De 1964 à 1966, les Beatles ont bouleversé l’Amérique avec trois tournées aussi fulgurantes que chaotiques. Entre ferveur populaire, tensions internes, enjeux sociaux et innovations musicales, ces concerts révèlent l’envers du mythe. Une plongée sans filtre dans l’Amérique des Sixties.
Sommaire
- Le cirque itinérant de la Beatlemania
- Médias américains : entre fascination et hostilité
- Évolution musicale sur scène : setlists et performances
- Le public américain de côte à côte : réactions contrastées
- Enjeux raciaux et controverses : ségrégation, « Jésus » et Vietnam
- Sous pression : tensions et fatigue au sein du groupe
- Après la scène : un tournant pour les Beatles
- Héritage durable sur le paysage musical américain
Le cirque itinérant de la Beatlemania
En août 1964, les Beatles entament leur première grande tournée américaine, propulsés par une Beatlemania déjà délirante en Europe. Pendant 31 jours, le quatuor enchaîne 32 concerts dans 24 villes, de la côte Est à la Californie. La logistique tourne alors à l’opération de commando : chaque déplacement nécessite des stratagèmes pour déjouer des foules hystériques. À l’aéroport, les Fab Four sont accueillis par des cohortes de fans hurlants, et la sécurité doit recourir à des astuces inédites. On affrète de fausses limousines pour tromper les curieux, pendant que le groupe s’engouffre discrètement dans des utilitaires de livraison ou même des ambulances pour quitter les lieux incognito. Chaque hôtel devient une forteresse improvisée, protégée par des dizaines de policiers et de gardes du corps. À Jacksonville, en Floride, il faut deux douzaines de policiers pour escorter les Beatles sur seulement quelques mètres – quinze minutes seront nécessaires pour franchir la distance du hall de l’ascenseur à leur limousine, tant les fans assiègent l’établissement. Ce premier tour de piste américain s’apparente à un véritable cirque itinérant, où l’hystérie ambiante dicte le tempo des opérations.
Les chiffres de 1964 donnent le vertige : quasiment chaque date affiche complet en quelques heures, pour des salles de 4 000 jusqu’à 28 000 spectateurs. Le cachet minimum du groupe atteint 50 000 $ par spectacle (plus d’un demi-million de dollars actuels) et la tournée américaine rapporte plus d’un million au total. Mais l’argent ne protège pas du chaos : à Vancouver, l’assaut de la scène par des milliers de jeunes filles affole les secours – 160 adolescentes sont soignées pour évanouissements ou blessures après une ruée collective contre les barrières. À Cleveland et Kansas City, la marée humaine brise les cordons de police et déferle jusqu’aux pieds des Beatles. Impuissants quelques instants, les organisateurs ne calment le jeu qu’en brandissant la menace d’une annulation immédiate – l’attaché de presse Derek Taylor doit carrément annoncer au micro la fin du concert pour que la foule regagne son calme. Les tournées deviennent ainsi des épreuves de force en termes de sécurité. Chaque soir, c’est le même rituel : hurlements stridents, courses-poursuites entre fans et agents de sécurité, et Beatles exfiltrés en catastrophe sitôt le dernier morceau achevé. Après le concert de Memphis en 1966, où des manifestants hostiles cernent leur bus malgré l’usage de voitures-leurre, le groupe doit fuir directement vers l’aéroport sous escorte renforcée. Ces scènes quasi insurrectionnelles témoignent de l’ampleur sans précédent du phénomène Beatlemania.
L’organisation interne s’adapte en permanence. Brian Epstein, manager et maître d’œuvre des tournées, s’entoure de fidèles lieutenants : les road-managers Neil Aspinall et Mal Evans veillent au matériel et aux itinéraires, tandis que Taylor orchestre les relations avec une presse omniprésente. Les Beatles, eux, voyagent le plus souvent en avion privé d’une ville à l’autre, parfois en train comme lors de leur toute première escale à Washington en février 1964. Chaque arrivée devient un numéro bien rodé pour déjouer la folie ambiante – on les a vu, par exemple, atterrir en hélicoptère sur un héliport de Manhattan avant le show géant de New York, puis embarquer à bord d’un fourgon blindé pour rejoindre le stade. Sur place, le dispositif de sécurité est colossal : au Shea Stadium en 1965, pas moins de 2 000 agents encadrent le public. Pour la première fois, on impose aux spectateurs de rester confinés dans les gradins, loin de la scène placée au centre du terrain de baseball. Malgré ce cordon sanitaire – la foule est séparée des Beatles par plus de trente mètres – quelques fans parviennent encore à s’élancer sur la pelouse et à semer la pagaille avant d’être plaqués au sol. L’entrée en scène du groupe, ce soir-là, a quelque chose de surréel : sous les hurlements assourdissants de 55 000 personnes, les policiers eux-mêmes se bouchent les oreilles. John Lennon plaisante en désignant du doigt un intrus courant sur le gazon, tandis que la sécurité le rattrape in extremis. « À Shea Stadium, j’ai vu le sommet de la montagne », confiera plus tard Lennon à l’organisateur Sid Bernstein. De fait, ce concert du 15 août 1965 représente le pinacle de la Beatlemania – le porte-parole Tony Barrow le décrira comme « l’apogée ultime de la Beatlemania », le solstice d’été où le phénomène a brillé de son plus vif éclat.
Malgré la ferveur populaire, les conditions techniques des tournées demeurent rudimentaires.
