Interprétée par Ringo Starr, Good Night conclut le White Album sur une note douce et orchestrale. Cette berceuse, écrite par Lennon, fut mal vécue par Ringo, qui y vit une trahison de son identité rock.
Dans l’imaginaire collectif, les Beatles sont ces quatre garçons dans le vent, icônes absolues du rock, du psychédélisme, de la pop et de la contre-culture. Et pourtant, derrière cette façade flamboyante, chaque membre du groupe a porté sa croix, souvent discrète mais lourde à sa manière. Pour Ringo Starr, le plus affable et le plus sous-estimé des Fab Four, cette croix a pris la forme d’une berceuse orchestrale : Good Night. Un morceau que l’ex-batteur n’a jamais digéré, au point de dire, des décennies plus tard : « Ils ont ruiné ma carrière avec cette chanson. Je voulais être un rocker. »
Retour sur une pièce de musique douce, signée John Lennon mais interprétée par un Ringo mélancolique, qui conclut The White Album et divise toujours critiques comme fans. Entre intention poétique, choix artistique contesté et désirs contrariés, Good Night reste une énigme au cœur de l’œuvre beatlesienne.
Sommaire
- L’éternel « quatrième Beatle » : un rocker dans l’ombre
- Good Night : un adieu en velours à un album fracturé
- “Ils ont ruiné ma carrière” : Ringo face à la désillusion
- Un orchestre à contre-courant
- Une réception tiède, un héritage en demi-teinte
- Le paradoxe Ringo : clown triste et rocker contrarié
- Et si Good Night était le vrai miroir du White Album ?
- “Good Night” : le fardeau et la grâce
L’éternel « quatrième Beatle » : un rocker dans l’ombre
Ringo Starr n’a jamais été le compositeur de génie que furent Lennon ou McCartney, ni le mystique en quête de transcendance comme George Harrison. Mais il fut, incontestablement, l’ossature rythmique du groupe, un batteur à la fois inventif, précis et profondément musical. De Rain à A Day in the Life, son jeu fluide, naturel, a offert aux Beatles un groove singulier, souvent imité, rarement égalé.
Et pourtant, le public comme certains critiques l’ont longtemps réduit au rôle du « rigolo de service ». Celui qui chante Yellow Submarine et Octopus’s Garden, les chansons pour enfants, les comptines de fin de soirée. Une injustice que Ringo a souvent tenté de corriger en affirmant son amour du rock’n’roll le plus brut, celui de Carl Perkins, Little Richard ou Elvis Presley. « Je voulais être un rocker », confie-t-il. « Et à la place, on m’a donné une berceuse. »
Good Night : un adieu en velours à un album fracturé
The White Album, paru en novembre 1968, est probablement le disque le plus hétéroclite et le plus schizophrène des Beatles. Deux vinyles saturés de tensions, d’expérimentations et de morceaux solo déguisés en titres collectifs. L’album s’ouvre sur le rugissant Back in the U.S.S.R. et se termine, presque ironiquement, par Good Night, une ballade orchestrale interprétée par un seul membre du groupe : Ringo Starr.
Écrite par John Lennon pour son fils Julian, alors âgé de cinq ans, Good Night devait à l’origine être un morceau intime. Lennon enregistre une version guitare-voix touchante, plus dépouillée, qu’on peut entendre dans la réédition de 2018 du White Album. Mais il change rapidement d’avis et demande à George Martin, producteur légendaire du groupe, de lui donner une couleur de conte de fées hollywoodien. Résultat : une orchestration digne des grandes productions MGM, avec 26 musiciens et les chœurs des Mike Sammes Singers.
C’est à Ringo que Lennon confie l’interprétation vocale. Sa voix douce et posée colle parfaitement à l’esprit du morceau. Et pourtant, Starr le vit mal. Très mal.
“Ils ont ruiné ma carrière” : Ringo face à la désillusion
Ce qui aurait pu être une jolie marque de confiance – Lennon offrant à son batteur une chanson écrite pour son propre fils – devient, pour Ringo, un fardeau. « J’ai dit à Paul : ils ont ruiné ma carrière en me donnant Good Night. » La formule est brutale, mais révélatrice. Starr se sent dépossédé de son identité musicale. Il voulait jouer du rock, pas bercer les enfants au clair de lune.
Et le plus cruel dans cette histoire, c’est que Ringo chante Good Night avec un naturel et une douceur remarquables. Sa voix, souvent moquée pour son manque d’envergure, se révèle ici apaisante, enveloppante, presque maternelle. George Martin dira plus tard qu’aucun autre membre du groupe n’aurait pu lui donner cette tendresse-là. Mais pour Starr, cette réussite est une victoire à la Pyrrhus. Elle l’enferme dans un rôle qu’il ne veut pas jouer.
