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« See you ’round the clubs » : Le jour où George Harrison quitta les Beatles

Publié le 15 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Le 10 janvier 1969, George Harrison quitte discrètement les Beatles lors des sessions de Let It Be. Sa phrase « See you ’round the clubs » devient légendaire, symbole d’un départ empreint d’ironie et de lassitude. Ce geste marque l’une des fractures visibles du groupe, annonçant leur inévitable séparation.


Dans l’histoire des grandes séparations artistiques, celle des Beatles reste unique : non pas pour son tumulte, mais pour sa retenue. Alors que d’autres groupes se déchirent en public, entre insultes, procès et règlements de comptes médiatiques, les Beatles, eux, se sont effondrés dans un silence feutré, presque bureaucratique. La rupture fut progressive, tissée de non-dits, de malaises croissants et de silences lourds de sens. Et pourtant, un jour, l’un d’eux s’est levé et a dit : « Je pars. » Ce jour-là, c’était George Harrison. Et sa sortie fut aussi discrète qu’électrique.

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Un 10 janvier comme les autres

Nous sommes le 10 janvier 1969. Depuis quelques jours, les Beatles se retrouvent aux studios de Twickenham pour travailler sur un projet devenu chaotique : un album en forme de retour aux sources, enregistré “en live” sans overdubs, le tout accompagné d’un film censé capter la magie du processus créatif. Ce projet, initialement appelé Get Back, finira par devenir Let It Be. Mais à ce moment précis, rien ne va plus. La tension est palpable, la fatigue évidente, et les sourires, rares.

George Harrison, alors âgé de 25 ans, semble particulièrement irrité. Il n’est plus le “quiet Beatle”, l’adolescent timide qui suivait docilement le tandem Lennon-McCartney. Il est devenu un compositeur accompli, frustré de voir ses chansons rejetées ou reléguées à l’arrière-plan. À ses yeux, la dynamique du groupe est devenue étouffante, dominée par les egos de John et Paul, et plombée par des différends artistiques et personnels de plus en plus ingérables.

Dans son journal, Harrison relate cette journée comme un événement ordinaire. Laconique, presque ironique, il écrit :

“Got up, went to Twickenham, rehearsed until lunch time – left the Beatles – went home.”

Puis il ajoute, comme si de rien n’était :

“In the evening did King of Fuh at Trident Studio — had chips later at Klaus and Christine’s, went home.”

Cette désinvolture, typiquement britannique, dissimule pourtant un tremblement de terre : George Harrison, l’un des quatre Beatles, vient de quitter le groupe.

Un départ sans fracas, mais lourd de sens

Le moment est capturé — partiellement — par les caméras de Michael Lindsay-Hogg, chargé de réaliser le film du projet. Conscient des tensions internes, le réalisateur espère immortaliser des éclats, des confrontations, un peu de ce qu’on appellerait aujourd’hui du « drama ». Il a même fait dissimuler des micros dans le studio et jusque dans la salle de restauration.

Mais lorsque l’instant crucial survient, c’est d’une sobriété absolue :

Harrison : “I’m leaving the band now.”
Lennon : “When?”
Harrison : “Now.”

Et George s’en va.

Aucune colère apparente. Aucun cri. Pas de gestes brusques. Juste une décision, claire, nette, irrévocable. Et en guise d’adieu, cette phrase, qu’on dit avoir été prononcée alors qu’il s’éloignait, guitare à la main, en direction de la sortie :

“See you ’round the clubs.”

Cette phrase — élégante, presque théâtrale — est restée dans l’histoire. Non seulement parce qu’elle sonne comme un « mic drop » avant l’heure, mais aussi parce qu’elle condense tout le paradoxe de Harrison : détachement et profondeur, humour pince-sans-rire et blessure sourde.

L’humour comme politesse du désespoir

« See you ’round the clubs. » Cette réplique n’est pas simplement une pirouette oratoire. Elle contient une ironie amère, un clin d’œil désabusé à des années passées sur scène, dans les clubs de Hambourg ou de Liverpool, lorsque les Beatles n’étaient encore qu’un groupe de jeunes gens affamés, pleins d’ambition et d’insolence. En prononçant ces mots, George Harrison semble dire : Nous avons conquis le monde, mais au fond, nous ne sommes que des musiciens. Peut-être qu’un jour, on se recroisera dans une salle obscure, comme au bon vieux temps.