Si 1964 avait posé les bases du déferlement, la tournée américaine de 1965 redouble encore d’ampleur, avec des dates emblématiques comme Shea Stadium ou le retour au Hollywood Bowl de Los Angeles. Pour autant, la cadence ralentit légèrement : seulement 16 concerts en deux semaines fin août 65, contre plus du double l’année précédente. Les spectacles investissent désormais les stades en plein air (Shea à New York, Metropolitan Stadium à Minneapolis, Atlanta Stadium, etc.), ce qui pose de nouveaux défis logistiques. La sonorisation notamment doit franchir un cap : Vox fournit aux Beatles des amplificateurs spécialement renforcés de 100 watts – du jamais vu – mais même cette puissance reste dérisoire face au vacarme ambiant. À Shea, le groupe doit se brancher sur le système de sonorisation du stade, normalement utilisé pour les annonces sportives, dans l’espoir d’être entendu. En vain : aucun des 55 000 spectateurs ne parvient réellement à distinguer la musique ce soir-là. Sur scène, la situation est tout aussi abracadabrante. Faute de haut-parleurs de retour (ces moniteurs de scène encore quasi inexistants en 1965), John, Paul, George et Ringo n’entendent pas leurs propres instruments. Ils jouent à l’aveuglette, collés à leur setlist, en espérant être à l’unisson – et en priant pour que le public perçoive autre chose qu’une bouillie sonore. « C’était de la folie », dira Lennon, évoquant un vacarme tel qu’il doublait presque de volume dès que le groupe se mettait à jouer, enterrant chaque note sous les cris. Sur la fin du concert de Shea, plutôt que de lutter contre le chaos, Lennon choisit d’en rire : il se met à faire le clown pendant le morceau I’m Down, martelant son piano avec les coudes, arrachant des fous rires hystériques à George Harrison en plein solo. Ringo Starr se souviendra : « Sur ce coup-là, John a craqué – pas qu’il soit devenu fou, mais il est parti en vrille… jouant du piano avec ses coudes ! ». Cette dérision est sans doute le meilleur exutoire face à une tournée qui tourne parfois à l’absurde total – et elle donne lieu à l’une des séquences live les plus cultes du groupe, ce final de Shea immortalisé dans le documentaire The Beatles at Shea Stadium, qualifié par le critique Richie Unterberger de « moment parmi les plus exaltants qu’on puisse voir d’eux en concert ».
En 1966, l’aventure scénique prend un tournant plus sombre. Cette ultime tournée américaine – 16 concerts aux États-Unis en août – est raccourcie, précipitée, presque crépusculaire. Les mesures de sécurité restent draconiennes, mais le cœur n’y est plus vraiment pour le groupe (nous y reviendrons). Le 29 août 1966, à Candlestick Park (San Francisco), les Beatles livrent ce qui sera leur tout dernier concert officiel. À 21h27, ils montent une dernière fois sur scène et déroulent 11 chansons devant 25 000 fans. Fait inédit : environ 7 000 billets n’ont pas trouvé preneur, laissant des rangées de sièges vides dans le stade. L’organisation locale accuse même une perte financière, malgré un cachet fixe de 50 000 $ pour le groupe – preuve que la bulle Beatlemania commence à se dégonfler dans certaines villes. Conscients de vivre leurs dernières minutes sur scène ensemble, les Beatles se permettent de filmer et enregistrer clandestinement ce moment historique. Chacun a apporté une petite caméra pour immortaliser la foule vue de la scène. Quant à Barrow, l’attaché de presse, il capture l’audio du concert sur un magnétophone portable à la demande de Paul McCartney. La bande, de qualité médiocre et incomplète (il manque la fin de Long Tall Sally car Barrow n’a pas retourné la cassette à temps), deviendra l’un des bootlegs les plus prisés des collectionneurs. Sitôt le dernier accord achevé, les Beatles quittent Candlestick en quelques minutes : un fourgon blindé les attend en coulisses pour les conduire à l’aéroport, où un vol de nuit pour Los Angeles est prêt à décoller. Durant le vol, épuisé, George Harrison lance d’une petite voix une phrase lourde de sens : « C’est fini, alors. Je ne suis plus un Beatle ». Ainsi se referme le chapitre des tournées pour le groupe, dans un mélange de soulagement et de mélancolie. Le lendemain, la presse ignore encore qu’elle a assisté à la fin d’une ère. Brian Epstein, pour dissiper les rumeurs de désaffection, clame haut et fort que la tournée 66 a été un succès : « On fait mieux que l’an dernier, avec encore plus d’engouement. Exemple : à Los Angeles, 36 000 personnes ont vu les Beatles l’an passé au Hollywood Bowl. Aujourd’hui, il y en a 46 000 au Dodger Stadium… Au total, 400 000 spectateurs auront assisté à cette tournée, des chiffres absolument énormes » assure-t-il à la presse le 28 août. Derrière l’optimisme forcé du manager se cache pourtant une réalité incontournable : les Beatles ne remonteront plus jamais sur scène en tournée après 1966.
Médias américains : entre fascination et hostilité
Dès leur arrivée triomphale à New York en février 1964, les Beatles suscitent une véritable frénésie médiatique aux États-Unis. Jamais auparavant des musiciens étrangers n’avaient reçu pareil traitement : conférences de presse bondées, flashs crépitant à chaque sortie d’hôtel, shows télévisés en direct… Le 9 février 1964, leur passage au Ed Sullivan Show à New York bat des records d’audience avec 73 millions de téléspectateurs – près de 40% de la population américaine branchée devant le petit écran. Les quatre garçons dans le vent deviennent instantanément un phénomène national, couvert sous toutes les coutures. Les radios, emmenées par des DJ tels que Murray The K à New York, passent leurs disques en boucle et alimentent la hype de la « British Invasion ». Des magazines pour adolescents comme 16 Magazine ou Tiger Beat publient posters et interviews exclusives pour une génération de fans qui dévorent la moindre anecdote sur John, Paul, George et Ringo.
