John Lennon, malgré sa stature d’icône, a longtemps douté de la valeur de son œuvre face aux géants comme Beethoven. À travers des titres comme Give Peace a Chance ou Because, il interroge la notion de génie et redéfinit la grandeur musicale.
John Lennon. Le nom seul suffit à convoquer des images d’un artiste insoumis, brillant, sarcastique, révolutionnaire. Un homme qui a redéfini les contours de la musique populaire avec The Beatles, avant de tenter, avec plus ou moins de bonheur, de refaire le monde à coups de slogans et de ballades désarmantes. Mais derrière cette façade d’icône mondiale, Lennon a longtemps été hanté par un doute existentiel : était-il réellement à la hauteur ?
Ce doute, il l’a exprimé sans détour dans une confession restée célèbre, en évoquant Give Peace a Chance, sa chanson-manifeste enregistrée dans le contexte fiévreux de 1969 : « J’ai de grands espoirs pour ce que je fais, mon travail. Et j’ai aussi un grand désespoir que tout cela soit inutile et merdique. Comment peut-on rivaliser avec Beethoven ou autre ? »
Ces mots, lourds de lucidité, dessinent le portrait d’un artiste tiraillé entre son propre génie et l’ombre immense des géants de la musique classique. Un aveu d’impuissance ? Non. Plutôt une quête douloureuse de sens dans un monde qui, malgré les cris de paix et les refrains utopiques, ne cesse de se dérober.
Sommaire
- Lennon : autodidacte de l’instinct, stratège de l’harmonie
- “Because” et la filiation beethovénienne
- Give Peace a Chance : naïveté ou puissance brute ?
- Des doutes tenaces, une admiration sincère
- Lennon et l’éphémère
- Le paradoxe Lennon : l’homme qui s’est rêvé Beethoven, mais qui a inventé autre chose
- Et si Lennon avait déjà tout dit ?
- Beethoven restera Beethoven. Lennon est devenu Lennon.
Lennon : autodidacte de l’instinct, stratège de l’harmonie
Ce que cette déclaration révèle en creux, c’est l’incroyable humilité – ou peut-être l’imposture ressentie – d’un artiste qui n’a jamais appris à lire une partition. Aucun des Beatles n’avait de formation musicale académique. Ils ne savaient pas nommer les accords qu’ils utilisaient, mais ils les entendaient. Et surtout, ils savaient les ressentir.
Lennon, en particulier, s’est toujours méfié de la sophistication excessive. Il ne jurait que par l’émotion brute, le geste instinctif. C’est lui qui disait : « Je ne veux pas devenir trop technique. La technique, ça tue l’âme. » Pourtant, ses chansons sont loin d’être naïves. L’utilisation d’accords inattendus, de dissonances, de ruptures harmoniques — qu’on retrouve dans Strawberry Fields Forever, Julia, ou même She Loves You — témoignent d’une intelligence musicale rare, nourrie par l’écoute et l’audace plutôt que par les conservatoires.
“Because” et la filiation beethovénienne
Ironie du sort, c’est justement chez Beethoven que Lennon ira puiser l’un de ses moments les plus poétiques et sophistiqués. Le morceau Because, sur l’album Abbey Road (1969), naît d’une idée de Yoko Ono : elle joue la Sonate au Clair de Lune à l’envers, Lennon est fasciné. Il en tire une progression d’accords obsédante, sur laquelle il pose des harmonies vocales à trois voix (avec Paul et George), enregistrées trois fois, créant une polyphonie à neuf voix.
Because, c’est peut-être le point de convergence entre la musique classique et le psychédélisme pop. Un instant suspendu, entre terre et ciel. Un hommage indirect à Beethoven, mais aussi une réponse : Lennon n’a pas besoin de le dépasser, il lui parle, différemment, depuis un autre langage.
Give Peace a Chance : naïveté ou puissance brute ?
Mais revenons à Give Peace a Chance. Composée en pleine lune de miel médiatique avec Yoko Ono, lors du fameux « bed-in » à Montréal, cette chanson est tout sauf un chef-d’œuvre de composition. Une phrase répétée, quelques percussions, une ambiance de chant de manif’ improvisé. Sur le papier, rien de comparable avec la rigueur formelle d’une sonate de Beethoven.