Il y a aussi dans cette phrase une volonté de ne pas rompre totalement. Ce n’est ni un « adieu », ni une déclaration de guerre. C’est une forme de mise à distance, un geste de retrait sans violence, mais ferme. Et si l’on devine une pointe de sarcasme, elle n’efface pas la tendresse implicite de l’évocation. Car quoi qu’il en soit, les liens entre les Beatles, forgés dans l’adolescence, dans la gloire et dans l’enfer du star-system, sont inaltérables. Même dans la rupture.

Les non-dits de Twickenham

Ce que nous savons de cette journée provient de fragments. Les caméras n’étaient pas tournées au bon moment, les micros — notamment ceux cachés dans la salle à manger — furent parasités par des bruits de couverts et de vaisselle. Une conversation cruciale eut lieu avant le départ de George, mais elle demeure inaccessible, submergée par le cliquetis des fourchettes.

La légende — et la frustration des historiens — tient précisément à cela : l’absence d’enregistrement net, le flou qui entoure les véritables raisons du départ. Était-ce une énième dispute avec Paul ? Un désaccord sur l’arrangement d’un morceau ? Une lassitude plus profonde ? On ne saura jamais. Et peut-être est-ce mieux ainsi.

Un groupe au bord de la rupture

À ce stade, les Beatles ne sont plus vraiment un groupe. Ils sont quatre entités distinctes, aux trajectoires divergentes. Paul McCartney tente désespérément de maintenir une discipline de travail, Lennon est absorbé par sa relation fusionnelle avec Yoko Ono, Ringo semble résigné, et George, lui, aspire à une forme de liberté artistique qui lui échappe au sein du groupe.

Depuis Revolver, ses compositions gagnent en force. While My Guitar Gently Weeps, Something, Here Comes the Sun : autant de chefs-d’œuvre qui prouvent que Harrison n’est plus l’élève mais l’égal. Et pourtant, ses chansons sont souvent repoussées, discutées, sous-évaluées. L’humiliation silencieuse devient insupportable.

Le départ du 10 janvier est donc à la fois un geste de révolte et un cri d’émancipation. Il marque la fin d’un modèle. Il annonce le début d’une désintégration irréversible, même si George reviendra quelques jours plus tard, pour achever l’enregistrement de l’album et participer au légendaire concert sur le toit.

Le retour… et après ?

Ce qui amena Harrison à revenir est aussi mystérieux que ce qui l’avait fait partir. Il y eut, semble-t-il, une réunion entre les membres, une tentative d’apaisement, des promesses d’amélioration. Mais rien n’y fait : le ver est dans le fruit. Les Beatles finiront Let It Be, mais ils ne sont déjà plus les Beatles. Ils sont des survivants d’eux-mêmes, des colosses en fin de règne.

Moins d’un an plus tard, chacun poursuivra sa route. Lennon se lancera dans des projets solo provocateurs, McCartney composera des ballades pastorales, Ringo tournera avec ses All-Starrs, et George Harrison enregistrera All Things Must Pass, album magistral, libéré, visionnaire. Un triomphe personnel, comme une revanche en musique.

La légende dans l’ellipse

Ce qui rend cet épisode si fascinant, c’est justement ce que nous ignorons. Le fait que l’histoire ait perdu le moment exact du basculement — entre une bouchée de fish and chips et un accord de guitare — confère à cette scène une aura mythologique. L’absence d’images, d’enregistrement, de preuves tangibles, crée un vide que l’imaginaire comble avec avidité.

Et si la séparation des Beatles continue de fasciner, c’est peut-être parce qu’elle ne ressemble pas à un divorce hollywoodien, mais à une lente et élégante dislocation. Les gestes sont feutrés, les mots rares, les regards évités. Ce n’est pas une tragédie, c’est un effritement. Et dans cet effritement, le départ de George est l’un des rares instants où la fracture devient visible.

Un adieu discret, une parole éternelle

Aujourd’hui encore, la phrase « See you ’round the clubs » résonne comme un haïku de fin d’époque. Elle contient toute la poésie désabusée d’une génération qui a cru pouvoir changer le monde avec des chansons, et qui se réveille, groggy, dans les ruines dorées de son utopie.

Ce n’est pas un cri de colère, ni une lamentation. C’est une sortie de scène. Avec panache, avec humour, avec classe. George Harrison, dans ce geste simple, résume à lui seul toute la mélancolie des Beatles : ils furent les dieux d’un âge d’or — et ils sont partis sans fracas.


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