Fondée en 1968, Apple Corps devait incarner une utopie artistique menée par les Beatles. Mal gérée, infiltrée par des opportunistes et déchirée par les conflits internes, elle symbolise aujourd’hui la désillusion d’un rêve. Un échec révélateur des tensions qui précipitèrent la fin du groupe.
S’il fallait incarner la fin des Beatles dans un symbole, ce ne serait ni une chanson, ni une dispute, ni même la célèbre annonce de McCartney en avril 1970. Ce serait une pomme. Une simple pomme verte, Granny Smith, croquée au couteau sur fond blanc : le logo d’Apple Corps Ltd, entreprise fondée en 1968 par les Fab Four. Apple devait être une utopie, un carrefour des arts, un rempart contre l’industrie cynique. Elle devint le théâtre de leur implosion, un gouffre financier et affectif où se cristallisèrent leurs dernières rancunes.
Sommaire
- Une idée née d’un rêve… et d’un contrôle fiscal
- Une entreprise psychédélique, sans patron ni règle
- Harrison et la désillusion
- McCartney vs le reste du monde
- Allen Klein, redresseur ou fossoyeur ?
- La fin (officielle) d’Apple Corps Ltd.
- Une utopie comme symptôme
- Le fruit défendu
Une idée née d’un rêve… et d’un contrôle fiscal
Tout commence en 1967. Brian Epstein, le manager emblématique du groupe, est mort en août, à l’âge de 32 ans. Orphelins de leur mentor, les Beatles se retrouvent soudain face au vide : qui va désormais piloter leur destin ? C’est aussi l’époque où leur comptable les alerte : leur fortune est exposée à l’impôt à hauteur de 95 %, selon le système britannique d’alors. Pour échapper à la fiscalité, mais aussi pour “faire quelque chose de bien”, une idée naît : créer leur propre société.
Apple Corps Ltd est ainsi fondée officiellement en janvier 1968, à Savile Row, au cœur de Londres. McCartney, enthousiaste, parle d’un “lieu où les artistes pourraient venir sans rendez-vous, simplement avec leurs idées.” Lennon, lui, évoque une “communauté créative”, quasi anarchiste, où musique, cinéma, art et technologie cohabiteraient dans une bienveillance mutuelle.
Ils veulent être des mécènes modernes. Ils seront rapidement dépassés.
Une entreprise psychédélique, sans patron ni règle
Apple s’organise autour de cinq branches : Apple Records, Apple Films, Apple Publishing, Apple Retail et Apple Electronics. Tout est pensé pour contourner le système traditionnel. Le problème ? Personne n’y connaît rien en gestion. L’argent coule à flots, sans suivi ni hiérarchie.
Le célèbre Apple Boutique sur Baker Street ouvre en décembre 1967 dans une débauche de couleurs et de vêtements psychédéliques. Il ferme six mois plus tard, vidé de ses stocks par des passants, sur injonction des Beatles eux-mêmes : “Que tout le monde prenne ce qu’il veut.”
Dans les bureaux de Savile Row, artistes farfelus et amis douteux défilent. Des groupes sans lendemain, des projets irréalisables, des assistants de l’assistant sont engagés, payés, remerciés sans raison. Les Beatles signent parfois des contrats à la volée, par simple sympathie.
Un exemple emblématique : Magic Alex, alias Alexis Mardas, un Grec fantasque présenté comme un génie de l’électronique. Il promet un studio d’enregistrement révolutionnaire pour Abbey Road… mais n’installe rien qui fonctionne. Son projet finira en fiasco technique et en dépenses astronomiques.
Harrison et la désillusion
Parmi les Beatles, c’est peut-être George Harrison qui ressent le plus rapidement la toxicité du projet. D’un naturel réservé, spirituel et pragmatique, il est choqué par le chaos qui règne dans l’organisation. Apple devient pour lui le lieu même de ce qu’il fuit : gaspillage, faux-semblants, ego démesurés, entourage parasitaire.
Dans sa chanson Not Guilty, enregistrée à l’été 1968 et clairement inspirée de cette période, il écrit :
“I’m not trying to upset the Apple cart”
Une allusion à peine voilée au marasme de la société. Il y évoque les disputes internes, l’hypocrisie, la perte de repères.
