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Le mauvais rôle : John Lennon, Lewis Carroll et la méprise de I Am the Walrus

Publié le 15 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

John Lennon révèle qu’il a mal interprété le poème de Lewis Carroll en créant I Am the Walrus, pensant que le morse était un héros alors qu’il symbolisait un manipulateur. Inspirée par Dylan et Carroll, la chanson mêle absurdité, satire et ironie. Cette erreur souligne la spontanéité de Lennon et la portée du nonsense dans la contre-culture des années 60, renforçant le mystère et la profondeur de ce morceau culte.


Il est des anecdotes qui traversent le temps comme des murmures iconoclastes, révélant les failles humaines derrière les plus grands génies créatifs. L’aveu désabusé de John Lennon à propos de I Am the Walrus — cette perle psychédélique de l’ère Beatles — en est une. « Oh, shit », lâche-t-il un jour, en découvrant que le personnage qu’il a érigé en symbole dans sa chanson était… le méchant. L’histoire de cette erreur, à la fois banale et fascinante, nous plonge au cœur de la mécanique de création de Lennon, là où se mêlent les influences, les malentendus et une ironie proprement britannique.

Sommaire

Lennon, Dylan et le syndrome de l’imitation

Au milieu des années 1960, alors que les Beatles se libèrent peu à peu du carcan des love songs formatées et expérimentent de nouveaux territoires sonores, l’ombre de Bob Dylan plane lourdement sur leur œuvre. Leur relation, marquée par le respect mutuel, la rivalité tacite et un zeste d’irritation, illustre bien la manière dont les artistes de génie s’influencent — parfois jusqu’à la gêne.

Dylan, figure tutélaire du songwriting introspectif et du verbe acéré, n’a jamais caché son trouble face à la mue des Beatles. Lorsqu’il entend Rubber Soul, il réagit avec une franchise brutale : « What is this? It’s me, Bob. [John’s] doing me! ». Le ton est à la fois incrédule et sarcastique. « Even Sonny and Cher are doing me, but, fucking hell, I invented it. »

Lennon, loin de nier l’accusation, la confirme à demi-mot. Dans ses propres mots : « I was writing obscurely, à la Dylan, those days. » La confession, teintée d’admiration et d’un brin de culpabilité, éclaire une période où l’ex-ouvrier de Liverpool, propulsé au rang de prophète d’une génération, se cherche une voix entre le rock’n’roll brut de ses débuts et les volutes poétiques de Greenwich Village.

Mais Dylan n’est pas l’unique étoile dans la galaxie d’influences de Lennon. À mesure que les Beatles s’éloignent du format traditionnel de la pop, Lennon puise ailleurs — dans la littérature, la contre-culture, les drogues psychédéliques, et même dans les absurdités poétiques de l’époque victorienne.

Lewis Carroll : de l’absurde à la chanson

Parmi ces figures tutélaires, l’auteur d’Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll, occupe une place singulière. L’univers de Carroll, peuplé de lapins bavards, de reines cruelles et de jeux de mots déroutants, entre en résonance avec la sensibilité de Lennon, attiré par le nonsense, le détournement du langage, et les fuites oniriques hors du réel.

Dans Through the Looking-Glass, suite d’Alice, Carroll insère un poème intitulé The Walrus and the Carpenter : une fable apparemment anodine dans laquelle un morse et un charpentier séduisent un banc d’huîtres pour mieux les dévorer. L’absurde y masque une satire sociale, bien plus noire qu’il n’y paraît. Ce sous-texte, Lennon l’ignore totalement lors de l’écriture de I Am the Walrus.

La chanson, parue en 1967 en face B du single Hello, Goodbye, puis intégrée au film Magical Mystery Tour, est un ovni. Les paroles, volontairement cryptiques, mêlent collages surréalistes, références culturelles obscures et provocation dadaïste. Lennon y proclame : “I am the eggman / They are the eggmen / I am the walrus / Goo goo g’joob”. Derrière cette formule absconse se cache donc une référence directe au poème de Carroll — mais mal interprétée.