Un orchestre à contre-courant
Musicalement, Good Night tranche radicalement avec ce qui précède sur l’album. Juste avant elle, on entend Revolution 9, collage surréaliste et angoissant, sommet d’expérimentation sonore signé Lennon et Yoko Ono. Ce contraste brutal, entre le chaos apocalyptique de Revolution 9 et la quiétude presque anesthésiante de Good Night, crée un effet de bascule déroutant.
Walter Everett, musicologue spécialiste des Beatles, y voit une rupture stylistique qui témoigne du contrôle grandissant de George Martin sur l’arrangement final. Les harmonies, les contrechants, les modulations chromatiques : tout ici rappelle le langage orchestral de Maurice Ravel, que Martin admirait profondément. Lennon lui-même reconnaîtra : « C’est du sirop, c’est ringard. Mais c’est ce que je voulais. »
Une réception tiède, un héritage en demi-teinte
Lors de la sortie du White Album, Good Night n’attire pas particulièrement l’attention. Coincée en bout de course, sans lien apparent avec le reste, elle est souvent zappée ou reléguée au rang de curiosité. Certains y voient une respiration bienvenue, d’autres une conclusion hors-sujet. Jacob Stolworthy, du Independent, la classera 28e sur 30 dans son palmarès des chansons de l’album, la qualifiant de « médiocre, même si l’arrangement de George Martin est somptueux. »
Mais au fil des années, le morceau est réévalué. Il est repris par les Carpenters, Linda Ronstadt, Barbra Streisand ou encore Kenny Loggins. Le Cirque du Soleil en fait une pièce maîtresse de son spectacle Love, en 2006. Même les artistes d’électro, comme Ekkehard Ehlers, samplent ses harmonies pour créer des œuvres hybrides.
Le paradoxe Ringo : clown triste et rocker contrarié
Ringo Starr a toujours eu cette dualité en lui. Il peut faire rire une salle entière, puis la faire pleurer dans la minute. Sa carrière solo, souvent moquée mais pleine de sincérité, en témoigne. Dans Sentimental Journey (1970), il assume enfin cette facette crooner que les Beatles lui avaient imposée sur Good Night. Il chante les standards de sa jeunesse, entouré d’orchestrations luxuriantes. Mais en parallèle, il ne renonce jamais à son identité de rocker, reprenant les classiques du rock’n’roll et publiant des albums comme Ringo (1973), où il retrouve ses trois anciens compagnons.
Il n’est donc pas étonnant qu’il conserve une amertume envers Good Night. Ce morceau symbolise, pour lui, la limite qu’on lui a imposée. On ne l’a jamais laissé rugir comme Lennon sur Twist and Shout, ou s’élancer comme Paul sur Helter Skelter. On lui a demandé d’être tendre, rassurant. Et il l’a été, malgré lui.
Et si Good Night était le vrai miroir du White Album ?
Il est tentant de voir en Good Night un simple appendice, une berceuse finale sans grand intérêt. Mais à bien y réfléchir, c’est peut-être l’un des titres les plus subversifs du White Album. Car après deux heures de musique fragmentée, de tensions latentes, de guitares hurlantes et de dissonances, conclure par une chanson aussi naïve et douce revient à poser un baume sur les plaies.
Comme si les Beatles disaient au monde : malgré nos dissensions, nos expérimentations, nos chemins divergents, nous vous chantons une dernière berceuse. Une paix fragile, éphémère, mais réelle. Et c’est Ringo Starr, celui que l’on raille, celui que l’on sous-estime, qui en est le messager.
“Good Night” : le fardeau et la grâce
Alors oui, Good Night n’est pas un morceau de rock. Ce n’est pas Come Together ou Back in the U.S.S.R.. Ce n’est même pas une vraie chanson des Beatles au sens traditionnel, puisqu’un seul d’entre eux y apparaît. Mais c’est un moment de pure émotion, d’une sincérité désarmante. Et si Ringo en souffre encore, c’est peut-être parce que cette chanson a touché une corde en lui qu’il aurait préféré ignorer.
Aujourd’hui, alors que le temps a lissé les aspérités et que Ringo Starr est célébré comme un survivant lumineux de l’âge d’or du rock, il est permis de réécouter Good Night autrement. Non plus comme une faute de goût, mais comme une anomalie précieuse. Une parenthèse fragile, suspendue, où la voix d’un batteur devenu conteur nous murmure un dernier “Good night… everybody… everywhere.”
Et si c’était cela, le vrai rock’n’roll ? Dire “bonne nuit” au lieu de hurler, pour une fois.