George en viendra rapidement à considérer Apple non plus comme un rêve brisé, mais comme un poison. Dans une interview de 1979, il confiera :
“Ce n’était qu’une illusion d’utopie. Un endroit où tout le monde pensait pouvoir faire ce qu’il voulait. Mais on n’a jamais su dire non.”
McCartney vs le reste du monde
C’est dans le contexte de la débâcle d’Apple que se joue aussi une autre fracture : la guerre des managers.
En 1969, McCartney veut engager son beau-frère Lee Eastman pour restructurer l’entreprise. Les trois autres — Lennon, Harrison et Starr — choisissent Allen Klein, redoutable négociateur new-yorkais, ex-manager des Rolling Stones. Klein promet de redresser Apple, de rétablir les finances, d’installer une forme de discipline. McCartney s’y oppose farouchement.
Ce désaccord va devenir un gouffre infranchissable. Il débouchera en avril 1970 sur une plainte déposée par McCartney contre ses trois camarades… pour dissoudre Apple et la société Beatles & Co. La rupture est désormais judiciaire, légale, irréversible.
Allen Klein, redresseur ou fossoyeur ?
Sous la houlette d’Allen Klein, Apple connaît un bref sursaut. Il réduit les dépenses, licencie à tour de bras, impose des procédures. Mais sa brutalité, son cynisme, son goût pour l’opacité financière irritent profondément Harrison.
Là encore, tout se mêle : affaires, sentiments, idéaux. Harrison, qui avait d’abord soutenu Klein, finira par le regretter. Lors du Concert for Bangladesh, Klein s’approprie une part des bénéfices, déclenchant un scandale. Harrison dira plus tard :
“J’aurais mieux fait de me casser une jambe le jour où je l’ai engagé.”
En 1973, après plusieurs litiges, les trois ex-Beatles rompent leur contrat avec Klein. Le mal est fait. Apple est devenu un champ de ruines.
La fin (officielle) d’Apple Corps Ltd.
Apple Corps ne disparaît pas pour autant. Elle entre dans une longue période de léthargie juridique et de gestion de patrimoine. Les Beatles ne s’y croisent plus que par avocats interposés. Ce n’est qu’en 1975 qu’un accord est signé pour en clore la forme initiale. Mais le nom subsiste.
Ironie du sort, Apple ressuscitera à partir des années 1990, comme société de gestion du catalogue Beatles : rééditions CD, coffrets, DVD, puis plateformes numériques. Elle sera aussi au cœur du contentieux avec une autre firme… Apple Computers (aujourd’hui Apple Inc.) au sujet de l’usage du nom. Après des années de procès, un accord sera trouvé en 2007.
Une utopie comme symptôme
Apple Corps aura duré à peine cinq ans. Mais elle concentre à elle seule toutes les contradictions de la fin des Beatles : l’idéalisme naïf et la désillusion rapide, le rêve communautaire et les affrontements d’ego, la liberté revendiquée et l’anarchie incontrôlable.
Ce que les Beatles ont tenté avec Apple, aucun autre groupe ne l’avait osé à cette échelle : devenir à la fois artistes, éditeurs, producteurs, mécènes. Ils ont échoué. Non pas faute d’intelligence, mais faute de structure, de règles, de lucidité.
Pour George Harrison, Apple fut un échec symbolique, mais révélateur. Il en tira une leçon amère : on ne sauve pas le monde avec des slogans, des couleurs et des chèques sans contrôle. Il préféra, par la suite, se retirer à Friar Park, cultiver son jardin et ne produire que ce qu’il pouvait réellement maîtriser.
Le fruit défendu
Aujourd’hui, la pomme verte trône toujours sur les rééditions officielles. Elle est devenue un label, une icône. Mais elle reste aussi, pour les connaisseurs, une cicatrice. Celle d’un groupe au sommet de sa gloire, déchiré par l’ambition, les illusions et le rêve impossible d’un monde sans conflits.
Apple Corps fut leur utopie. Elle devint leur prison.
