En 1961, les Beatles enregistrent leur premier morceau original : Cry for a Shadow, pastiche ironique des Shadows. Une curiosité instrumentale née à Hambourg qui révèle leur humour, leur frustration… et leur ambition naissante.
Avant de devenir les maîtres incontestés de la pop moderne, les Beatles ont été, comme tant d’autres jeunes groupes des années 50 et 60, de fervents imitateurs. Fils spirituels du rock’n’roll américain, héritiers des Everly Brothers, de Chuck Berry et de Little Richard, ils cherchaient encore leur voix propre au début des années 60. Et pourtant, c’est en rendant un hommage détourné – voire une parodie affectueuse – à l’un de leurs modèles britanniques, The Shadows, qu’ils signent leur tout premier enregistrement original : Cry for a Shadow.
Dans ce morceau instrumental enregistré en 1961, entre deux sets éreintants dans le tumulte des nuits hambourgeoises, on découvre un autre visage des Beatles : celui d’un groupe encore anonyme, rieur, désabusé, qui rêve de célébrité tout en moquant gentiment les figures qu’il admire. Voici l’histoire d’un morceau longtemps oublié, puis redécouvert, et qui incarne la transition des Beatles de simples imitateurs à créateurs subversifs.
Sommaire
- L’influence monumentale des Shadows
- Hambourg, 1961 : les Beatles, backing band de l’ombre
- Une parodie à peine déguisée
- Une frustration tenace : « Ils n’ont même pas mis notre nom sur le disque »
- Le seul morceau Lennon-Harrison
- Une esthétique en transition : du costume à la veste en cuir
- Une redécouverte postérieure : la revanche du passé
- Un clin d’œil tendre, et une déclaration d’intention
- Finalement, “Shadow” de qui ?
L’influence monumentale des Shadows
Pour comprendre la genèse de Cry for a Shadow, il faut se replonger dans la Grande-Bretagne du tournant des années 60. Avant que les Beatles ne fassent irruption dans la culture populaire, Cliff Richard and The Shadows dominaient la scène rock anglaise. Si Cliff Richard, souvent surnommé le “Elvis britannique”, incarnait le chant crooner et les déhanchements chastes, son groupe de scène, les Shadows, emmené par le guitariste Hank Marvin, imposait une esthétique très codifiée : guitares électriques rutilantes, costumes gris, cravates assorties et mouvements chorégraphiés sur scène.
Leur morceau Apache, publié en 1960, devient un immense succès, numéro un au Royaume-Uni, et pose les bases du rock instrumental européen. Hank Marvin, avec sa Fender Stratocaster, ses lunettes Buddy Holly et son jeu limpide, inspire des milliers de jeunes guitaristes — parmi eux, un certain George Harrison.
Hambourg, 1961 : les Beatles, backing band de l’ombre
Mais avant de devenir des idoles, les Beatles doivent se faire les dents. C’est en Allemagne, dans les clubs interlopes de Hambourg, qu’ils forgent leur endurance et leur cohésion. Ils y jouent jusqu’à dix heures par nuit, dopés aux amphétamines, dans une ambiance moite, bruyante, intense. C’est là qu’ils rencontrent Tony Sheridan, chanteur anglais ayant percé localement, qui leur propose d’être son groupe d’accompagnement pour une session d’enregistrement.
Sous la houlette du producteur Bert Kaempfert, les Beatles enregistrent avec Sheridan My Bonnie, The Saints, et d’autres titres. Mais deux morceaux sont réalisés sans le chanteur : Ain’t She Sweet, une reprise vocale par John Lennon, et Cry for a Shadow, une composition originale de George Harrison et John Lennon.
Une parodie à peine déguisée
Initialement intitulé Beatle Bop, Cry for a Shadow est né d’une plaisanterie musicale. George Harrison racontera plus tard : « John et moi étions en train de déconner un jour. Il avait une petite Rickenbacker avec un vibrato bizarre. Il a commencé à jouer quelque chose, je l’ai suivi, et on l’a composé sur le moment. » L’idée ? Imitation assumée des Shadows, en y glissant une pointe d’ironie.
Le résultat, s’il ne ressemble pas tout à fait à Apache, en partage le ton instrumental, les gimmicks de guitare twangy, les pauses stylisées. Mais surtout, Cry for a Shadow est une satire en creux : elle exagère les tics des Shadows, tout en rendant hommage à leur style. Les Beatles y glissent même des cris et des interjections désinvoltes, comme pour désacraliser un genre jugé trop propre, trop léché.
