Après la séparation des Beatles, George Harrison s’émancipe en lançant All Things Must Pass. Son parcours solo, entre spiritualité, engagements humanitaires et musique sincère, le consacre comme une conscience du rock. Loin des projecteurs, il construit une œuvre lumineuse et apaisée, jusqu’à son dernier souffle.
Le 10 avril 1970, Paul McCartney annonce officiellement sa séparation du groupe qui a bouleversé le XXe siècle. Les Beatles, machine pop inégalée, sont morts. Le monde entier le sait. Mais pour George Harrison, ce décès fut libérateur. Loin de sombrer dans la nostalgie ou les règlements de comptes stériles, l’ancien “quiet Beatle” va se métamorphoser. Une mue artistique, spirituelle et humaine qui fera de lui bien plus qu’un ex-Beatle : un homme libre, enfin maître de sa voix.
Car si la fin des Beatles fut pour Lennon une quête d’identité politique, pour McCartney un retour au classicisme pop, et pour Starr une errance entre tournées et comédies musicales, elle marqua pour Harrison le début d’une œuvre majeure. Méprisé, minimisé au sein du groupe, il devint, dès 1970, une figure incontournable du rock. Mais George Harrison ne se contenta pas de devenir un grand artiste : il devint une conscience.
Sommaire
- L’explosion libératrice : All Things Must Pass
- Un homme en quête de lumière
- The Concert for Bangladesh : le pionnier de la charité rock
- La retraite intérieure : entre albums intimistes et quête de solitude
- Le retour inattendu : Cloud Nine et les Traveling Wilburys
- La fin d’un homme, le début d’un mythe
- L’héritage d’un sage
L’explosion libératrice : All Things Must Pass
Dès novembre 1970, Harrison fait irruption dans la sphère post-Beatles avec un triple album au titre prophétique : All Things Must Pass. C’est un coup de tonnerre. L’album, coproduit avec Phil Spector, est un raz-de-marée critique et commercial. Soudain, le monde découvre ce que les Beatles n’avaient jamais su – ou voulu – voir : George Harrison est un compositeur de premier ordre.
Sur trois disques — une audace inédite à l’époque — Harrison déploie une palette émotionnelle et musicale d’une rare richesse. Le morceau My Sweet Lord, hymne mystique porté par un chœur gospel et une invocation à Krishna, devient le premier single solo d’un Beatle à atteindre la première place des charts. Plus qu’un tube, c’est une déclaration d’intention.
Le disque foisonne de morceaux sublimes, trop longtemps restés dans ses carnets : What Is Life, Beware of Darkness, Isn’t It a Pity. Toutes ces chansons avaient été écartées par Lennon et McCartney, dans un aveuglement que l’histoire juge aujourd’hui sévèrement. Avec All Things Must Pass, Harrison ne règle pas ses comptes. Il s’élève. Il transcende.
Un homme en quête de lumière
Plus qu’un musicien, George Harrison devient alors un homme en chemin. Son engagement spirituel, amorcé dès 1966 lors du tournage de Help! en Inde, se radicalise. Fasciné par les écrits de Swami Prabhupada, les chants védiques et la philosophie hindoue, Harrison tisse des liens profonds avec la communauté Hare Krishna. Il finance leurs temples, enregistre des mantras, intègre leurs rituels à sa vie quotidienne.
Loin de la mode “orientaliste” de la fin des années 60, son intérêt est sincère, profond, presque monastique. Il ne s’agit pas de posture, mais d’un besoin vital de transcendance, de rupture avec le vacarme occidental. La gloire l’ennuie. L’ego le dégoûte. Il cherche autre chose : la paix intérieure.
Ce cheminement se traduit aussi dans sa musique. Là où Lennon crie sa rage et McCartney soigne ses arrangements, Harrison propose des chansons comme des prières. Sa guitare slide devient sa signature, fluide, aérienne, presque liquide. Elle semble chanter à sa place, comme un prolongement de son âme.
