Derrière son apparence de plaisanterie lubrique, « Why Don’t We Do It In The Road? » révèle une profonde fracture entre Paul McCartney et John Lennon. Enregistrée sans Lennon ni Harrison, cette chanson illustre la désunion croissante au sein des Beatles, où les egos et les volontés individuelles prennent le pas sur la collaboration. Ce moment anodin en apparence devient un symbole clé de la désintégration du groupe.
Sommaire
- Aux racines de la discorde : une chanson, une nuit, une blessure
- Une complicité juvénile devenue compétition tacite
- Une chanson née d’un regard sur l’Inde… et un besoin d’évasion
- « J’étais blessé » : les confessions d’un Lennon marginalisé
- Paul et Ringo : les derniers hommes debout… et ensemble dans le studio
- Une chanson mineure devenue révélateur majeur
- Un souvenir parmi tant d’autres… mais un souvenir révélateur
Aux racines de la discorde : une chanson, une nuit, une blessure
À première vue, « Why Don’t We Do It In The Road? » pourrait passer pour une simple fantaisie libidineuse jetée à la hâte sur bande magnétique. Une chanson de deux minutes, brute, quasi animale, enregistrée en catimini au sein de l’interminable et fracturé White Album des Beatles. Pourtant, derrière ses accords rugueux et ses cris primitifs, cette chanson cristallise une tension humaine et artistique lourde de sens : celle entre Paul McCartney et John Lennon.
Car si McCartney semble s’y livrer avec une liberté créatrice sans bride, cette liberté a un prix — celui de l’exclusion de ses deux autres partenaires historiques, Lennon et George Harrison. Le résultat : une blessure intime, et peut-être l’un des moments les plus révélateurs de la désintégration de l’un des plus grands groupes de l’histoire de la musique.
Une complicité juvénile devenue compétition tacite
Il fut un temps, dans l’atmosphère enfumée de Forthlin Road ou sous l’œil vigilant de Tante Mimi sur Menlove Avenue, où John Lennon et Paul McCartney formaient une alliance créative presque mystique. Deux adolescents de Liverpool, nourris de rock’n’roll américain, forgeaient des chansons ensemble, face à face, dans une émulation fraternelle.
Mais le temps, les tournées mondiales, la célébrité, les expérimentations psychédéliques et les aspirations individuelles eurent raison de cette alchimie originelle. Dès 1966, après l’arrêt des concerts, les Beatles ne sont plus un groupe de scène, mais une entité de studio — et bientôt, un patchwork de volontés isolées.
L’unité du duo Lennon-McCartney subsiste, certes, dans les crédits. Mais dans la réalité, chacun œuvre souvent de son côté. Le White Album (1968), en particulier, marque ce tournant : une œuvre foisonnante, géniale, mais morcelée, sur laquelle les quatre musiciens sont rarement réunis ensemble. La célèbre remarque de Ringo Starr résume bien cette époque : « Il y a 30 chansons sur le White Album, et je crois qu’il y avait 30 Beatles différents. »
Une chanson née d’un regard sur l’Inde… et un besoin d’évasion
C’est en Inde, à Rishikesh, au cours de la retraite transcendantale avec le Maharishi Mahesh Yogi, que Paul McCartney trouve l’étincelle. Il observe deux singes en train de s’accoupler au milieu d’un chemin de terre. Cette image, presque absurde dans sa simplicité, s’impose à lui comme une métaphore d’un désir sans artifice, d’une pulsion débarrassée de la honte et de la réflexion. Quelques mois plus tard, à Abbey Road, cette idée devient chanson.
Mais ce n’est pas en compagnie de ses trois compagnons que McCartney l’enregistre. C’est dans une autre salle du célèbre studio londonien, la numéro 3, qu’il entraîne Ringo Starr pour donner corps à ce qui ne sera qu’un fragment de The Beatles, l’album. John Lennon et George Harrison sont alors occupés sur « Glass Onion », un autre titre en gestation.
Paul explique dans The Lyrics : « Il était minuit, il ne restait plus que nous. Tout le monde était parti. Ringo était là, et j’ai dit : “Allons dans Studio 3, j’ai quelque chose.” » Ce sera une session spontanée, directe, enregistrée en deux jours, les 9 et 10 octobre 1968. Paul joue le piano et la guitare, Ringo est à la batterie. McCartney double même sa propre voix pour un effet de puissance animale.
