Écrite en 1968, « Not Guilty » de George Harrison fut écartée du White Album, jugée trop conflictuelle. Ce morceau dénonçait la domination de Lennon/McCartney et les tensions internes. Harrison finira par l’enregistrer en solo en 1979, affirmant enfin sa voix longtemps étouffée au sein des Beatles.
Dans le grand répertoire des Beatles, certaines chansons ont traversé les âges en devenant des symboles, des slogans générationnels ou des prières intimes. D’autres, en revanche, sont restées dans l’ombre — non pas faute de qualité, mais parce qu’elles dérangeaient. Parmi elles, Not Guilty, un morceau écrit par George Harrison en 1968, tient une place singulière : écarté du White Album, il cristallise à lui seul les tensions, les jalousies et les luttes de pouvoir qui annonçaient la fin du plus grand groupe de l’histoire.
Sommaire
- La voix étouffée de George Harrison
- Une chanson comme une lettre ouverte
- Plus de 100 prises pour une chanson… enterrée
- Renaissance solo : la revanche de 1979
- Une chanson-miroir des fractures internes
- La reconnaissance tardive
- George Harrison, la voix de la sincérité
La voix étouffée de George Harrison
Lorsque George Harrison revient d’Inde au printemps 1968, il est transformé. Le séjour à Rishikesh, au monastère du Maharishi Mahesh Yogi, a été pour lui une révélation autant spirituelle qu’artistique. Tandis que Lennon et McCartney reviennent avec une poignée de chansons acoustiques et des doutes croissants sur leur maître à penser, George, lui, déborde d’inspiration. Il est prêt à affirmer sa voix dans un groupe qui, jusqu’alors, le relègue au rôle de “troisième homme”.
Mais cette émancipation ne sera pas sans heurts.
Lennon et McCartney règnent toujours sur les sessions d’enregistrement. Leur binôme est devenu, au fil des années, un tandem tentaculaire qui laisse peu de place à la contestation. Et si George a déjà placé quelques joyaux dans la discographie des Beatles (Taxman, Within You Without You), il se heurte désormais à un mur : ses nouvelles compositions, plus personnelles, plus acerbes, trouvent peu d’écho auprès de ses camarades. L’un des exemples les plus frappants de ce rejet est Not Guilty.
Une chanson comme une lettre ouverte
Not Guilty n’est pas seulement une chanson. C’est un manifeste. Dès les premières lignes, le ton est donné :
“Not guilty for getting in your way / While you’re trying to steal the day”
Difficile de ne pas y voir un message adressé à Lennon et McCartney. George s’excuse — ironiquement — de “gêner”, de faire obstacle à leur contrôle hégémonique. Il poursuit :
“I’m not trying to be smart / I only want what I can get.”
Ici, il revendique simplement sa place, son espace créatif. Pas plus, mais pas moins. Une revendication légitime, formulée sur un ton ferme, presque sec. Le refrain, “Not guilty”, martelé avec insistance, devient une sorte de leitmotiv obstiné, une déclaration d’indépendance sous forme de déni.
Plus loin, la chanson aborde des thèmes encore plus explicites :
“Not guilty for looking like a freak / Making friends with every Sikh / For leading you astray on the road to Mandalay”
Allusion directe à sa conversion spirituelle, à sa proximité avec les philosophies orientales, à son attachement sincère au Maharishi — tous des sujets de moquerie chez certains membres du groupe, notamment Lennon. Harrison, ici, répond avec sarcasme et assurance : il n’est “pas coupable” de ses choix. Il ne reniera rien.
Plus de 100 prises pour une chanson… enterrée
Le morceau est enregistré lors des sessions marathons du White Album, à Abbey Road, durant l’été 1968. Il faudra pas moins de 102 prises pour en arriver à une version finalisée — signe à la fois de l’investissement de Harrison, mais aussi des tensions environnantes. Le ton est électrique. Les échanges sont tendus. Et pourtant, malgré l’effort, la chanson est finalement… écartée.
