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“Cranberry Sauce” ou “I Buried Paul” : le murmure de Lennon et le plus grand malentendu de l’histoire des Beatles

Publié le 15 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

À la fin de Strawberry Fields Forever, John Lennon murmure “cranberry sauce”, mais des fans entendent “I buried Paul”, déclenchant une rumeur persistante : Paul McCartney serait mort en 1966 et remplacé par un sosie.


Dans l’univers des Beatles, tout a été disséqué. Chaque syllabe, chaque note, chaque respiration captée par les micros d’Abbey Road a fait l’objet d’interprétations, de commentaires, de controverses. Mais rares sont les cas où une simple phrase, murmurée à la fin d’un morceau, aura suscité autant de fascination, de théories rocambolesques et de spéculations obsessionnelles que cette étrange conclusion de Strawberry Fields Forever, où l’on croit entendre John Lennon déclarer : “I buried Paul” — “J’ai enterré Paul”.

Sauf que ce que Lennon disait réellement n’était pas cette confession macabre, mais “cranberry sauce” — “sauce aux canneberges”. Un trait d’humour. Une improvisation sans conséquence. Un clin d’œil sans intention dramatique. Et pourtant, cette phrase va devenir le cœur d’une théorie complotiste qui survivra à la dissolution des Beatles, à la mort de Lennon et même à l’avènement d’Internet : la fameuse rumeur de la mort de Paul McCartney.

Sommaire

1967 : entre expérimentations sonores et rumeurs délirantes

Le 13 février 1967, les Beatles publient le 45 tours Strawberry Fields Forever / Penny Lane, prélude à leur virage psychédélique et expérimental. Strawberry Fields Forever est, à tous égards, une œuvre révolutionnaire : collages sonores, superpositions de prises, Mellotron en ouverture, montage de bandes à deux vitesses et tonalités différentes, fade-out, fade-in et coda onirique.

C’est à la toute fin du morceau, dans un moment de flou sonore et de bruits lointains, que John Lennon laisse échapper une phrase à peine audible. Cette phrase, isolée par les oreilles les plus attentives, devient rapidement le sujet de toutes les spéculations.

Ce que dit Lennon, c’est “cranberry sauce”, mais son intonation trainante, couplée aux effets sonores du mixage, donne l’illusion d’un “I buried Paul”. Et dans l’esprit de certains auditeurs, la machine complotiste se met en marche.

Le mythe du « Paul is dead »

Dès la fin 1969, une rumeur enfle aux États-Unis : Paul McCartney serait mort dans un accident de voiture le 9 novembre 1966, et les Beatles l’auraient remplacé par un sosie. Ce remplaçant — un certain William Campbell ou William Shears — serait celui que l’on voit depuis Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band.

Pour les conspirationnistes, les Beatles ont disséminé des indices dans leurs pochettes d’album, leurs chansons, leurs photos, leurs gestes. Et l’un des plus fameux “indices” est cette phrase à la fin de Strawberry Fields Forever.

Dans cette perspective délirante, le “I buried Paul” serait un aveu de Lennon, glissé discrètement dans la bande comme un message crypté, preuve de leur culpabilité ou de leur deuil dissimulé.

Les adeptes de cette théorie mettent en avant d’autres “preuves” : la marche inversée de McCartney sur la pochette d’Abbey Road, le badge “OPD” (Officially Pronounced Dead) qu’il porte dans Sgt. Pepper, ou encore le fait qu’il soit pieds nus sur la fameuse traversée.

Lennon se moque… mais alimente la légende

Lennon, lorsqu’on l’interroge plus tard, balaie la question avec un mélange d’agacement et d’ironie typiquement lennonien.

“J’ai dit ‘cranberry sauce’. C’était une blague. Rien d’autre.”

Mais il n’est pas dupe de la fascination que suscite l’ambiguïté. Lennon sait que dans un monde saturé de symboles, d’interprétations et d’ésotérisme pop, le non-dit a plus de poids que la vérité. En prononçant ces mots, même sans intention dramatique, il savait probablement qu’ils nourriraient le mythe.