Cependant, la réception médiatique n’est pas uniformément admirative. Une partie de la presse « sérieuse » aborde le raz-de-marée Beatles avec condescendance, voire franche hostilité. En février 1964, le magazine Newsweek les qualifie de « cauchemar visuel » avec « de grands bols de pudding en guise de cheveux », et d’un « désastre musical quasi total », accusant les Beatles d’être « épouvantablement in-musicaux » et de régner en « têtes couronnées de l’anti-musique ». Dans le Boston Globe, le conservateur William F. Buckley Jr. moque leur « certain charme de chaton qui rend folles les femelles immatures, pour ainsi dire les guenons » – avant de conclure que les Beatles sont « non seulement mauvais, mais d’une nullité qui confine au sacrilège ». Ces saillies au vitriol trahissent le désarroi d’une partie de l’establishment culturel face à un phénomène qu’il ne comprend pas. Des éditorialistes invoquent le souvenir d’Elvis Presley en pire, prophétisant que la mode passera aussi vite qu’elle est venue. U.S. News & World Report, influent hebdomadaire de Washington, publie ainsi en 1964 l’avis rassurant d’un sociologue de Harvard affirmant que « ce n’est qu’un feu de paille » et que l’Amérique n’a pas à s’inquiéter de ces jeunes fous aux cheveux longs.
Face à ces critiques acerbes, les Beatles opposent leur humour légendaire et un flegme tout britannique. Leurs conférences de presse deviennent des spectacles improvisés où les journalistes, d’abord dubitatifs, se laissent souvent désarmer par l’esprit vif du quatuor. Lorsque qu’on leur demande, à chaud en 1964, « Comment trouvez-vous l’Amérique ? », John rétorque du tac au tac : « Tournez à gauche au Grover Cleveland » – une boutade absurde qui fait rire la salle et sera reprise dans d’innombrables comptes rendus. À une journaliste s’enquérant de la signification de leur coupe de cheveux, George répond avec un sérieux feint : « C’est un symbole d’appartenance à un club secret très ancien ». Ce ton pince-sans-rire séduit rapidement une partie de la presse, qui commence à voir en eux plus que des clowns chevelus. Dès 1965, certains médias généralistes retournent leur veste. Time Magazine consacre un article à la « nouvelle maturité » des Beatles après la sortie de Rubber Soul, saluant l’évolution de leurs compositions. Des radios autrefois réfractaires se mettent à diffuser leurs titres plus expérimentaux comme Norwegian Wood. Signe des temps, la vénérable chaîne CBS News envoie même un correspondant suivre une date de la tournée 1966 pour un reportage sociologique sur le phénomène de génération en cours.
Néanmoins, la lune de miel médiatique est de courte durée. En 1966, la relation des Beatles avec la presse américaine se tend brusquement à la suite d’une polémique (voir section suivante) et d’un contexte social explosif. Durant la tournée estivale 66, les conférences de presse tournent souvent au interrogatoire musclé, loin de l’ambiance bon enfant de 1964. À Chicago, Los Angeles ou New York, les questions des journalistes portent moins sur la musique que sur les scandales du moment : « John Lennon croit-il vraiment que les Beatles sont plus populaires que Jésus ? », « Que pensent-ils de la guerre du Viêt Nam ? », « Vont-ils se séparer ? ». Visiblement agacé, Lennon donne des réponses laconiques ou ironiques qui sont disséquées ensuite dans les journaux du lendemain. Chaque mot devient une manchette potentielle. La télévision, qui les avait tant aidés deux ans plus tôt, relaie aussi les controverses : en août 1966, les excuses publiques de Lennon à propos de sa remarque sur Jésus sont diffusées sur les grands networks américains aux heures de grande écoute, transformant une simple tournée de concerts en affaire nationale.
Malgré tout, les Beatles conservent une relation privilégiée avec certains médias spécialisés. Des journalistes musicaux plus jeunes, sensibles à leur art, leur accordent un traitement en profondeur. Des DJ influents comme Art Schreiber ou Jim Stagg les accompagnent sur la route en 1966 et envoient des chroniques sympathisantes à leurs stations. Des magazines dédiés à la musique pop commencent à émerger – Crawdaddy! publie dès 1966 des articles défendant la légitimité artistique du rock, mentionnant l’audace des Beatles en studio. Surtout, la Beatlemania donne naissance à une presse parallèle : fanzines, clubs de fans qui impriment leurs propres bulletins, etc. Dès 1964, des revues comme Beatles U.S.A. Magazine ou The Beatles Book (version américaine d’un magazine officiel britannique) voient le jour pour satisfaire l’appétit d’information du public. Ces publications, bien qu’hagiographiques, jouent un rôle important en consolidant la communauté des fans à travers tout le pays.
Enfin, il convient de noter l’impact médiatique rétrospectif des tournées américaines. À une époque antérieure aux réseaux sociaux, les images et récits de la Beatlemania se sont gravés dans la mémoire collective via la télévision et la presse écrite. Les photos iconiques abondent : les Beatles assiégés par la foule à leur arrivée à New York, protégés par une ligne de policiers en casques blancs ; les visages extatiques de jeunes filles en pleurs dans les gradins de Shea Stadium ; ou encore cette une du New York Times de septembre 1964 titrant sobrement « Beatles Draw 28,000, Baffling Adults and Delighting Youth ». La couverture médiatique, d’abord mitigée, a fini par légitimer le phénomène. En 1966, alors même que certains journaux prédisaient la « fin du rêve » en voyant des sièges vides à certains concerts, d’autres – plus perspicaces – comprenaient que l’hystérie adolescente était en train de se muer en quelque chose de plus profond. Comme l’écrit alors le Village Voice depuis Londres, où l’on observe la tourmente américaine avec inquiétude : « Les Beatles unissent derrière eux la jeunesse du monde entier. S’il leur arrivait malheur, ce serait la Troisième Guerre mondiale », lance un fan new-yorkais interviewé, traduisant l’anxiété réelle pour la sécurité des Beatles au plus fort des polémiques. Cette phrase, rapportée par le critique Richard Goldstein en août 1966, illustre à quel point quatre musiciens pop étaient devenus, aux yeux des médias, des acteurs culturels d’envergure internationale – symbole d’une génération en ébullition.