Le résultat : une décharge sonore, à la croisée du blues et de l’absurde, hurlée plus que chantée. Un titre coup de poing, quasi punk avant l’heure, qui contraste avec la sophistication d’autres morceaux de l’album. Mais cette liberté prend les allures d’un affront pour John Lennon.
« J’étais blessé » : les confessions d’un Lennon marginalisé
C’est dans une interview donnée à Playboy en 1980 — quelques mois avant son assassinat — que John Lennon revient avec amertume sur cette chanson. Sa voix se brise presque : « C’est Paul. Il l’a enregistrée tout seul, dans une autre pièce. C’était comme ça à l’époque. On arrivait, et il avait déjà tout fait. Il jouait de la batterie, il chantait, il jouait du piano… »
Plus que l’acte de création solitaire, c’est l’absence de concertation qui le blesse. Lennon admet apprécier la chanson, mais le procédé l’affecte profondément : « Je ne peux pas parler pour George, mais j’ai toujours été blessé quand Paul faisait quelque chose dans son coin. »
Ce n’est pas un cas isolé. Lennon s’éloigne aussi du groupe, en particulier sur des titres comme « Revolution 9 », une expérimentation sonore quasi dadaïste, réalisée avec l’aide de Yoko Ono. Mais dans la mémoire collective, McCartney devient l’architecte froid, organisé, contrôlant. Lennon, lui, reste le rebelle, l’artiste écorché. Paul dira plus tard : « Personne ne parle jamais des fois où John m’a blessé. »
Paul et Ringo : les derniers hommes debout… et ensemble dans le studio
Ringo Starr, comme souvent, joue les conciliateurs. Interrogé sur cette session atypique, il dira simplement : « Il n’y avait pas de problème. John et moi avons enregistré “The Ballad of John and Yoko” sans George ni moi. “Why Don’t We Do It In The Road?” c’était juste Paul et moi, et c’est sorti comme une chanson des Beatles. » Une déclaration qui en dit long sur l’évolution de la dynamique du groupe : chacun devient, à un moment ou un autre, remplaçable ou absent.
Pour McCartney, l’intention n’était pas de blesser, mais de canaliser une énergie immédiate : « John et George finissaient quelque chose, alors j’ai dit à Ringo : “Viens, on le fait.” » Et cette spontanéité, parfois, semblait plus importante que l’équilibre collectif.
Une chanson mineure devenue révélateur majeur
Musicalement, « Why Don’t We Do It In The Road? » ne figure pas parmi les chefs-d’œuvre du groupe. Elle est courte, répétitive, presque triviale. Mais dans le roman tourmenté des Beatles, elle tient une place singulière. Car elle incarne une fracture.
Ce moment où la créativité, autrefois fusionnelle, devient solitaire. Ce moment où le studio d’Abbey Road, jadis lieu de communion, devient un ensemble de cellules hermétiques. Ce moment où la musique ne suffit plus à masquer les silences, les rancunes, les blessures.
Cette chanson, c’est aussi une préfiguration. L’année suivante, Paul enregistre McCartney, son premier album solo, en jouant de tous les instruments. Lennon publie Plastic Ono Band, déchirant cri psychanalytique. Ringo sort Sentimental Journey et George explose avec All Things Must Pass. Tous les chemins mènent à la séparation.
Un souvenir parmi tant d’autres… mais un souvenir révélateur
Aujourd’hui encore, ce morceau suscite des débats parmi les passionnés. Était-ce une trahison ? Une liberté artistique légitime ? Un caprice d’ego ou une nécessité créative ? Peut-être un peu de tout cela.
Ce que l’on sait, c’est que cette chanson, apparemment anodine, résume un instant décisif de l’histoire des Beatles : celui où l’harmonie s’effiloche, où les regards ne se croisent plus, où la musique devient individuelle avant d’être collective.
Et dans ce gémissement primal lancé par McCartney dans la nuit londonienne d’octobre 1968, c’est peut-être tout le désespoir silencieux d’un groupe qui s’effondre que l’on entend. Un cri sans réponse, dans un studio vide, et dans le cœur blessé de John Lennon.