Pourquoi ? Officiellement, parce qu’elle ne “fonctionnait pas” dans le cadre de l’album. Officieusement, selon le biographe Simon Leng, la chanson “était trop directe dans sa dénonciation des dissensions internes”. Trop crue. Trop vraie.
Mikal Gilmore, journaliste pour Rolling Stone, ira plus loin : “Elle a été rejetée car il était évident qu’Harrison l’adressait à Lennon et McCartney. Personne ne voulait d’un règlement de comptes aussi frontal sur disque.”
Une fois de plus, la parole de George est censurée. Enterrée sous le consensus fragile du groupe. Une autocensure, en réalité, révélatrice du climat de méfiance et de rivalité qui empoisonnait l’atmosphère.
Renaissance solo : la revanche de 1979
Mais George Harrison n’oubliera pas Not Guilty. Une décennie plus tard, alors qu’il travaille sur son album George Harrison (1979), il ressort une ancienne démo des années 1960. Le souvenir de cette chanson, jadis mise de côté, refait surface. Il la retravaille, l’assagit musicalement, mais en conserve l’essence.
Dans une interview, il confie :
“Je l’ai retrouvée par hasard. Les paroles sont un peu datées – ça parle d’‘Apple carts’ et de tout ce qui se disait à l’époque – mais j’aimais bien la mélodie. C’est un peu sur ce qui se passait alors. J’essayais juste de me faire une place.”
La version de 1979 est plus douce, moins tendue, plus jazzy. Les angles sont arrondis, mais le message reste intact. George Harrison, devenu maître de son œuvre, peut enfin la faire entendre. Ce morceau devient alors le témoignage précieux d’un moment de bascule dans l’histoire des Beatles.
Une chanson-miroir des fractures internes
Not Guilty est aussi fascinante par ce qu’elle révèle de l’époque. Nous sommes à la fin des années 1960. Les Beatles, fatigués, divisés, usés par le poids de leur propre légende, ne sont plus le groupe soudé des débuts. La querelle avec le Maharishi, les désaccords sur Apple Corps, les rivalités musicales, les tensions amoureuses — tout cela affleure dans les paroles de Harrison.
Il n’est pas anodin que ce soit lui, souvent considéré comme le plus discret, le plus spirituel, qui ose dire les choses. Ce morceau est une forme d’auto-affirmation. Il dit : Je suis là. Je pense. J’écris. Et j’ai des choses à dire.
Dans le monde policé et hiérarchisé des Beatles, où Lennon et McCartney dictent le tempo, cela revient à un acte de subversion.
La reconnaissance tardive
Il faudra attendre la parution de l’édition Anthology 3 en 1996 pour que les fans puissent enfin découvrir la version originale de Not Guilty enregistrée par les Beatles. Une version brute, plus rugueuse, où la voix de Harrison gronde de colère retenue. Ce n’est pas un chef-d’œuvre formel, mais c’est un document poignant.
Depuis, la chanson est régulièrement citée parmi les “grands oubliés” du White Album. Elle est devenue un symbole : celui de la parole longtemps muselée d’un homme que l’histoire, désormais, reconnaît comme l’un des artisans majeurs de l’esthétique Beatles.
George Harrison, la voix de la sincérité
La trajectoire de Not Guilty est à l’image de celle de George Harrison : sinueuse, discrète, mais d’une puissance authentique. Là où d’autres criaient leur vérité, lui la chantait à voix basse — mais avec une intensité que le temps n’a pas ternie.
En osant écrire cette chanson en 1968, il a mis au jour les failles d’un groupe au bord de l’implosion. En la sortant dix ans plus tard, il a prouvé que l’art finit toujours par trouver son chemin, envers et contre tout.
Et aujourd’hui encore, lorsqu’on entend George chanter ces mots — “Not guilty” — c’est toute la complexité humaine, spirituelle et artistique de son parcours qui résonne. Une voix longtemps sous-estimée, mais qui, une fois libérée, a su parler au cœur de millions d’auditeurs.