Évolution musicale sur scène : setlists et performances
Si l’attention médiatique s’est souvent focalisée sur la folie des foules, l’intérêt des fans avertis se porte aussi sur l’évolution musicale des Beatles au fil de leurs tournées américaines. Entre 1964 et 1966, le groupe ne cesse de sortir de nouveaux albums studio de haute volée (A Hard Day’s Night, Help!, Rubber Soul, Revolver…), et la question se pose : ces innovations se reflètent-elles dans leurs concerts aux États-Unis ?
En 1964, la formule scénique est encore simple et efficace. Les Beatles jouent un set relativement court (une trentaine de minutes) composé de leurs tubes rock ’n’ roll de l’époque : Twist and Shout, She Loves You, All My Loving, Can’t Buy Me Love et consorts, ponctués de quelques reprises bien rodées (par exemple Long Tall Sally en final explosif). Ringo Starr chante son numéro attitré – I Wanna Be Your Man – et le groupe ne s’écarte guère des chansons déjà publiées sur disque. Cette discipline vient en partie de Brian Epstein, soucieux de ne pas déstabiliser le public américain avec des titres inconnus. Une exception notable se produit le 17 septembre 1964 : les Beatles acceptent, contre un cachet record de 150 000 $, d’ajouter une date à Kansas City à la demande insistante du magnat Charlie Finley. Pour remercier le public local de 20 000 âmes (un peu clairsemé dans le vaste Municipal Stadium), le groupe déroge à sa règle d’or et interprète Kansas City/Hey, Hey, Hey, Hey, un medley de Little Richard qu’ils n’avaient pas encore sorti aux États-Unis. Ce clin d’œil spontané, en plein milieu du déluge de cris, montre que les Beatles sont capables de s’amuser sur scène et de surprendre, même dans un cadre ultra-cadenassé.
En 1965, leur palette musicale commence à s’élargir sur scène, quoique prudemment. La tournée nord-américaine de cette année-là coïncide avec la sortie de l’album Help! – dont certaines chansons, plus folk ou introspectives, ne sont pas aisées à reproduire en conditions live. Les Beatles maintiennent donc une setlist très rock, propice à l’énergie scénique : on y retrouve leurs derniers succès Ticket to Ride ou A Hard Day’s Night, mais aussi des choix plus récents comme Yesterday. Paul McCartney interprète ce morceau seul à la guitare acoustique sur certaines dates, offrant un rare moment de calme dans le tumulte (accompagné par un quatuor à cordes sur la version studio, il le joue ici sans artifice). Globalement, les concerts 1965 restent néanmoins fidèles à la formule éprouvée : une douzaine de titres punchy enchaînés presque sans pause, hormis quelques traits d’humour de John ou Paul pour combler le temps que Ringo s’installe au chant sur Act Naturally (une nouveauté dans le set 65, remplaçant I Wanna Be Your Man comme moment « country » chanté par Ringo). Il est frappant de constater que malgré la parution d’albums de plus en plus sophistiqués (Rubber Soul sortira en décembre), la scène des Beatles en 1965 reste le domaine du rock brut : guitares électriques, batterie métronomique et chœurs exaltés. C’est un choix autant qu’une nécessité technique, car les ballades acoustiques ou les arrangements complexes seraient perdus dans le vacarme ambiant.
Le choc technologique de 1965 vient surtout de l’infrastructure des concerts. Au Hollywood Bowl de Los Angeles en août, Capitol Records tente une nouvelle fois d’enregistrer un album live du groupe (après l’échec de 1964). George Martin supervise l’opération, mais une fois de plus le résultat est jugé inexploitable : les hurlements couvrent presque tout, « comme si on avait mis un micro au bout d’un réacteur de 747 » expliquera Martin, découragé. Les bandes resteront dans les tiroirs jusqu’à leur publication partielle en 1977 (The Beatles at the Hollywood Bowl). Cet épisode souligne combien la technologie d’amplification de l’époque est dépassée face au phénomène Beatles. Au Shea Stadium, malgré les amplis Vox spécialement renforcés à 100 watts, le son se dissout dans l’immense enceinte. « Personne dans le stade n’entendait grand-chose » admettra Lennon, qui décrit le brouhaha comme « sauvage ». De fait, des images du concert montrent des policiers se boucher les oreilles et les Beatles crier dans leurs micros sans même s’entendre jouer. Il faut rappeler qu’en 1965, la sonorisation de concerts pop en est à ses balbutiements : les retours de scène (monitors) ne deviendront courants que vers 1968-69, et les colonnes de line array permettant de sonoriser des stades entiers n’existent pas encore. Les tournées des Beatles ont ainsi exposé crûment les limites techniques de l’époque, forçant l’industrie à innover par la suite. Mal Evans, l’un de leurs roadies, racontera qu’après l’averse diluvienne qui a fait annuler le concert de Cincinnati en 1966, il a vu l’un des amplis totalement grillé par un court-circuit – symbole d’un matériel poussé au-delà de ses capacités par l’ampleur des événements.
En 1966, le fossé se creuse entre la musique que les Beatles enregistrent et celle qu’ils jouent sur scène. Leur album Revolver, sorti en août pendant la tournée, est un bijou de studio regorgeant d’effets sonores, de cuivres, de cordes et d’expérimentations psychédéliques – Tomorrow Never Knows ou Eleanor Rigby semblent appartenir à un autre univers que celui d’une tournée rock standard. Conscients de l’impossibilité de reproduire fidèlement ces morceaux en live, les Beatles n’intègrent aucune chanson de Revolver dans la setlist américaine de 1966. Le répertoire reste presque inchangé par rapport à la tournée mondiale entamée en juin : ils ouvrent généralement avec Rock and Roll Music (un classique de Chuck Berry pour chauffer la salle), enchaînent leurs propres titres phares comme She’s A Woman, Nowhere Man, Day Tripper, If I Needed Someone, Paperback Writer, et concluent avec une reprise survoltée de Long Tall Sally. La seule nouveauté de taille est justement Paperback Writer, leur single de juin 66, qui fait figure de trophée du Hit-Parade tout en restant assez rock pour la scène. On note aussi l’ajout de Yesterday (que Paul interprète devant un public souvent médusé par ce moment intimiste au milieu du vacarme) et de Nowhere Man, chanson harmonisée à quatre voix qui, malgré sa relative complexité vocale, passe étonnamment bien en concert. À l’inverse, des perles comme Michelle ou Yellow Submarine – pourtant sorties à l’été 66 – sont jugées injouables ou hors-sujet et ne seront jamais tentées.