Et pourtant, son efficacité est redoutable. Elle devient immédiatement un hymne. À Washington, dans les rassemblements contre la guerre du Vietnam, des milliers de voix la reprennent. Lennon, encore abasourdi, déclare : « Je me souviens de les avoir entendus chanter à la radio ou à la télé… Ça m’a bouleversé. » Ce qu’il n’avait pas mesuré, c’est que la forme s’efface parfois derrière la fonction. Là où Beethoven sculptait la matière sonore, Lennon offrait un slogan musical à une génération entière.
Des doutes tenaces, une admiration sincère
Cette conscience aiguë de ses propres limites, Lennon ne l’a jamais dissimulée. Bien au contraire, elle nourrissait son art. Il se savait imparfait, souvent bancal, parfois en contradiction avec lui-même. Il passait de l’arrogance la plus provocante (« Nous sommes plus populaires que Jésus ») à des accès de doute profond (« Je pense que tout ce que je fais est de la merde »), parfois dans la même phrase.
Mais son admiration pour Beethoven — ou plutôt, pour ce qu’incarne Beethoven — est authentique. Ce n’est pas tant l’homme qu’il révère, que le poids du génie intemporel. Le compositeur sourd, héroïque, qui crée des œuvres qui traversent les siècles, voilà l’étalon que Lennon s’impose — et face auquel il se sent, parfois, désemparé.
Lennon et l’éphémère
Là où Beethoven bâtissait des cathédrales musicales, Lennon jetait des éclairs. Des fulgurances, des fragments de vérité brute. Il ne cherchait pas à inscrire son œuvre dans l’éternité des grandes salles de concert, mais dans l’immédiateté des consciences.
Et pourtant, l’histoire a tranché. Les chansons des Beatles sont aujourd’hui étudiées dans les universités. Yesterday est la chanson la plus reprise de tous les temps. Imagine, chanson solo de Lennon, est jouée dans les cérémonies officielles, les funérailles, les protestations, les hommages. À sa manière, Lennon a atteint cette intemporalité qu’il croyait inaccessible.
Le paradoxe Lennon : l’homme qui s’est rêvé Beethoven, mais qui a inventé autre chose
Le drame, peut-être, de Lennon, c’est d’avoir confondu la grandeur avec la complexité. Il voulait rivaliser avec Beethoven, mais il ne pouvait — ni ne devait — en reproduire le modèle. Car son œuvre ne s’inscrit pas dans la tradition des formes classiques, mais dans l’art de capter l’instant, de condenser une émotion, un message, une utopie.
Sa grandeur, c’est d’avoir compris que trois accords et un slogan pouvaient déplacer des foules. Que l’humanité n’avait pas besoin d’une symphonie pour croire en la paix. Give Peace a Chance, dans sa simplicité apparente, est une œuvre colossale. Non parce qu’elle rivalise avec Beethoven, mais parce qu’elle parle à des millions de cœurs sans artifice.
Et si Lennon avait déjà tout dit ?
Le doute n’est pas l’ennemi du génie ; il en est parfois la condition. John Lennon, en doutant de son œuvre, lui a donné une épaisseur humaine. Il n’a jamais cru à sa propre légende. Il ne s’est jamais perçu comme un “génie” au sens classique. Et c’est peut-être pour cela que nous l’aimons tant.
À ceux qui se demandent si Give Peace a Chance est une chanson à la hauteur d’une fugue de Bach ou d’un adagio de Beethoven, on pourrait répondre simplement : ce n’est pas le même langage. Mais dans ce langage-là — celui de la pop, de l’intuition, du cri du cœur — Lennon est un maître absolu.
Beethoven restera Beethoven. Lennon est devenu Lennon.
Et c’est déjà immense.
Peut-être, comme le suggère Tim Coffman, dans deux siècles encore, les enfants apprendront Hey Jude à la guitare. Les orchestres reprendront Eleanor Rigby. Les slogans de Give Peace a Chance résonneront dans les rues. Et alors, la question de Lennon — « Comment peut-on rivaliser avec Beethoven ? » — semblera aussi touchante qu’inutile.
Parce que, sans l’avoir prémédité, Lennon a trouvé sa place dans cette grande fresque qu’est l’histoire de la musique. Et ce n’est ni la complexité ni la virtuosité qui l’y ont mené. C’est l’authenticité.
