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Jeff Beck : le guitariste que Paul McCartney estimait inégalable

Publié le 15 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Paul McCartney a rendu un hommage fort à Jeff Beck, qu’il considérait comme un guitariste inégalable. Malgré une collaboration très limitée, l’admiration mutuelle entre ces deux géants de la musique révèle un respect profond et une vision artistique commune.


Paul McCartney, l’homme aux mille mélodies, est d’ordinaire célébré pour ses talents de compositeur, son sens mélodique inouï, sa capacité à incarner à lui seul tout un orchestre pop. Il est le maître artisan de la basse mélodique (Something, Come Together), le pianiste de ballades bouleversantes (Let It Be, The Long and Winding Road), un batteur occasionnel, un guitariste rythmique et soliste redoutable (Taxman, Helter Skelter), et l’auteur de l’un des arpèges les plus iconiques de l’histoire avec Blackbird. Pourtant, au sein de ce foisonnement de dons musicaux, McCartney n’est que très rarement évoqué comme un technicien.

Mais lorsqu’il s’agit de reconnaître le génie instrumental chez autrui, Paul ne fait pas dans la demi-mesure. Et dans le domaine de la guitare, un nom émerge avec éclat dans ses déclarations : Jeff Beck.

Sommaire

  • Un hommage sans équivoque
  • Jeff Beck, le technicien mystique
  • Une collaboration trop brève : ce que nous avons failli avoir
  • L’échec de Rockestra : la collaboration manquée
  • Un goût partagé pour l’exploration
  • Deux visions du silence : Beck et McCartney dans le non-dit
  • Jeff Beck, l’élu parmi les géants
  • L’éclat d’un duo fantôme
  • L’héritage en filigrane

Un hommage sans équivoque

« Son style de jeu unique était inégalable », confia McCartney au sujet de Beck, peu après la disparition de ce dernier en 2023. Ces mots, lourds de sens venant d’un homme qui a côtoyé et collaboré avec les plus grands, résonnent comme un véritable adoubement. McCartney ne parle pas ici d’un simple “grand guitariste” parmi tant d’autres, mais d’un inimitable. Un musicien dont la personnalité était entièrement infusée dans chaque note.

Il ajoutait : « Jeff avait un goût impeccable en toute chose », saluant non seulement la virtuosité du musicien, mais aussi son intégrité artistique et son attitude franche vis-à-vis de l’industrie musicale. Ce dernier point semble avoir profondément touché McCartney, qui sait mieux que quiconque combien le show-business peut broyer les âmes les plus sincères.

Jeff Beck, le technicien mystique

Né à Londres en 1944, Jeff Beck a d’abord émergé au sein des Yardbirds, avant d’entamer une carrière solo où il a pulvérisé toutes les frontières entre le blues, le jazz, le hard rock, le funk et l’électro. Ce qui frappait chez lui, ce n’était pas seulement sa virtuosité – que McCartney qualifie de « technique superbe » – mais sa capacité à parler à travers sa guitare.

Son toucher était à la fois chirurgical et lyrique, parfois brut, souvent spectral. Là où d’autres guitaristes laissaient leur ego s’exprimer à travers des avalanches de notes, Beck privilégiait le silence, le vibrato maîtrisé, l’art du bending, la subtilité du volume swell. Il ne jouait pas : il respirait à travers les cordes.

Et McCartney, pourtant peu prompt aux superlatifs excessifs, semblait fasciné par cette maîtrise artisanale et spirituelle. « Il pouvait démonter sa guitare et la remonter avant le show », s’émerveille-t-il encore, comme pour souligner l’alchimie totale que Beck entretenait avec son instrument.

Une collaboration trop brève : ce que nous avons failli avoir

Le destin musical entre McCartney et Beck n’a pourtant donné lieu qu’à un fruit rare et méconnu : un enregistrement court, inédit jusqu’en 2023, dévoilé par McCartney lui-même sur Instagram à la mort du guitariste. Un extrait de 90 secondes, où l’on entend la voix de Beck livrant un message engagé sur la déforestation, le végétarisme et l’urgence écologique. En fond, une pièce instrumentale construite par McCartney, enrichie d’un solo planant de Beck, aussi élégant que déchirant.

L’œuvre est brève, mais elle est poignante. Elle concentre ce que ces deux hommes avaient en commun : un rapport quasi spirituel à la musique, une sincérité dénuée de cynisme, et une passion partagée pour la nature, les causes justes, l’éthique. Car au-delà de la musique, McCartney et Beck étaient aussi deux défenseurs d’un monde plus respectueux, plus sobre. Une fraternité inattendue, mais évidente.

