Longtemps resté dans l’ombre du duo Lennon/McCartney, George Harrison s’est révélé comme un artiste à part entière après la fin des Beatles. Dès ses premières œuvres solo comme Wonderwall Music ou Electronic Sound, il explore de nouvelles voies sonores et spirituelles. Avec All Things Must Pass, triple album salué par la critique, il affirme une voix unique et profonde, dépassant même, pour certains, les derniers albums du groupe mythique.
Lorsqu’on évoque l’après-Beatles, les regards se tournent bien souvent vers les albums de John Lennon aux messages percutants, ou vers les triomphes mélodiques de Paul McCartney avec Wings. Mais pour une frange croissante de mélomanes avertis, c’est George Harrison qui a réalisé le plus grand tour de force : s’émanciper de l’ombre écrasante de Lennon/McCartney pour livrer une œuvre en solo d’une densité spirituelle, artistique et musicale inégalée. Au point de faire vaciller une idée sacrée : son travail solo, notamment All Things Must Pass, aurait-il surpassé les ultimes albums des Beatles ?
La question, audacieuse en apparence, mérite pourtant un examen attentif. Car elle ne se limite pas à une simple confrontation de disques : elle interroge le rapport d’un artiste à sa propre liberté créative, dans le contexte tumultueux d’un groupe en fin de course.
Sommaire
- Un musicien contraint au silence
- Wonderwall Music : le premier pas d’un artiste libéré
- Electronic Sound : l’expérimentation sans filet
- All Things Must Pass : l’accomplissement
- Comparé aux adieux des Beatles : un parfum d’inachevé
- Un renversement des rôles
- Une œuvre qui dépasse le simple contexte Beatles
Un musicien contraint au silence
Dès les sessions de The White Album, Harrison est un homme en lutte. Auteur de perles comme While My Guitar Gently Weeps, il doit composer avec le mépris à peine voilé de ses deux aînés, Lennon et McCartney, pour ses compositions. La hiérarchie implicite du tandem créatif originel l’étouffe.
Alors que The White Album s’étale sur trente chansons, seules quatre sont signées Harrison, et encore faut-il batailler pour les imposer. Ce contexte nourrira, en 1969, le titre au vitriol Only a Northern Song, où Harrison dénonce le déséquilibre des droits d’auteur au sein de Northern Songs Ltd., la maison d’édition des Beatles.
Wonderwall Music : le premier pas d’un artiste libéré
Avant même la dislocation du groupe, George Harrison est le premier Beatle à publier un album solo, avec Wonderwall Music, bande originale du film Wonderwall (1968). Loin d’une posture égotique, le projet reflète une soif d’exploration, nourrie par les voyages en Inde et une fascination sincère pour les musiques traditionnelles.
L’album est presque entièrement instrumental, fait rare dans la pop britannique de l’époque. Il convoque des artistes comme Aashish Khan (sitar), Tony Ashton, John Barham, Eric Clapton, et même Ringo Starr. En mêlant ragas indiens, motifs psychédéliques et ambiances méditatives, Harrison trace une ligne artistique distincte, bien éloignée de l’esthétique Beatles.
Loin d’être anecdotique, ce disque pose les bases de ce qu’on appellera plus tard la « world music », et influencera jusqu’au mythique Wonderwall d’Oasis en 1995. En un mot : un disque pionnier.
Electronic Sound : l’expérimentation sans filet
En 1969, alors que les Beatles enregistrent Abbey Road, Harrison publie Electronic Sound, un ovni musical réalisé avec un synthétiseur Moog, technologie balbutiante à l’époque. L’album est aride, bruitiste, impénétrable parfois, mais d’une audace extrême.
Bien que marginalisé par la critique à sa sortie, ce disque jouera un rôle fondamental : c’est Harrison qui introduit le Moog dans l’univers des Beatles, et l’instrument se retrouvera dans des morceaux comme Here Comes the Sun ou Because.
Ainsi, loin des harmonies vocales ou des mélodies sucrées, George Harrison est déjà en avance d’une guerre sur la scène rock, et devance même des pionniers de la musique électronique comme Brian Eno.
All Things Must Pass : l’accomplissement
C’est cependant en 1970, quelques mois après la séparation officielle des Beatles, que George Harrison signe son chef-d’œuvre : All Things Must Pass. Ce triple album monumental — une rareté dans l’histoire du rock à l’époque — rassemble des chansons que les Beatles avaient rejetées ou négligées. Parmi elles : Isn’t It a Pity, Let It Down, Wah-Wah, ou le sublime Beware of Darkness.
Mais c’est bien sûr My Sweet Lord qui cristallise le succès planétaire de l’album. Le morceau, mélange de gospel et de mantras hindous, devient le premier numéro 1 mondial pour un ancien Beatle, et incarne la spiritualité rayonnante de Harrison, à l’opposé de la posture plus ironique ou critique de Lennon.
La production de Phil Spector, souvent jugée excessive, donne au disque une ampleur orchestrale rare. Harrison n’y est plus le « lead guitar » discret : il est chef d’orchestre, auteur, arrangeur et visionnaire.
Comparé aux adieux des Beatles : un parfum d’inachevé
Lorsque All Things Must Pass paraît, Let It Be vient tout juste de sortir. Ce dernier album officiel des Beatles, bien qu’honorable, porte les stigmates de la décomposition du groupe. Les tensions y sont palpables, le son parfois bâclé (malgré les retouches de Phil Spector), et l’unité envolée.
Quant à Abbey Road, pourtant salué à juste titre pour son élégance, il apparaît presque comme une tentative de rachat, un dernier effort collectif pour sauver la face.
En comparaison, All Things Must Pass n’est pas un testament : c’est un acte de naissance. Harrison y déploie la profondeur qu’il n’a jamais pu exprimer totalement au sein des Beatles. Chaque chanson semble dire : « Voilà ce que j’avais en moi, mais que je ne pouvais pas vous donner avant. »
Un renversement des rôles
Il est frappant de constater que les premiers albums solos de Lennon et McCartney peinent à rivaliser en cohérence et en profondeur avec le disque de Harrison. McCartney (1970), tout en contenant des perles comme Maybe I’m Amazed, est bricolé. Plastic Ono Band (1970) de Lennon, bien que brutalement honnête, reste austère.
En face, Harrison propose un triptyque somptueux, où l’intériorité côtoie la transcendance, où le son est ample sans être pompeux, et où chaque titre est une prière ou une célébration. La presse ne s’y trompe pas : pour Rolling Stone, Harrison est tout simplement « l’égal de Dylan ».
Une œuvre qui dépasse le simple contexte Beatles
Dire que All Things Must Pass surpasse les derniers disques des Beatles ne revient pas à diminuer ces derniers. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’un artiste brimé, sous-estimé, relégué, a su, une fois affranchi, offrir au monde une vision totale, riche, harmonieuse, et lumineuse.
George Harrison, dans sa quête de sens et de beauté, n’a pas seulement tourné la page des Beatles : il a redéfini ce que pouvait être la musique populaire, entre Orient et Occident, entre silence et saturation.
Et peut-être, dans cet album qui commence par une déclaration mystique (I’d Have You Anytime) et se clôt par des jam sessions libératrices, a-t-il dit ce que les Beatles, à la fin, ne parvenaient plus à chanter ensemble.
Oui, George Harrison, dans son envol post-Beatles, a brillé plus fort que jamais. Non pas parce qu’il était « meilleur » que ses anciens compagnons, mais parce qu’il a su enfin devenir pleinement lui-même. Et dans ce reflet intime, des millions d’âmes ont vu l’univers tout entier.
