de maturité musicale. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, Brian Wilson vient de franchir un cap décisif. Fatigué des tournées, déterminé à s’affranchir des formats pop traditionnels, il s’enferme dans les studios de Los Angeles et commence à concevoir un album comme un tout cohérent, une fresque émotionnelle à la sophistication sonore inouïe.
Inspiré par Phil Spector et sa fameuse Wall of Sound, Brian Wilson imagine Pet Sounds comme un carnet d’âme, traversé de ballades orchestrales (God Only Knows), d’élans existentiels (I Just Wasn’t Made for These Times) et d’arrangements dignes de Debussy ou Ravel. Il veut faire de la pop un art sérieux. Et il y parvient.
Le choc est immédiat. Paul McCartney est bouleversé.
« J’ai écouté Pet Sounds encore et encore. J’en pleurais. Cet album a tout changé pour moi », confessera-t-il des années plus tard.
La rivalité la plus féconde de l’histoire du rock
On connaît les anecdotes. Paul revient de Californie, les yeux brillants, les oreilles encore emplies de Wouldn’t It Be Nice et de Caroline, No. Il en fait écouter chaque note à John Lennon. Il ne le cache pas : Pet Sounds devient l’étalon d’excellence, le mètre-étalon esthétique à partir duquel il veut désormais créer.
En retour, Brian Wilson, stupéfait par Rubber Soul, voulait déjà faire mieux. Ce ping-pong créatif entre les deux groupes va engendrer les sommets les plus vertigineux du rock symphonique. Si Pet Sounds est un chef-d’œuvre de pureté et de mélancolie, Sgt. Pepper’s en sera le contrepoint théâtral, kaléidoscopique et anglais.
Sgt. Pepper’s : réponse directe à Pet Sounds
Lorsque Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band est publié en juin 1967, le monde découvre non plus un recueil de chansons, mais un album-concept total, pensé comme un spectacle de cabaret psychédélique.
Et pourtant, le génie de McCartney y est directement nourri par Pet Sounds. L’ambition orchestrale, la volonté de lier les morceaux entre eux, les arrangements audacieux, les effets sonores inédits, tout cela trahit l’influence de Brian Wilson. Même le désir d’adopter une persona fictive (le groupe de l’orchestre du Sgt. Pepper) évoque une certaine théâtralité déjà à l’œuvre chez les Beach Boys.
McCartney le dira sans détour :
« J’ai joué Pet Sounds à John tellement souvent qu’il n’a pas pu y échapper. J’ai dirigé Sgt. Pepper, et mon inspiration venait entièrement de Pet Sounds. »
Ce n’est pas une déclaration anodine. Car jusque-là, les Beatles étaient connus pour leurs singles. Mais c’est Pet Sounds qui leur donne la permission d’envisager l’album comme une œuvre d’art complète.
Une transformation fondamentale du format album
Avant 1966, les albums pop étaient souvent des compilations de chansons sans réel lien entre elles. Mais Pet Sounds a imposé une nouvelle norme : celle de l’album conçu comme une entité narrative, émotionnelle, artistique.
Les Beatles ont saisi cette révolution. Et en l’espace de deux ans, ils vont offrir une série d’albums (Revolver, Sgt. Pepper, Magical Mystery Tour, The White Album, Abbey Road) qui redéfinissent les contours de la musique populaire.
Mais le point d’origine reste là, indélébile : Pet Sounds. Sans lui, pas de Sgt. Pepper. Sans Sgt. Pepper, pas de Pink Floyd, pas de Bowie, pas de Queen. L’effet domino est sidérant.
L’ironie du destin : la chute de Brian, l’ascension des Beatles
Ironie de l’histoire, après Pet Sounds, Brian Wilson tente d’aller encore plus loin avec Smile. Ce projet, aussi délirant qu’utopique, sombrera dans les limbes. Le stress, les pressions commerciales et les troubles psychiques de Brian auront raison de lui. Il faudra attendre 2004 pour voir Smile renaître, sous une forme achevée.
Pendant ce temps, les Beatles, eux, poursuivent l’élévation. Sgt. Pepper n’est que le début d’une série de métamorphoses artistiques qui les mèneront jusqu’à Abbey Road. En un sens, les Beatles ont cueilli les fruits semés par Brian Wilson, mais ce dernier n’aura pas eu la chance d’en récolter les siens.
Une fraternité artistique au-delà de la rivalité
Malgré cette asymétrie de destin, il ne faut pas voir la relation entre les Beach Boys et les Beatles comme une rivalité destructrice. Elle fut une source mutuelle d’admiration, de défi et de dépassement. Les deux groupes étaient conscients d’écrire l’Histoire, et de s’enrichir les uns les autres.
Il est d’ailleurs touchant de savoir que Paul McCartney considère God Only Knows comme la plus belle chanson jamais écrite. Et qu’il a joué ce morceau en hommage à Brian lors de multiples concerts.
Héritage : Pet Sounds dans les veines de la pop moderne
Aujourd’hui, on entend encore les échos de Pet Sounds chez des artistes comme Radiohead, Sufjan Stevens, Beck, ou même Billie Eilish. La pop orchestrale, introspective, baroque ou expérimentale, trouve là son acte de naissance.
Et chez les Beatles, cette influence a façonné un pan entier de leur discographie : She’s Leaving Home, A Day in the Life, Because, ou Golden Slumbers en sont les héritiers directs.
« Et si les Beatles n’avaient jamais entendu Pet Sounds ? »
C’est la question-clé. Et la réponse est simple : leur histoire aurait été différente. Peut-être moins ambitieuse. Moins synesthésique. Moins cosmique.
Mais ils l’ont entendu. Et ils ont répondu, avec Sgt. Pepper’s, à la hauteur du défi lancé par Brian Wilson.
Ainsi, Pet Sounds n’est pas simplement un album. C’est le point d’origine d’un âge d’or, un moment-charnière où la pop a cessé d’être légère pour devenir sublime. Un album qui a permis aux Beatles de devenir non plus des idoles, mais des artistes complets.
Et rien que pour cela, il faut le célébrer. Encore. Et toujours.