Cette stagnation apparente du set 1966 a parfois été critiquée par les commentateurs, y voyant le signe d’un essoufflement. En réalité, les Beatles étaient simplement prisonniers de leur format scénique. « On jouait nerveusement une liste de chansons, sans savoir quel son sortait réellement, ni même si on jouait ensemble » confiera Lennon, pointant du doigt l’absence de retours de scène en 1965-66. Pourquoi prendre le risque de morceaux nouveaux, complexes, dans de telles conditions ? Mieux valait assurer l’essentiel – les tubes rock – et limiter les dégâts. Il n’empêche que certains signes d’évolution transparaissent en 1966 : l’interprétation de If I Needed Someone (une chanson de George Harrison teintée de folk-rock) montre une facette plus sophistiquée de leur musique au public américain, tout comme Nowhere Man avec ses harmonies ciselées. Par ailleurs, les Beatles commencent à se permettre de parler davantage au micro entre les titres, du moins quand le bruit le permet. À Toronto, Lennon profite d’une relative accalmie pour expliquer avec défiance leur position sur la guerre (nous y reviendrons), tandis qu’à San Francisco Paul glisse un remerciement sincère au public avant la toute dernière chanson. Ces interactions, inimaginables lors du rush de 1964, témoignent d’une certaine maturation dans leur présence scénique.
Enfin, un élément musical souvent occulté mérite d’être souligné : le rôle des groupes de première partie durant ces tournées. Dans les années 60, les concerts rock prenaient la forme de « package tours », c’est-à-dire de spectacles collectifs avec plusieurs artistes se succédant sur scène avant la tête d’affiche. Les tournées US des Beatles n’y font pas exception. En 1964, ils sont précédés par des artistes américains comme The Bill Black Combo ou The Exciters, chargés de chauffer la salle. En 1965, la tournée présente une affiche plus fournie : on retrouve sur la route la chanteuse soul Brenda Holloway et son orchestre, le saxophoniste King Curtis, le groupe chicano Cannibal & The Headhunters (connu pour Land of 1000 Dances), ou encore les Britanniques de Sounds Incorporated. Ces derniers restent d’ailleurs comme musiciens de soutien pendant tout le tour de chant. En 1966, c’est encore un package hétéroclite qui ouvre les concerts des Beatles : le groupe américain The Remains, le chanteur Bobby Hebb (dont le tube Sunny cartonne cet été-là), le groupe pop The Cyrkle (Red Rubber Ball) et même, fait notable, The Ronettes de Ronnie Spector pour quelques dates. Les Beatles arrivent donc toujours sur scène après une bonne heure de show assuré par d’autres. Cela explique en partie la brièveté de leurs propres performances : une trentaine de minutes, montre en main, souvent expédiées d’un bloc. C’était la norme à l’époque – aucun artiste ne jouait des marathons de deux heures comme on le verra plus tard dans le rock. Mais les fans, eux, étaient parfois frustrés de voir leurs idoles disparaître si vite. Le groupe le savait et compensait en donnant le maximum durant ce court laps de temps. « On aurait aimé jouer plus longtemps, mais c’était impossible matériellement » dira plus tard George Harrison. En effet, comment rallonger un set quand, de toute façon, au bout de dix minutes on ne s’entend plus et on craint pour sa sécurité ? Le format concis était presque un gage de survie.
En somme, sur le plan strictement musical, les tournées américaines des Beatles représentent un paradoxe : un sommet de popularité qui se joue souvent en dehors de la musique elle-même. Le groupe a du talent et du répertoire à revendre, mais il évolue dans un contexte scénique si bruyant et chaotique qu’il lui est difficile d’exprimer pleinement sa créativité en live. Les tournées de 1964-66 montrent un groupe rôdé, professionnel, capable de délivrer un rock ’n’ roll incandescent malgré le tumulte – ce qui en soi est un exploit – mais qui ne peut déjà plus restituer sur scène les merveilles sonores qu’il crée en studio. C’est cette frustration artistique qui germera peu à peu dans l’esprit des Beatles et contribuera à leur décision d’arrêter les concerts. Cependant, il ne faut pas sous-estimer l’impact qu’ont eu ces performances sur le public de l’époque : voir et entendre (ne serait-ce qu’un peu) les Beatles en vrai, même dans des conditions précaires, a été une expérience fondatrice pour des millions de jeunes Américains, musiciens en herbe ou simples mélomanes, qui en sortirent inspirés pour former des groupes ou explorer de nouveaux sons. La graine de la contre-culture rock live était plantée – et germera après 1966 dans de nouveaux festivals et concerts mieux sonorisés, portés par une nouvelle génération d’artistes se souvenant de la folie des shows des Beatles.
Le public américain de côte à côte : réactions contrastées
Si la Beatlemania a submergé l’ensemble des États-Unis, elle ne s’y est pas manifestée de manière uniforme. Le public américain des tournées 1964-66 est pluriel, et ses réactions varient selon les régions, les villes, le contexte local – dessinant une sorte de carte de la ferveur (et parfois de l’hostilité) à travers le pays.
