John Lennon fut l’un des critiques les plus féroces de l’œuvre des Beatles — y compris la sienne. De It’s Only Love à Lucy in the Sky, il n’hésita jamais à exprimer son rejet. Une lucidité artistique brutale qui dévoile un Lennon exigeant, provocateur, mais profondément sincère.
Parmi les figures les plus iconiques de la musique populaire du XXe siècle, peu ont suscité autant d’admiration que John Lennon. Membre fondateur des Beatles, auteur-compositeur hors pair, architecte de la révolution musicale des sixties et voix contestataire de l’après-Beatles, il fut aussi, paradoxalement, l’un des détracteurs les plus impitoyables… de sa propre œuvre. Si la planète entière continue d’ériger les chansons des Fab Four au rang de trésor universel, Lennon, lui, n’a jamais hésité à dynamiter certaines de ses créations, les jugeant fades, surcotées ou simplement ratées.
Retour sur un bilan artistique sans concession, entre lucidité artistique, aigreur post-séparation, règlements de comptes et auto-dénigrement assumé.
Sommaire
- La mémoire désenchantée : Lennon contre Lennon
- Quand les classiques deviennent embarrassants
- Paul McCartney, cible favorite
- La revanche du second degré : entre humour noir et lucidité
- Le paradoxe Lennon : haine de soi ou exigence artistique ?
- Un legs en clair-obscur
La mémoire désenchantée : Lennon contre Lennon
John Lennon avait une mémoire musicale impitoyable. À l’instar d’un écrivain relisant ses premiers manuscrits avec gêne, il regardait certaines de ses compositions avec un mélange de distance ironique et de sévère autocritique. Un des exemples les plus notoires est It’s Only Love, morceau de l’album Help! (1965). Lennon n’en garde aucun attachement :
« C’est la chanson que je déteste vraiment. Les paroles sont épouvantables », confia-t-il en 1972, un jugement qu’il réitéra dans Playboy en 1980 : « J’ai toujours pensé que c’était une chanson moche. »
Une sévérité qui ne s’atténuera jamais, y compris envers Run for Your Life, chanson de clôture de Rubber Soul (1965). Inspirée d’un vieux titre d’Elvis Presley (Baby Let’s Play House), elle cristallise ce que Lennon qualifiera de « morceau bâclé ». À une époque où la culture pop est scrutée à la loupe pour ses implications morales et sociales, la ligne « I’d rather see you dead, little girl, than to be with another man » finit par embarrasser profondément son auteur, qui la reniera à maintes reprises.
Quand les classiques deviennent embarrassants
Fait étonnant : certaines chansons les plus adulées du répertoire beatlesien furent jugées épouvantables par leur propre créateur. Lucy in the Sky with Diamonds ? Une des grandes figures du psychédélisme pop, aimée pour ses images kaléidoscopiques et ses expérimentations sonores ? Lennon lui-même s’en moque ouvertement dans Playboy, qualifiant l’écoute du titre de « pénible ».
Même Across the Universe, composition poétique et mystique, reflétant sa fascination pour la transcendance et la spiritualité orientale, ne trouve grâce à ses yeux. Il dira :
« C’était une mauvaise piste d’une grande chanson, et j’en ai été très déçu. »
L’amertume vient moins de l’écriture — dont il était fier — que des arrangements et du traitement en studio, qu’il juge ratés, notamment dans la version finale de Let It Be, fortement remaniée par le producteur Phil Spector. Lennon, on le sait, ne portait guère ce dernier dans son cœur.
Paul McCartney, cible favorite
Il ne faut pas s’y tromper : si Lennon est dur envers lui-même, il l’est encore davantage envers Paul McCartney. Et ce, bien avant la parution de How Do You Sleep?, attaque frontale et venimeuse contenue dans Imagine (1971). Plusieurs morceaux écrits par McCartney durant la période Beatles sont ainsi brocardés par Lennon avec un dédain à peine feint.
Let It Be ?
« C’est Paul. Rien à voir avec les Beatles », tranche-t-il, balayant la dimension spirituelle du titre.
Hello, Goodbye ?
« Trois minutes de contradictions et de juxtapositions dénuées de sens. »
Mais c’est surtout When I’m Sixty-Four, adorable pastiche de chanson music-hall écrit par un McCartney adolescent, qui cristallise le mépris de Lennon :
« Musique de grand-mère », raille-t-il, ajoutant avec une pointe de provocation :
« Je ne rêverais jamais d’écrire une chanson pareille. »
Des jugements qui, au-delà du désaccord esthétique, traduisent l’irritation de Lennon face à ce qu’il percevait comme la manie de Paul de chercher à plaire à tout prix, quitte à sombrer dans la mièvrerie.
La revanche du second degré : entre humour noir et lucidité
Certaines critiques de Lennon prennent la forme d’un humour acide. À propos de Birthday, morceau exubérant du White Album écrit à la va-vite par McCartney, il ironise :
« Paul voulait une chanson dans le style de Happy Birthday Baby, le vieux tube des années 50… C’était à jeter. »
Good Morning, Good Morning, un titre pourtant innovant de Sgt. Pepper, inspiré d’une publicité pour les céréales Kellogg’s ?
« Une poubelle », selon Lennon, qui la considère comme le fruit d’un état léthargique, conséquence de son isolement conjugal et de sa consommation excessive de drogues.
Dans ces confessions, ce n’est pas seulement le jugement musical qui transparaît, mais aussi l’autoportrait d’un homme se sachant faillible, parfois perdu, parfois cynique — mais toujours lucide sur ses états d’âme d’hier.
Le paradoxe Lennon : haine de soi ou exigence artistique ?
Alors, comment lire cette avalanche de critiques ? Certains y verront l’expression d’un Lennon blessé par la dissolution du groupe, soucieux de se détacher du mythe pour affirmer son indépendance artistique. D’autres y percevront une simple honnêteté créative, celle d’un artiste qui ne supporte ni la médiocrité, ni les facilités, surtout lorsqu’il en est l’auteur.
Lennon n’était pas homme à regarder en arrière avec complaisance. Il ne croyait ni aux monuments, ni à l’idéalisation. Pour lui, l’art devait être sincère, brut, immédiat. Dès qu’il sentait l’artifice, l’envie de plaire, ou le recyclage de vieilles recettes, il rejetait l’œuvre.
C’est ce qui rend son regard si précieux, même lorsqu’il dérange. Car à travers ses critiques, c’est toute une philosophie de la création qui se dessine : l’exigence, la remise en question, la liberté.
Un legs en clair-obscur
John Lennon n’a jamais été tendre, ni avec les autres, ni avec lui-même. Mais dans cette dureté, il y avait une vérité. Il ne supportait pas le vernis. Il détestait le confort créatif. Il voulait que chaque chanson dise quelque chose de réel, même si cela impliquait de passer par l’échec, le doute, la provocation.
Cinquante ans après sa mort, ses chansons résonnent toujours. Et ses critiques, loin de les diminuer, nous rappellent qu’elles furent écrites par un homme — non un mythe — en quête de sens, de beauté, et surtout de vérité.
Et peut-être est-ce là, plus que dans les harmonies parfaites, que réside le véritable génie de John Lennon.
