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Allen Klein, l’homme qui divisa les Beatles

Publié le 15 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1969, Allen Klein devient le manager de Lennon, Harrison et Starr, provoquant une scission irréparable avec McCartney. Séducteur redouté, négociateur impitoyable, il restructure Apple mais précipite la chute des Beatles. Sa gestion brutale marque le début de la fin du groupe légendaire.


L’histoire de la séparation des Beatles est une mosaïque complexe de conflits, d’egos blessés, de différends artistiques et d’amitiés effilochées. Mais s’il fallait incarner cette fracture dans un visage, ce serait celui d’un homme en costume sombre, lunettes épaisses, regard pénétrant : Allen Klein. Pour certains, il fut un sauveur financier. Pour d’autres, un manipulateur cynique. Mais une chose est certaine : l’entrée de Klein dans l’univers des Fab Four en 1969 marqua un point de non-retour. L’affaire Allen Klein, c’est l’histoire d’un choix tragique. D’un malentendu fatal. Et d’un lent naufrage orchestré dans les bureaux feutrés d’Apple Corps.

Sommaire

Le « requin » de New York

Allen Klein n’est pas un inconnu lorsqu’il entre en scène. Né à Newark en 1931, orphelin très jeune, il gravit les échelons du monde de la musique avec une ambition froide et calculée. Dans les années 1960, il devient célèbre pour ses talents de négociateur impitoyable. Il obtient pour Sam Cooke un meilleur contrôle de ses droits, aide les Rolling Stones à renégocier leur contrat américain, et se fait une réputation de “nettoyeur” des comptes : il fouille, il révise, il exige.

Klein promet aux artistes ce que personne ne leur offre : la reprise du contrôle de leur œuvre. Mais en contrepartie, il exige une loyauté totale — et des pourcentages élevés.

Les Beatles au bord de l’explosion

En 1968, les Beatles sont riches. Trop riches. Mais ils sont aussi mal organisés, mal conseillés, et de plus en plus divisés. Apple Corps, leur société utopique, est en désordre. Brian Epstein, leur manager historique, est mort depuis un an. Aucun des quatre n’a les compétences ni le goût de diriger une entreprise.

L’ambiance est délétère. John Lennon, sous l’influence croissante de Yoko Ono, se radicalise. George Harrison, frustré, voit ses compositions marginalisées. Ringo Starr observe, résigné. Seul Paul McCartney tente de structurer, d’imposer une méthode, notamment via l’embauche de Lee Eastman, avocat d’affaires… et père de Linda Eastman, sa compagne.

Mais ce choix est très mal perçu. Les trois autres voient dans cette nomination un népotisme déguisé. Lennon, en particulier, y décèle une tentative de prise de pouvoir. Il décide donc de contre-attaquer. Et c’est à ce moment précis qu’il appelle Allen Klein.

La séduction de Lennon

Le 26 janvier 1969, Klein rencontre Lennon à l’hôtel Dorchester de Londres. Le courant passe immédiatement. Lennon est séduit par l’aplomb du manager, sa capacité à parler chiffres, à démonter en quelques minutes les carences de la structure Apple. Klein parle argent, mais aussi musique. Il flatte Lennon, le rassure, promet de défendre sa vision artistique.

Le lendemain, George et Ringo sont également conquis. McCartney, lui, est réservé, voire méfiant. Il ne supporte pas le ton de Klein, ni son style. Il préfère confier la gestion à les Eastman, juristes réputés, certes, mais étrangers à l’univers du rock.

C’est là que le conflit éclate.

Deux managers pour un seul groupe

Entre mars et mai 1969, la situation devient intenable : les Beatles sont officiellement représentés par deux équipes opposées. D’un côté, Allen Klein, mandaté par John, George et Ringo. De l’autre, Lee et John Eastman, promus par Paul. Il ne s’agit plus seulement de business : c’est une guerre d’influence.

Klein obtient gain de cause. Il est nommé directeur général d’Apple Corps. Paul, minoritaire, ne peut que constater sa défaite. Mais il n’oubliera pas. Il entame alors, dans l’ombre, une stratégie de repli, en préparant ce qui deviendra son départ officiel du groupe.

Klein, de son côté, entreprend une restructuration brutale d’Apple : licenciements massifs, gel des projets secondaires, rationalisation des dépenses. Il réorganise également les droits d’auteur et négocie un nouveau contrat de distribution avec EMI/Capitol.

Sur le plan financier, son action est efficace. Mais sur le plan humain, elle est désastreuse.

Le procès McCartney vs. The Beatles

Le 31 décembre 1970, Paul McCartney engage une procédure légale sans précédent : il attaque en justice les trois autres Beatles, pour obtenir la dissolution judiciaire de leur partenariat. L’acte est brutal, mais nécessaire à ses yeux : c’est la seule façon d’échapper à l’autorité de Klein et de reprendre le contrôle de ses œuvres.

Le procès s’ouvre en février 1971. Pendant des mois, documents, contrats, correspondances sont examinés. Paul insiste sur le fait qu’il a été forcé à signer des accords qu’il n’approuvait pas. Il affirme que Klein n’agit pas dans l’intérêt collectif, mais pour son profit personnel.

La justice lui donnera raison. Le 12 mars 1971, la Haute Cour de Londres prononce la dissolution officielle des Beatles en tant qu’entité légale. Le rêve est mort. Définitivement.

L’après-Beatles : la désillusion Harrison

George Harrison, qui avait été l’un des plus fervents partisans de Klein, déchante rapidement. Lors du Concert for Bangladesh, organisé en août 1971, Klein s’arroge un rôle central dans la gestion financière. Très vite, des doutes émergent sur la redistribution des fonds. L’IRS (le fisc américain) bloque une partie des recettes, suspectant des irrégularités.

Harrison, furieux, comprend que Klein n’est peut-être pas ce chevalier blanc qu’il avait imaginé. Il se sent trahi, manipulé. Lennon lui-même, pourtant défenseur acharné de Klein, commence à douter. En 1973, les trois ex-Beatles rompent officiellement leur contrat avec lui.

Klein, de son côté, retourne à d’autres affaires. Il continuera à gérer le catalogue d’ABKCO, sa maison de disques, et entretiendra une réputation sulfureuse jusqu’à sa mort en 2009.

Un personnage controversé dans la mythologie Beatles

Allen Klein reste l’un des personnages les plus ambigus de la saga Beatles. Génie des contrats ou escroc mondain ? Sauveur d’une entreprise en faillite ou fossoyeur d’un groupe mythique ? La vérité, comme souvent, se situe entre les deux.

Il est indéniable qu’il a remis de l’ordre dans un système à la dérive. Mais sa méthode — brutale, opaque, intéressée — a fracturé un équilibre déjà fragile. Il n’est pas la cause première de la séparation des Beatles. Mais il en fut l’accélérateur. Le catalyseur. Le révélateur.

Une rupture irréparable

L’affaire Klein, plus qu’une simple dispute financière, marque une rupture idéologique. D’un côté, McCartney, artisan, perfectionniste, héritier des traditions musicales britanniques. De l’autre, Lennon, plus instinctif, plus radical, attiré par les figures de pouvoir et de confrontation.

George Harrison, pris en étau, finira par fuir le tumulte en se retirant du monde du show-business, pour ne garder que l’essentiel : sa guitare, son jardin, sa foi.

Et au milieu de ce chaos, Klein, l’homme d’affaires sans racines artistiques, qui aura joué, malgré lui ou non, un rôle décisif dans le dernier acte du groupe le plus célèbre du monde.


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