Sorti en 1980 sur l’album McCartney II, Temporary Secretary est un morceau électro expérimental devenu culte. Paul McCartney admet aujourd’hui qu’il ne l’écrirait plus, en raison de son ton ironique jugé inapproprié à l’ère post-Me Too.
Il existe dans l’histoire de la musique populaire des titres qui, bien que mineurs dans l’œuvre d’un artiste, acquièrent avec le temps un statut presque mythologique, suscitant fascination, dédain ou culte. Temporary Secretary fait incontestablement partie de cette catégorie. Enregistré en 1979 et publié l’année suivante sur McCartney II, ce morceau singulier, étrange, synthétique, est aujourd’hui considéré par son auteur lui-même comme un titre qu’il ne pourrait plus écrire, ni même vouloir écrire, à la lumière des sensibilités contemporaines. Pourquoi cette volte-face ? Que révèle ce morceau du Paul McCartney de l’après-Beatles, et comment a-t-il traversé les décennies pour ressurgir dans nos oreilles ? Plongée dans l’histoire d’un morceau aussi incompris qu’avant-gardiste.
Sommaire
- Une décennie de métamorphose : McCartney en rupture
- L’ovni électro de la pop : naissance de Temporary Secretary
- Une chanson impossible à écrire aujourd’hui
- Une réception critique houleuse
- Une renaissance inattendue
- Du kitsch au culte : la revanche des outsiders
- Une esthétique du bricolage
- Un humour très britannique
- La chanson que l’on n’écrirait plus
- Épilogue : du rejet à la reconnaissance
Une décennie de métamorphose : McCartney en rupture
Lorsque McCartney II paraît en mai 1980, le monde de la pop est en pleine mutation. Les Beatles sont dissous depuis dix ans. Lennon, reclus à New York, prépare ce qui sera son chant du cygne, Double Fantasy. George Harrison explore la spiritualité et l’activisme musical. Ringo, lui, erre entre projets mineurs. Paul McCartney, quant à lui, vient de dissoudre Wings, ce groupe qui l’avait accompagné durant une grande partie des années 70 et qui, malgré ses succès commerciaux, souffrait d’un manque de reconnaissance critique.
C’est dans ce contexte que McCartney décide de repartir de zéro. Seul en studio, sur sa ferme du Sussex, il enregistre de manière artisanale, souvent en une prise, des morceaux expérimentaux, curieux, déroutants. McCartney II est un album radicalement différent de tout ce qu’il a fait auparavant. Finies les harmonies léchées, place aux boîtes à rythmes, aux séquenceurs analogiques et aux expérimentations vocales.
L’ovni électro de la pop : naissance de Temporary Secretary
Deuxième titre de l’album, Temporary Secretary est, à bien des égards, un ovni musical. De sa rythmique hachée à ses lignes de synthétiseur rappelant un “espace-machine à écrire”, selon les propres mots de McCartney, tout dans ce morceau défie les canons de la pop de l’époque. Il s’agit pourtant d’un titre profondément pensé, dont l’idée germe alors que McCartney joue avec un ARP sequencer loué pour l’occasion.
« Je trouvais le motif intéressant, alors je l’ai utilisé comme base », explique-t-il. « Ensuite, j’ai simplement improvisé, inventé cette histoire d’homme écrivant à une agence pour obtenir une secrétaire temporaire. »
Le ton est volontairement absurde, inspiré par l’univers de Ian Dury and the Blockheads. Le texte joue avec les clichés sexistes des années 60 – « Take a letter, Miss Smith » – mais les détourne sur un mode parodique, presque dadaïste. Pourtant, ce qui passait alors pour de la légèreté humoristique est aujourd’hui reconsidéré avec plus de gravité.
Une chanson impossible à écrire aujourd’hui
Dans un monde post-Me Too, Paul McCartney reconnaît que Temporary Secretary est un morceau qu’il ne pourrait – ni ne souhaiterait – écrire à nouveau. « Aujourd’hui, on y réfléchirait à deux fois, voire pas du tout, avant de suggérer qu’on veut garder une secrétaire ou une assistante tard dans la nuit », confie-t-il. « C’est une bonne chose que le monde ait progressé. »
Et si l’on tend bien l’oreille, on constate effectivement que le morceau ne contient rien d’ouvertement sexuel. Tout est dans la suggestion, l’ironie, le double sens. Mais cela suffit à le rendre inconfortable à l’aune des sensibilités contemporaines. McCartney lui-même admet : « Ce n’est pas un texte que je referais. »
Une réception critique houleuse
À sa sortie, McCartney II déroute. La presse musicale, souvent cruelle à l’égard de McCartney après les Beatles, qualifie l’album d’auto-indulgent, d’ennuyeux, voire de grotesque. Temporary Secretary, en particulier, est la cible de critiques virulentes. Pour beaucoup, ce morceau répétitif et dissonant est tout simplement inaudible.
Et pourtant, un frisson court déjà parmi certains amateurs éclairés. Brian Eno, pionnier de l’ambient et producteur de Bowie, trouve l’album audacieux. Certains critiques y voient un pressentiment du son new wave. Quant à John Lennon, qui découvre Coming Up, le morceau qui précède Temporary Secretary sur l’album, il le trouve si stimulant qu’il décide de retourner en studio. L’influence est donc bien réelle.