En 1964, l’engouement juvénile pour les Beatles semble balayer toutes les frontières. Que ce soit au Washington Coliseum (leur tout premier concert US, le 11 février 1964, devant 8 000 personnes) ou à l’Hollywood Bowl de Los Angeles en août (17 000 fans), le scénario se répète : une majorité écrasante de jeunes filles blanches, âgées de 12 à 17 ans pour la plupart, hurlant du début à la fin, brandissant des pancartes « I Love You Paul », et s’évanouissant parfois dès l’apparition de leurs idoles. Ces scènes, immortalisées par d’innombrables photos de foule en larmes, donnent l’image d’un phénomène certes massif mais relativement homogène sociologiquement. À New York, Chicago, Los Angeles, l’audience de 1964 est composée d’adolescents issus de la classe moyenne urbaine, souvent accompagnés de parents dépassés par les événements. Les commentateurs de l’époque parlent d’une « fraternité universelle de la jeunesse » : peu importe l’État ou la ville, l’onde de choc Beatles semble créer son propre pays, une « Beatle Nation » peuplée d’admirateurs exaltés.
Pourtant, dès la première tournée, des différences subtiles apparaissent. La géographie culturelle des États-Unis joue un rôle. Sur la côte Est (New York, Boston, Philadelphie), les concerts des Beatles attirent également un public étudiant, des jeunes gens de 18-20 ans curieux de ce phénomène britannique qui déferle. À Boston, par exemple, on note la présence de nombreux college kids plus sceptiques, venant « par curiosité » et non en fans hystériques, ce qui se traduit par des concerts un brin moins bruyants qu’ailleurs. Au contraire, dans le Midwest industriel (Detroit, Indianapolis) ou le Sud profond, les témoignages décrivent un public plus monolithique de teenagers blancs des banlieues, pour qui le concert est l’événement de l’année. Dans le Sud, justement, la réception est marquée par le contexte particulier de la ségrégation et des tensions raciales (voir section suivante). À Jacksonville (Floride), le concert du 11 septembre 1964 – maintenu en salle non ségréguée grâce à l’exigence des Beatles – voit pour la première fois des adolescents noirs et blancs mélangés dans le public. Des témoignages comme celui de la jeune Kitty Oliver relatent l’émotion unique de ce moment : « c’était transformateur de voir ces milliers de visages côte à côte, alors que chez moi je ne croisais jamais de Blancs ». Ce soir-là, la ferveur Beatle brise symboliquement une barrière sociale dans le Sud, ce qui donne au public une intensité particulière, mue autant par l’excitation musicale que par la conscience de vivre un petit bout de changement historique.
En 1965, l’audience américaine des Beatles commence à évoluer. Le cœur de la fanbase reste adolescent et féminin, mais on observe çà et là un léger élargissement. Les jeunes garçons s’y mettent aussi. Lors de la tournée d’août 1965, John Lennon note dans une conférence de presse : « Je vois plus de garçons dans le public maintenant, c’est chouette. Avant on ne voyait presque que des filles ». George Harrison renchérit qu’il apprécie ce changement, y voyant l’effet de leurs progrès musicaux : « Si les gars viennent aussi, c’est peut-être qu’ils aiment nos nouvelles chansons de Rubber Soul et Revolver… et au moins, eux ne crient pas tout du long ! ». En effet, de nombreux reporters sur la tournée 66 souligneront que les cris stridents ont légèrement baissé en intensité par rapport à 1964. Non que le public soit devenu calme (la plupart des concerts 66 restent de véritables tempêtes sonores, comme l’atteste n’importe quel enregistrement d’époque), mais l’ambiance est moins hystérique et plus rock si l’on ose dire. Au Candlestick Park final, des observateurs notent même que par moments on parvient à entendre la musique – chose impensable deux ans plus tôt.
Les différences régionales se font surtout sentir lors de la tournée de 1966, car elle se déroule dans un contexte polémique (remarque sur Jésus, etc.) qui divise les fans selon les sensibilités locales. Dans les grandes métropoles progressistes ou culturellement ouvertes (New York, Los Angeles, San Francisco), le public reste massivement fidèle. Par exemple, le 23 août 1966, les Beatles rejouent au Shea Stadium de New York un an après leur triomphe historique : ils attirent encore 45 000 spectateurs, soit seulement 10 000 de moins que l’année précédente. Certes, ce n’est pas le sold-out retentissant de 1965, mais cela reste un chiffre colossal qu’aucun autre artiste de l’époque n’aurait pu espérer. L’auteur Nicholas Schaffner soulignera qu’en dépit de la légère érosion, remplir un stade à 45 000 places en 1966 demeure un exploit unique aux Beatles. Sur la côte Ouest, la date du 28 août 1966 au Dodger Stadium de Los Angeles attire environ 45 000 personnes également – preuve que la capitale du showbiz ne boude pas ses chouchous britanniques. Même chose à Seattle, Chicago ou Toronto, où les fans font fi des polémiques pour venir en nombre.
En revanche, dans l’Amérique conservatrice du Sud et du Midwest, la tournée 1966 rencontre des vents contraires. La fameuse déclaration de Lennon sur Jésus (voir plus loin) a profondément choqué la Bible Belt – ces États où la religion évangélique imprègne la culture locale. Ainsi, les deux concerts à Memphis (Tennessee) le 19 août 1966 se déroulent dans un climat tendu : à l’extérieur du Mid-South Coliseum, un prédicateur organise un piquet de prière et brandit des pancartes « Jésus est plus populaire que les Beatles », tandis que six membres du Ku Klux Klan en robe et cagoule blanches distribuent des tracts racistes et menacent ouvertement les musiciens. À l’intérieur, la salle de 13 000 places n’est pas tout à fait pleine pour le premier show (10 000 présents) mais se comble quasiment pour le second (12 500). Les fans locaux, majoritairement blancs et très jeunes, sont venus bravement malgré les consignes de boycott entendues à la radio. Mais l’atmosphère est lourde : beaucoup de parents ont interdit à leurs enfants d’y aller, et la police fouille les sacs à l’entrée de peur qu’une arme ne soit introduite. L’inimaginable survient lors du second concert : une détonation retentit soudain en plein milieu de If I Needed Someone. Sur scène, les Beatles sursautent et échangent des regards affolés, croyant qu’on vient de tirer sur l’un d’eux. Il s’agissait en réalité d’un pétard puissant, un « cherry bomb », lancé depuis la fosse par un plaisantin (ou un fan maladroit). « On a tous cru que l’un de nous venait de se faire descendre », racontera Lennon, encore marqué, dix ans plus tard. Ce fait divers, connu comme le « Cherry Bomb Incident », symbolise la peur diffuse qui accompagne les Beatles dans le Sud durant l’été 66. Après ce show, dira-t-on, leur décision d’arrêter les tournées fut définitivement scellée.