Le malentendu : choisir le mauvais camp

« To me, it was a beautiful poem, » expliquera Lennon. « It never dawned on me that Lewis Carroll was commenting on the capitalist and social system. » Ce n’est que bien plus tard, en relisant le poème, que Lennon comprend : le morse — the walrus — est le manipulateur, le prédateur déguisé sous des dehors affables. C’est lui, et non le charpentier, qui incarne la duplicité. Et Lennon, avec une candeur désarmante, d’ajouter : « I thought, ‘Oh, shit. I picked the wrong guy; I should have said, ‘I am the carpenter.’ But that wouldn’t have been the same, would it? »

Ce constat d’échec ironique dit beaucoup sur la nature de l’art de Lennon : spontané, instinctif, parfois irréfléchi. Mais aussi sur la manière dont les Beatles étaient eux-mêmes dépassés par l’interprétation qu’on faisait de leur œuvre. Comme Carroll, dont l’humour absurde cachait des critiques sociétales acérées, Lennon écrivait sans toujours saisir la portée politique ou morale de ses mots. Et pourtant, ses chansons devinrent objets d’analyse, de vénération et de spéculations sans fin.

“I Am the Walrus” : une énigme volontaire

Il convient toutefois de rappeler que I Am the Walrus fut aussi une réponse ironique à ceux qui cherchaient du sens partout, et surtout là où il n’y en avait pas. Lennon, moqueur, s’amusait de ces fans qui décortiquaient chaque vers à la loupe. Il raconte que l’idée lui est venue en apprenant que des professeurs d’anglais faisaient analyser ses textes dans les écoles. Ni une ni deux, il décide de composer un morceau volontairement abscons, pour pousser le ridicule jusqu’au bout.

Dans cette optique, l’aveu de méprise sur le morse relève presque du comique involontaire. Lennon s’était piégé lui-même dans sa propre logique de mystification. Le choix du morse n’était pas anodin, mais il n’était pas non plus le fruit d’une analyse poussée. Il relevait d’un instinct poétique, d’une fascination enfantine pour les images absurdes. Que ce morse fût un personnage moralement douteux dans le texte de Carroll n’était pas, à l’époque, une information pertinente à ses yeux.

L’héritage du nonsense : de Carroll à la contre-culture

On ne peut comprendre I Am the Walrus sans situer la chanson dans le contexte plus large de la contre-culture des années 60. Le nonsense y devient un acte de rébellion, un pied-de-nez à la logique cartésienne, à l’autorité, à la guerre du Vietnam, à l’Empire britannique et à ses valeurs figées.

Lennon, en embrassant le chaos linguistique et l’absurde visuel, s’inscrit dans une tradition qui va de Dada à Carroll, en passant par les cut-ups de William S. Burroughs. L’idée n’est plus de « dire » quelque chose, mais de faire ressentir l’arbitraire du langage, de bousculer les codes du sens. I Am the Walrus est une œuvre de déconstruction, une chanson-puzzle où les pièces ne sont pas faites pour s’emboîter.

Ce n’est donc pas un hasard si la chanson finit sur un collage sonore tiré de King Lear, diffusé en direct depuis un poste radio lors de l’enregistrement. Ce fragment de théâtre élisabéthain, inséré au cœur d’un magma pop psychédélique, symbolise toute l’esthétique du morceau : érudition tordue, références croisées, chaos jubilatoire.

Une erreur révélatrice, un chef-d’œuvre intact

Avec le recul, l’erreur de Lennon sur l’identité morale du morse n’entame en rien la portée de I Am the Walrus. Bien au contraire : elle en renforce la dimension humaine. Ce morceau n’est pas un manifeste idéologique, mais le reflet d’un esprit en constante mutation, happé par le vertige de la création.

En avouant s’être trompé de symbole, Lennon ne fait pas que rétablir une vérité littéraire ; il révèle aussi la nature même de la chanson pop : fluide, imprévisible, fondée sur des intuitions plutôt que sur des constructions rationnelles. Le fait que I Am the Walrus soit née d’un poème mal compris, d’une envie de moquer l’analyse scolaire, d’un trip acide et d’un zapping radiophonique ne la rend que plus précieuse.

Dans une époque où chaque œuvre est disséquée, parfois jusqu’à la stérilité, cette anecdote rappelle une leçon salutaire : l’art, comme le rêve, ne répond pas toujours aux lois de la logique. Et Lennon, en proclamant qu’il est le morse, a peut-être, malgré tout, dit une vérité plus profonde qu’il ne l’imaginait. Car dans ce monde à l’envers qu’il a si brillamment chanté, c’est souvent le méchant qui dit le plus sur l’état du monde.


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