Une renaissance inattendue
Pendant plus de deux décennies, Temporary Secretary reste dans l’ombre. Non joué en concert, rarement cité, il entre dans la catégorie des “deep cuts” que seuls les fans les plus hardcore mentionnent. Mais à l’aube des années 2000, le vent tourne.
Un DJ de Brighton exhume le morceau et commence à le passer en club. Le public, désormais plus familier des sonorités électroniques, acclame cette bizarrerie synthétique sortie tout droit de 1980. McCartney, intrigué, décide alors de le réintroduire dans son set live.
Avec l’aide de Paul “Wix” Wickens, son fidèle claviériste, il réussit à programmer le morceau pour le jouer en concert. Et contre toute attente, le titre suscite l’enthousiasme. « Les gens dansaient, chantaient, ils connaissaient même les paroles. J’ai été bluffé », raconte McCartney.
Du kitsch au culte : la revanche des outsiders
L’histoire de Temporary Secretary illustre à merveille un phénomène fréquent dans le rock : les œuvres mal aimées finissent parfois par être réhabilitées, et même vénérées. Ce fut le cas de Pet Sounds des Beach Boys, d’Odessey and Oracle des Zombies, et dans une moindre mesure, de McCartney II. Ce dernier, longtemps considéré comme une curiosité, est aujourd’hui vu comme une pierre angulaire de l’indie pop et de l’électro expérimentale.
Des artistes comme Hot Chip, Phoenix ou encore James Murphy de LCD Soundsystem n’ont jamais caché leur admiration pour cette période de McCartney. En redonnant vie à ce titre sur scène, l’ex-Beatle s’est ainsi réapproprié un pan mésestimé de son héritage.
Une esthétique du bricolage
Ce qui frappe, en écoutant Temporary Secretary, c’est son esthétique du “fait maison”. À une époque où la production pop est lissée, formatée, calibrée, McCartney ose l’imperfection. Il empile les couches de sons comme un enfant joue avec ses Lego. C’est ce que l’on retrouve aussi dans Secret Friend, la face B du single, un morceau ambient de plus de dix minutes, aussi planant qu’étrange.
Cette liberté artistique, McCartney la revendique : « Je voulais me faire plaisir. Il n’y avait pas de label derrière moi à ce moment-là. Pas de groupe. Juste moi, dans mon studio, avec des machines, des idées et du temps. »
Un humour très britannique
Il faut aussi souligner l’humour typiquement britannique qui irrigue Temporary Secretary. Le “Mr Marks” du texte renvoie à l’Alfred Marks Bureau, une agence de recrutement bien réelle mais qui portait le même nom qu’un humoriste de la BBC dans les années 50. McCartney se plaît à jouer sur cette ambiguïté, trouvant “drôle” qu’un clown radio puisse avoir une agence de secrétaires.
Cette autodérision, ce goût pour l’absurde, on les retrouve dans les visuels du single, dessinés par Jeff Cummins de l’agence Hipgnosis. La pochette représente une secrétaire assise sur les genoux de McCartney, dans une mise en scène volontairement caricaturale. Aujourd’hui, un tel visuel serait jugé déplacé. Mais à l’époque, il s’inscrivait dans un esprit de pastiche.
La chanson que l’on n’écrirait plus
Alors que Paul McCartney s’apprête à fêter ses 83 ans, il pose un regard lucide sur son œuvre. Il ne renie pas Temporary Secretary, mais il en reconnaît les limites, les angles morts, les connotations problématiques. Il ne s’agit pas de censurer le passé, mais de le comprendre, et de l’analyser avec les outils d’aujourd’hui.
« Ce morceau était une blague, une satire », répète-t-il. « Mais je comprends que tout le monde ne l’entende pas ainsi. »
En cela, Temporary Secretary est peut-être plus que jamais d’actualité. Il incarne la complexité de l’artiste en mutation, tiraillé entre ses élans de liberté et les conventions culturelles. Il rappelle aussi que l’expérimentation est toujours risquée, parfois mal comprise, mais souvent essentielle à l’évolution d’un créateur.
Épilogue : du rejet à la reconnaissance
Quarante-cinq ans après sa sortie, Temporary Secretary demeure l’un des titres les plus clivants de la discographie de Paul McCartney. Inclassable, déroutant, il a traversé les décennies tel un éclat dissonant dans une œuvre souvent trop harmonieuse. Si McCartney dit qu’il ne le réécrirait plus, c’est bien parce qu’il a conscience du chemin parcouru – par lui, par la société, par la musique.
Mais c’est justement parce que le monde a changé que ce morceau mérite d’être écouté à nouveau. Non pour ce qu’il dit, mais pour ce qu’il représente : un moment de bascule, d’audace, de folie douce. Un instant où l’ex-Beatle le plus sage s’est transformé en savant fou du son. Et pour cela, Temporary Secretary mérite notre oreille – même si elle doit grincer un peu.
