En 1971, John Lennon publie « How Do You Sleep? » sur l’album Imagine, une attaque virulente contre Paul McCartney, son ancien partenaire des Beatles. Réponse directe aux piques perçues dans l’album Ram de McCartney, la chanson critique sévèrement son ex-collègue, le réduisant à « Yesterday » et se moquant de son single « Another Day ». George Harrison participe à l’enregistrement, accentuant la tension. Bien que Lennon ait plus tard atténué ses propos, cette chanson demeure un témoignage poignant de la rupture entre les deux artistes.
Sommaire
- Un monde sans Beatles : 1971, la fracture est consommée
- “The only thing you done was ‘Yesterday’…”
- L’arme des mots, la guerre de l’ego
- George Harrison, complice discret
- Imagine : un album de paix ? Vraiment ?
- McCartney, le silence pour réponse
- Vers le pardon et la reconnaissance
- Une chanson pour solder les comptes… ou les raviver ?
Un monde sans Beatles : 1971, la fracture est consommée
Nous sommes au début des années 1970. Les Beatles ne sont plus. Les illusions se sont effondrées, les studios d’Abbey Road se sont tus, et l’amitié entre John Lennon et Paul McCartney a viré au champ de ruines. Leur séparation, bien que légale depuis avril 1970, est loin d’être apaisée. Elle se poursuit à travers communiqués de presse, interviews à charge, lettres ouvertes… et surtout à travers la musique.
C’est dans ce contexte qu’en 1971, John Lennon livre la chanson la plus incendiaire de sa carrière post-Beatles : How Do You Sleep?, parue sur l’album Imagine. Ce morceau n’est pas une simple pique, ni une satire déguisée. C’est une attaque frontale, nominative, violente, implacable, dirigée contre celui qui fut son partenaire de plume, son alter ego, son frère musical pendant plus de dix ans.
“The only thing you done was ‘Yesterday’…”
Dès les premières mesures, le ton est donné : une basse lourde et menaçante (jouée par Klaus Voormann), un riff de slide guitar cinglant signé George Harrison, et une atmosphère de règlement de comptes mafieux. La voix de Lennon n’est plus rêveuse ni militante : elle est froide, sarcastique, cruelle.
Les paroles frappent sans retenue :
“The only thing you done was ‘Yesterday’ / And since you’ve gone you’re just ‘Another Day’…”
Deux flèches empoisonnées d’un seul trait : d’abord la réduction humiliante de McCartney à Yesterday, chanson emblématique certes, mais à laquelle John n’avait pas participé. Ensuite, le titre Another Day, single solo de Paul sorti en 1971, qualifié ici de banalité fade.
Mais Lennon ne s’arrête pas là. Il évoque McCartney comme un musicien superficiel, un homme perdu sans les Beatles, un “has been” maquillé en star :
“Those freaks was right when they said you was dead / The one mistake you made was in your head.”
La référence aux rumeurs de la mort de McCartney en 1969 (Paul is dead) devient ici un instrument de dérision. Lennon, acerbe, insinue que McCartney est spirituellement mort, incapable de se renouveler.
L’arme des mots, la guerre de l’ego
Mais pourquoi tant de violence ? Pourquoi Lennon, qui a souvent prôné la paix, l’amour universel, choisit-il ici la voie du ressentiment pur ?
Il faut revenir au contexte. En avril 1970, Paul annonce publiquement la fin des Beatles dans une interview à la presse. Lennon, qui avait quitté le groupe en secret dès septembre 1969, prend cela comme une trahison, une récupération stratégique de la rupture pour le bénéfice de McCartney.
De plus, l’album Ram de McCartney, sorti en mai 1971, contient plusieurs piques déguisées que John interprète comme des attaques : “Too many people preaching practices…” vise selon lui Yoko Ono. Paul, dans un exercice d’ambiguïté élégante, n’admettra jamais explicitement cette cible. Mais pour Lennon, le doute ne fait aucun doute.
Résultat : Lennon réplique à la manière d’un boxeur blessé, avec une chanson qui frappe là où ça fait mal, qui rabaisse McCartney à un compositeur de ritournelles inoffensives, à un bourgeois de studio, à un homme vidé de substance.
George Harrison, complice discret
Fait marquant : la guitare slide de How Do You Sleep? est jouée par George Harrison lui-même. Sa présence sur ce titre ajoute une dimension troublante. En 1971, George, lui aussi en froid avec Paul après les sessions tendues d’Abbey Road et Let It Be, semble cautionner cette charge.
Harrison, qui avait toujours été relégué au second plan dans la hiérarchie Lennon-McCartney, semble ici prendre une forme de revanche silencieuse, offrant sa virtuosité à une œuvre dont le but est de démolir celui qui l’avait souvent ignoré.
Mais il le fait sans un mot, comme s’il préférait laisser parler sa guitare — tranchante, sarcastique, impitoyable.
Imagine : un album de paix ? Vraiment ?
Il y a dans How Do You Sleep? une ironie vertigineuse. La chanson figure sur Imagine, l’un des albums les plus pacifistes de Lennon. On y trouve Jealous Guy, Gimme Some Truth, et bien sûr le mythique Imagine, ode utopique à l’unité humaine.
Et pourtant, How Do You Sleep? cohabite avec ces titres comme un animal blessé parmi les anges. Elle rappelle que chez Lennon, la rage et la tendresse ne sont jamais séparées, que l’homme capable d’écrire All You Need Is Love peut aussi mettre en mots une rancune noire, presque pathologique.
McCartney, le silence pour réponse
Face à cette attaque, McCartney choisit d’abord le silence. Pas de réponse musicale directe, pas d’interview vengeresse. Il dira plus tard, avec amertume :
“J’étais blessé. Mais je savais que ce n’était pas moi, c’était lui. John souffrait. Il avait besoin de dire ça.”
Et avec le temps, il relativise :
“Il aurait pu me dire qu’il m’aimait. Il a préféré m’envoyer une chanson.”
Vers le pardon et la reconnaissance
Heureusement, la guerre des mots finit par s’estomper. En 1974, Lennon et McCartney se retrouvent pour une soirée musicale improvisée à Los Angeles. Ils discutent à nouveau, se téléphonent, plaisantent.
Lennon dira dans sa dernière grande interview à Playboy, en 1980 :
“Paul est comme un frère. On s’est disputés, mais je l’aime. Et je crois qu’il m’aime aussi.”
À la mort de Lennon, Paul écrira la sobre et poignante Here Today, une ballade où il exprime ce qu’il n’a pas eu le temps de lui dire :
“And if I say I really knew you well / What would your answer be / If you were here today?”
Une chanson pour solder les comptes… ou les raviver ?
How Do You Sleep? reste à ce jour l’un des morceaux les plus dérangeants de l’histoire de la pop. Elle dérange parce qu’elle est autant un règlement de compte qu’un aveu de dépendance. Elle témoigne non seulement d’un conflit artistique, mais d’un amour blessé, d’une fraternité trouée.
Lennon, derrière l’insulte, cherche encore à capter l’attention de Paul, à le provoquer pour qu’il réponde. Comme deux anciens amants incapables de rompre vraiment.
Et c’est peut-être cela, le secret ultime des Beatles : même dans la haine, ils se sont aimés. Intensément. Et de cette tension naissent encore les plus grandes chansons du XXe siècle.