L’échec de Rockestra : la collaboration manquée

Ironie du sort, leur unique rencontre discographique aurait pu être plus consistante. Lors de l’enregistrement de Rockestra Theme, titre fleuve issu de l’album Back to the Egg de Wings (1979), McCartney invite une armée de stars : Pete Townshend, David Gilmour, John Bonham… et envisage d’y inclure Jeff Beck. Mais une divergence artistique met fin à l’idée : Beck, perfectionniste, exige d’avoir un contrôle total sur ses parties de guitare. McCartney, lui, souhaite garder la main sur la direction artistique.

Le deal capote. L’histoire s’arrête là.

Ce moment raté est, selon les mots du journaliste Callum MacHattie, « l’un des grands regrets silencieux de la musique rock ». Et à juste titre. L’idée d’un morceau mêlant les envolées lyriques de Beck aux harmonies inventives de McCartney a de quoi faire frémir tout mélomane. Mais parfois, ce sont les non-rencontres qui façonnent les mythes.

Un goût partagé pour l’exploration

Ce qui liait McCartney et Beck, au-delà du respect mutuel, c’est un goût assumé pour l’aventure musicale. Aucun des deux ne s’est jamais contenté de reproduire ses formules gagnantes. Beck, après avoir redéfini le rock blues dans les années 60, s’est lancé dans le jazz fusion dans les années 70 avec Blow by Blow, avant de s’aventurer dans les sons électroniques avec Who Else! dans les années 90.

McCartney, de son côté, a flirté avec le psychédélisme, le classique, la techno minimaliste (McCartney II), ou encore la pop expérimentale avec The Fireman. Tous deux ont refusé l’immobilisme. Tous deux ont préféré le risque à la répétition.

Il n’est donc pas surprenant que ces deux artistes aient ressenti une attirance réciproque. Deux électron libres dans un monde souvent conformiste.

Deux visions du silence : Beck et McCartney dans le non-dit

L’émotion de McCartney, lorsqu’il évoque Beck, est palpable. Ce n’est pas seulement la disparition d’un collègue qu’il pleure, mais celle d’un pair, d’un esprit frère. On sent dans ses mots une forme de regret non exprimé. Pas seulement pour la collaboration avortée, mais pour la rareté de leur échange artistique. Comme si deux voix capables de dire tant de choses en silence n’avaient pas trouvé le temps de se parler plus longtemps.

Il y a dans le deuil de McCartney une sobriété touchante. Pas d’hommages spectaculaires, pas de concerts commémoratifs, mais une simple vidéo, une confidence douce : « C’est Jeff. C’est un grand jeu de guitare, parce que c’est Jeff. »

Jeff Beck, l’élu parmi les géants

McCartney a connu les plus grands. Il a joué avec Hendrix, vu naître Clapton, accompagné Gilmour. Il a composé pour George Harrison, soutenu Brian Wilson, salué Stevie Wonder, échangé avec Prince. Dans ce panthéon, Jeff Beck tient une place unique. Non pas celle du virtuose tapageur, mais du chercheur, du luthier de l’âme. Celui qui choisissait chaque note comme un sculpteur taille une pierre.

Pour McCartney, ce respect profond va au-delà du simple talent. C’est une reconnaissance de l’authenticité. « Jeff avait une approche directe du business musical, sans chichis. C’était rafraîchissant », dit-il. Un éloge rare de la part d’un homme que l’on imagine peu friand des louanges gratuites.

L’éclat d’un duo fantôme

Alors que l’histoire musicale regorge de collaborations mythiques, certaines brillent davantage par leur absence que par leur abondance. Beck et McCartney n’ont pas eu besoin de remplir un album pour marquer l’esprit. Un seul enregistrement, un témoignage fugace, suffit à dessiner le contour d’un lien sincère, d’une admiration authentique.

La trace est ténue, mais elle existe. Une minute et demie d’harmonie entre deux géants. Et cette phrase, désormais lourde de silence : « C’est Jeff. » Rien d’autre n’est nécessaire.

L’héritage en filigrane

Aujourd’hui, les fans de musique, les historiens du rock, les rêveurs de ce qui aurait pu être, se prennent à imaginer : et si ? Et si Rockestra Theme avait inclus Beck ? Et si McCartney lui avait confié une ligne mélodique complète ? Et si l’un avait produit l’autre ? Ces questions resteront sans réponse. Mais elles n’enrichissent pas moins le mythe.

Ce qui est certain, c’est que Paul McCartney a vu en Jeff Beck ce que peu ont su pleinement comprendre : un maître discret, un artisan de l’ombre, un poète du manche. Et ce regard-là, venant de l’un des plus grands créateurs de l’histoire de la musique, vaut tous les Grammy Awards du monde.

Dans un univers souvent bruyant, Beck était un souffle. McCartney, lui, l’a entendu.


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