Dans d’autres villes du Sud, la fréquentation souffre également des controverses. À Atlanta, où ils jouent le 18 août 1965 (un an avant la controverse), l’accueil avait été triomphal. Mais en 1966, après l’affaire « Jesus », les radios d’Atlanta – pourtant l’une des métropoles progressistes du Sud – hésitent à promouvoir le concert. Finalement, la date du 18 août 1966 se tient correctement avec une forte affluence (plus de 20 000 au Atlanta Stadium), mais l’atmosphère est plus retenue. Des témoins se souviennent d’un public un peu moins bruyant, peut-être intimidé par la présence policière accrue et les critiques ambiantes. Dans des villes comme Memphis ou Birmingham (Alabama), on organise des autodafés de disques Beatles à la radio : des pasteurs locaux appellent la jeunesse à brûler les vinyles pour expier le blasphème de Lennon. Ces scènes, largement médiatisées, donnent l’impression d’un retournement du public américain contre ses anciennes idoles. En réalité, il s’agit surtout d’une fracture régionale et culturelle : les fans du Nord et de la côte Ouest restent fidèles, tandis que dans le Sud conservateur, une partie de l’opinion se braque et cherche à faire pression via les artistes.
Un autre facteur distingue les réactions du public selon les régions : la diversité ethnique. Les Beatles, en tant que vedettes blanches jouant de la musique inspirée par le rhythm and blues noir, attirent d’emblée un public interracial dans certaines villes. À New York, on remarque dès 1964 des jeunes Afro-Américains dans le public (le quartier de Harlem vibre lui aussi au son de I Want To Hold Your Hand). Mais c’est surtout grâce à leur position anti-ségrégation en 1964 que les Beatles gagnent la sympathie de nombreux Afro-Américains du Sud. Quand ils refusent de jouer dans une salle ségréguée à Jacksonville et obtiennent gain de cause, la nouvelle circule dans la presse noire. Le célèbre magazine Jet salue leur refus du racisme, et le NAACP (Association nationale pour les droits civiques) les félicite publiquement. Ainsi, lors de leur concert de Gator Bowl à Jacksonville le 11 septembre 1964, plusieurs centaines de spectateurs noirs sont présents parmi les 23 000 fans – une image encore rare dans le Sud à l’époque. Pour beaucoup, ce fut un moment d’espoir. « Nous n’avons jamais joué devant un public ségrégué, et on ne compte pas commencer maintenant. C’est complètement idiot cette ségrégation » avait martelé Paul McCartney à la radio de Jacksonville quelques semaines avant le show. Leur déclaration officielle du 6 septembre 1964, publiée dans la presse locale, ne laissait aucune ambiguïté : « Nous n’apparaîtrons pas à Jacksonville si les Noirs n’y sont pas admis partout comme les autres ». Le Florida Times-Union, quotidien local, réagit en les traitant de « phénomène passager » et en insinuant qu’ils n’avaient pas à donner de leçons (sans oser mentionner explicitement la ségrégation). Mais le soir du concert, la ville plie : l’audience n’est pas séparée par couleur de peau. Sur scène, les Beatles jouent sous la pluie – après avoir exigé également que les caméras de télévision quittent l’avant-scène, refusant d’être traités comme des bêtes de foire pour les actualités filmées. Ce concert de Jacksonville, au-delà de la musique, devient un acte social fort qui marque la mémoire du public présent.
Lors des tournées suivantes, la question raciale se pose moins, car la ségrégation officielle est en train de tomber (la loi fédérale sur les droits civiques est votée en juillet 1964). Partout où ils jouent en 1965-66, les salles sont théoriquement ouvertes à tous. Toutefois, l’audience réelle reste en grande majorité blanche, reflet de la démographie des fans de rock de l’époque. On note bien quelques artistes noirs en première partie (Brenda Holloway en 65, The Ronettes en 66) qui attirent un public noir local, mais l’essentiel des spectateurs de concerts Beatles viennent des milieux blancs. Un phénomène intéressant se produit cependant : vers 1966, à mesure que des jeunes hommes plus âgés rejoignent l’auditoire, l’ambiance sonore des concerts change légèrement. Moins de cris perçants de demoiselles, plus d’applaudissements et de clameurs graves. Des journalistes américains soulignent ce changement : « On entend presque la musique parfois ! » s’étonne l’un d’eux dans The Washington Post à propos du concert de D.C. en 1966. George Harrison se réjouit ouvertement de voir plus de “college kids” dans les gradins, y voyant la reconnaissance de leur évolution musicale. Cela témoigne de la capacité des Beatles à élargir leur audience au-delà du public initial de teenagers. Ils conquièrent une certaine crédibilité auprès d’une frange de la jeunesse plus masculine et plus âgée, ce qui préfigure l’ère des fans de rock plus éclectiques à la fin des années 60.