Une frustration tenace : « Ils n’ont même pas mis notre nom sur le disque »
Malgré l’enthousiasme de cette création, la réalité commerciale est rude. Lorsque le disque sort, il est crédité à Tony Sheridan and the Beat Brothers. George Harrison, des années plus tard, confiera son amertume dans Anthology : « Ça a été un peu décevant, parce qu’on espérait décrocher un contrat pour nous-mêmes… Mais ils n’ont même pas mis notre nom sur le disque. »
Le nom « Beat Brothers » a été choisi par le label pour des raisons commerciales, les producteurs allemands jugeant le mot “Beatles” trop étrange, voire vulgaire. Un comble, quand on sait ce qu’allait représenter ce nom dès 1963.
Le seul morceau Lennon-Harrison
Cry for a Shadow est aussi une curiosité musicologique : c’est la seule composition des Beatles créditée au duo Harrison-Lennon. Dans la légende, Lennon écrivait avec McCartney, Harrison plus tard en solo. Ce morceau est donc une anomalie, témoin d’un moment où les hiérarchies internes du groupe n’étaient pas encore figées.
C’est aussi l’un des rares instrumentaux du groupe. Les Beatles, fervents partisans du format chanson, produiront très peu de morceaux sans paroles. On pense à Flying (1967), vaguement psychédélique, ou à quelques démos obscures de l’époque pré-fame. Mais Cry for a Shadow reste unique, par sa clarté, sa structure simple, son rôle pionnier.
Une esthétique en transition : du costume à la veste en cuir
Si les Beatles jouent à imiter les Shadows, ils n’en partagent pas pour autant le look. George Harrison, encore lui, le confiera avec amusement : « Cliff Richard et les Shadows étaient la grande chose à l’époque. Tout le monde avait des costumes assortis, des cravates, des mouchoirs dans la poche, et les guitaristes portaient tous des lunettes comme Buddy Holly. »
Mais les Beatles, eux, ont déjà entamé leur mue. À Hambourg, ils troquent les costumes sages pour des vestes en cuir noir. Ils rugissent du Chuck Berry, hurlent du Little Richard, s’éloignent peu à peu de la bienséance british. Quand Brian Epstein les découvrira peu après, il leur suggèrera de “se nettoyer un peu” pour séduire l’industrie. Mais la mèche est allumée. Le groupe est déjà en train de devenir autre chose.
Une redécouverte postérieure : la revanche du passé
Comme souvent dans l’histoire des Beatles, ce qui n’intéressait personne au départ devient précieux avec le temps. Cry for a Shadow, longtemps inédit, refait surface en 1964, quand le succès du groupe rend tout ce qu’ils ont touché digne d’or. Puis il est réédité en 1995 dans Anthology 1, compilation monumentale des débuts du groupe. Là, il devient objet d’étude, curiosité exhumée, écho d’un âge révolu.
Un clin d’œil tendre, et une déclaration d’intention
En parodiant les Shadows, les Beatles ne se contentaient pas de moquer gentiment leurs aînés. Ils affirmaient, déjà, qu’ils allaient les dépasser. Cry for a Shadow est un morceau modeste, mais il contient en germe une conscience aiguë de ce que représente le rock : un langage, une image, une attitude.
En jouant les imitateurs, Lennon et Harrison deviennent créateurs. Ils ne font pas que reproduire Apache, ils en détournent les codes, soulignent les artifices, injectent une dose de punk avant l’heure. Et si ce morceau reste marginal dans leur discographie, il en dit long sur leur sens de la dérision, leur goût du pastiche, et leur volonté, déjà, de ne ressembler à personne.
Finalement, “Shadow” de qui ?
« Cry for a Shadow » : le titre lui-même est ironique. Est-ce une plainte d’admiration ? Une parodie affectueuse ? Une moquerie ? Sans doute un peu des trois. Lennon et Harrison ne veulent pas être l’ombre de leurs idoles, ils veulent en sortir. Et ils y parviendront au-delà de toute espérance.
Alors que les Shadows resteront un chapitre important mais figé de l’histoire du rock britannique, les Beatles, eux, écriront le livre entier. Et Cry for a Shadow restera, dans les marges, ce petit mot griffonné au bas de la page, drôle, tendre, et furieusement prémonitoire.