Dans une interview plus tardive, il poussera la provocation plus loin encore :

“Je pourrais dire que Paul est mort. On me croirait. Ça marche toujours.”

Il faut dire que Lennon était passé maître dans l’art de jouer avec la perception, les doubles sens, les ambiguïtés sémantiques. Strawberry Fields Forever est lui-même un exercice d’auto-analyse et de dissolution du réel. Dès la première ligne — “Let me take you down” — le morceau invite à une plongée dans l’onirisme, le flou, l’intériorité. Le “rien n’est réel” (“Nothing is real”) devient une sorte de manifeste : chez Lennon, la vérité est mouvante, subjective, instable.

Une sauce qui en dit long

Alors pourquoi “cranberry sauce” ? Pourquoi, en pleine transe instrumentale, glisser le nom d’un accompagnement de dinde ? Plusieurs hypothèses circulent. Certains y voient un simple non-sens dadaïste, dans la lignée de I Am the Walrus. D’autres évoquent un clin d’œil à la saison de Thanksgiving, ou une improvisation facétieuse en studio.

Mais peut-être faut-il y voir autre chose : une forme de contrepoint absurde à la profondeur du morceau, comme si Lennon se rappelait que, malgré la sophistication de leur œuvre, tout cela restait un jeu, une création, une illusion.

En ce sens, Strawberry Fields Forever et son final chuchoté sont l’incarnation même de l’esthétique lennonienne : mêler le trivial au transcendant, le quotidien au psychédélisme, l’enfance à la mort. Une sauce de canneberge au bout d’un champ de fraises : contraste surréaliste, mais parfaitement cohérent dans l’univers Beatles.

Quand la technique renforce le mystère

Il faut aussi se souvenir du contexte technique de l’enregistrement. La chanson est née de trois versions différentes, fusionnées en une seule par George Martin et Geoff Emerick au moyen d’un montage complexe, jouant sur les vitesses et les tonalités.

Le passage de la fameuse phrase appartient à la prise 26, la dernière, enregistrée avec une lourde section de cuivres, de la percussion inversée, et un Mellotron joué à l’envers. L’effet sonore est volontairement étrange, flottant, quasi spectral.

Ce n’est donc pas uniquement la phrase elle-même, mais l’environnement sonore dans lequel elle est prononcée, qui en fait un objet de fascination. Le mixage contribue à en faire une énigme sonore, un murmure venu d’un autre monde.

L’art de brouiller les pistes

Plus qu’un message caché, “cranberry sauce” est sans doute un pied de nez. Une provocation douce, une façon pour Lennon de rappeler que, dans un monde où tout est interprété, l’insignifiant devient signifiant dès qu’on le prononce sous un micro.

Ce moment cristallise un paradoxe : celui d’un groupe qui, tout en étant l’objet d’une idolâtrie sans précédent, n’a cessé de se moquer de ses fans les plus zélés, de déjouer les attentes, de saboter parfois sciemment leur propre mythe.

John Lennon disait souvent qu’il ne fallait “pas croire un mot de ce que racontent les Beatles”. Il disait aussi que Strawberry Fields Forever était sa chanson la plus honnête. Les deux affirmations coexistent sans se contredire.

“Cranberry sauce.” Deux mots. Un murmure. Une plaisanterie privée captée dans l’ombre d’un chef-d’œuvre. Et pourtant, ces deux mots ont suffi à faire naître la plus tenace des légendes urbaines du rock. Non parce qu’ils disaient quelque chose de vrai. Mais parce qu’ils laissaient le champ ouvert à l’interprétation, à l’imagination, au doute.

C’est peut-être cela, finalement, la plus grande réussite des Beatles : avoir su, jusque dans leurs silences et leurs chuchotements, nourrir l’éternité.


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