The Concert for Bangladesh : le pionnier de la charité rock
En 1971, la guerre du Bangladesh dévaste l’ancienne Inde orientale. Des millions de réfugiés fuient vers Calcutta. Ravi Shankar, mentor spirituel et musical de Harrison, l’appelle à l’aide. La réponse de George est immédiate, sans calcul, sans délai.
Il organise, en août 1971, The Concert for Bangladesh, événement caritatif d’une ampleur inédite. Deux concerts au Madison Square Garden avec un plateau royal : Ringo Starr, Eric Clapton, Bob Dylan, Billy Preston, Leon Russell… Le monde découvre alors une nouvelle fonction du rock : celle de levier humanitaire. Ce concert précède Live Aid de quatorze ans. George Harrison vient d’inventer le charity rock.
L’album live et le film qui en découle rapportent des millions de dollars. Mais la bureaucratie et les lenteurs fiscales empêcheront que les fonds arrivent rapidement aux victimes. George, blessé par cette inefficacité, retiendra la leçon. Désormais, il fera les choses à sa manière, loin des grandes structures, dans le silence et la discrétion.
La retraite intérieure : entre albums intimistes et quête de solitude
Les années 1970 avancent, et Harrison se fait plus rare. Après l’intensité de All Things Must Pass et Bangladesh, il revient avec des albums plus contemplatifs : Living in the Material World (1973), Dark Horse (1974), Thirty Three & 1/3 (1976). Les critiques sont plus tièdes. On reproche à Harrison son ton didactique, ses sermons spirituels, son chant parfois fatigué. Mais ces albums contiennent de véritables joyaux : Give Me Love (Give Me Peace on Earth), Simply Shady, Beautiful Girl.
En vérité, George Harrison se fiche des charts. Il cultive son jardin, au sens propre comme au figuré. À Friar Park, son immense demeure gothique dans l’Oxfordshire, il se retire, jardine, médite, joue de la guitare. Loin du star-system, il cultive une forme de sagesse bucolique, presque taoïste. Il fuit les mondanités. Il préfère les silences habités à l’hystérie des fans.
Le retour inattendu : Cloud Nine et les Traveling Wilburys
Après quelques années de semi-retraite, Harrison revient en 1987 avec Cloud Nine. Le disque est un succès critique et commercial. Porté par le single Got My Mind Set on You, il signe son grand retour dans la sphère pop. Plus détendu, plus pop, George s’amuse avec Jeff Lynne (d’Electric Light Orchestra), avec qui il forme une complicité joyeuse.
Dans la foulée, il cofonde les Traveling Wilburys, supergroupe inattendu aux côtés de Roy Orbison, Bob Dylan, Tom Petty et Jeff Lynne. Une sorte de club de gentlemen-musiciens, unis par l’humour, la modestie et l’amour du rock. Ensemble, ils enregistrent deux albums pleins de fraîcheur, loin des ego écrasants : Harrison y retrouve le plaisir simple de jouer pour le plaisir.
La fin d’un homme, le début d’un mythe
À la fin des années 1990, Harrison affronte la maladie avec une dignité remarquable. Un cancer, puis une agression violente à son domicile en 1999, affaiblissent son corps mais pas son esprit. Jusqu’au bout, il continue d’enregistrer. Il travaille sur un ultime album, Brainwashed, que son fils Dhani et Jeff Lynne finiront après sa mort.
George Harrison s’éteint le 29 novembre 2001, à l’âge de 58 ans. Ses dernières paroles, selon ses proches, furent :
“Everything else can wait, but the search for God cannot wait.”
L’héritage d’un sage
Aujourd’hui, l’héritage de George Harrison est immense. Il a ouvert la voie à une musique spirituelle et sincère, sans effet de manche. Il a montré qu’on pouvait être immense sans hurler, profond sans pontifier, révolutionnaire sans bruit. Il a incarné l’idée d’une pop éclairée, tournée vers l’intérieur autant que vers le monde.
Il fut sans doute le plus humain des Beatles. Celui qui doutait, priait, s’isolait, aimait. Celui qui n’a jamais confondu gloire et vérité. Celui qui, dans un monde saturé d’images, a choisi l’invisible.