En conclusion, le public américain des tournées Beatles est à la fois unanime dans sa passion et multiple dans ses visages. Unanime, car partout l’émotion est forte, les concerts affichent des foules considérables et la Beatlemania touche tant le Nord que le Sud, l’Est et l’Ouest. Multiple, car les sensibilités locales modulèrent cette passion : plus fébrile et bohème sur les côtes, plus conservatrice et traversée de contradictions dans le Sud, plus populaire et spontanée dans le Midwest. Les Beatles sur scène ont ainsi confronté l’Amérique à son propre miroir en 1964-66 : une jeunesse majoritairement blanche en pleine explosion culturelle, cherchant ses héros ; des tensions raciales en toile de fond ; un choc entre un vent de modernité venu d’Angleterre et les traditions locales (religieuses notamment) ; enfin une transition entre l’innocence juvénile de 1964 et la conscientisation politique de 1966. La façon dont les foules ont réagi à John, Paul, George et Ringo sur ces trois étés en dit long sur l’évolution rapide de la société américaine durant les Sixties. On peut presque suivre, de concert en concert, le passage d’une Amérique de l’après-guerre insouciante à une Amérique aux portes de la contestation et du doute.
Enjeux raciaux et controverses : ségrégation, « Jésus » et Vietnam
Derrière l’euphorie apparente des tournées américaines des Beatles se jouent aussi des enjeux de société majeurs. Le groupe, parfois malgré lui, se retrouve impliqué dans les turbulences raciales, religieuses et politiques des États-Unis des années 60. Plusieurs épisodes marquants l’illustrent : leur position anti-ségrégation dès 1964, l’incendie déclenché par la phrase de Lennon sur Jésus en 1966, ou encore leurs prises de position contre la guerre du Vietnam.
Dès leur première tournée US, les Beatles affichent clairement leur refus du racisme ambiant dans le Sud. En 1964, l’Amérique est en pleine lutte pour les droits civiques et la ségrégation demeure la norme dans de nombreux États du Sud. Lorsque Brian Epstein planifie l’étape de Jacksonville (Floride), il apprend avec effroi que le public pourrait y être séparé entre Blancs et Noirs selon la loi locale. Le groupe, uni sur ce principe, pose un ultimatum sans précédent pour des artistes étrangers : « Nous annulons le concert si des spectateurs noirs n’ont pas le droit d’entrer ou s’ils sont parqués dans des sections spéciales ». Cette déclaration ferme est rendue publique le 6 septembre 1964 dans un communiqué de presse repris par les journaux : « We will not appear unless Negroes are allowed to sit anywhere ». À 21 et 22 ans, les Beatles font fi du risque de froisser une partie du public sudiste et adoptent ainsi une position morale forte. Le quotidien local, le Florida Times-Union, leur réplique avec mépris dans un éditorial titré « La Beatlemania, symptôme d’une époque frénétique ». Sans mentionner explicitement la ségrégation, l’éditorial les qualifie de « mode passagère » propre à une jeunesse troublée, sous-entendant qu’ils n’ont pas à s’ériger en donneurs de leçons sur les questions sérieuses. Néanmoins, la pression médiatique et la menace d’annulation portent leurs fruits : le promoteur local assure qu’il n’y aura pas de ségrégation au Gator Bowl Stadium ce 11 septembre. Le gouverneur de Floride (en pleine campagne électorale) intervient également pour éviter un incident diplomatique. Ainsi, le soir du concert, l’audience est bien mixte, sans barrières raciales. C’est un petit événement en soi : un lieu de divertissement du Sud accepte d’ouvrir ses portes à tous les fans, deux mois seulement après l’adoption du Civil Rights Act par Lyndon Johnson. Paul McCartney, interrogé par le reporter Larry Kane juste avant la tournée, avait résumé leur point de vue avec sa franchise habituelle : « On n’aime pas l’idée de la ségrégation, on n’y est pas habitués vous savez. On n’a jamais joué devant un public ségrégué auparavant, et ça nous paraît dingue. Peut-être que pour certains c’est normal, mais pour nous c’est totalement stupide ». Cette citation, largement reprise, fait des Beatles des alliés inattendus du mouvement des droits civiques – un statut dont ils semblent fiers. Leur tournée 1964 contribue ainsi, modestement, à bousculer l’ordre établi dans le Sud. Des militants noirs notent qu’à Jacksonville, « la musique de quatre Anglais a réussi là où tant de sermons avaient échoué : mélanger jeunes Noirs et Blancs pour un même plaisir ».
La conscience sociale des Beatles ne s’arrête pas à la question raciale. En 1966, c’est sur le terrain religieux qu’éclate la plus grande controverse de leur carrière – au point de mettre en péril la tournée américaine. Tout part d’une interview donnée par John Lennon en mars 1966 à Londres, dans laquelle il aborde l’influence déclinante de l’Église chrétienne sur les jeunes. Lennon, qui réfléchit alors aux religions comparées, lâche dans la conversation avec la journaliste Maureen Cleave : « Le christianisme disparaîtra. Il s’évanouira. Je n’ai pas besoin d’argumenter là-dessus ; j’ai raison et on le verra bien. On est plus populaires que Jésus maintenant. Je ne sais pas qui va s’éteindre en premier – le rock’n’roll ou le christianisme. Jésus, c’était très bien, mais ses disciples étaient épais et ordinaires. C’est leur déformation que je critique. ». Prononcées en Angleterre, ces phrases ne choquent guère le public britannique (l’article passe presque inaperçu en juin 66). Mais elles traversent l’Atlantique de la pire des façons : le magazine américain Datebook, destiné aux adolescents, reproduit l’interview de Lennon dans son numéro daté du 29 juillet 1966, en la sur-titrant de manière sensationnaliste. Sur la couverture, on peut lire en énorme « I don’t know which will go first – rock ’n’ roll or Christianity » (je ne sais pas ce qui disparaîtra en premier – le rock ou le christianisme), sans beaucoup de contexte explicatif. La réaction est immédiate et virulente, notamment dans le Sud. Des radios comme WAQY à Birmingham (Alabama) cessent de passer les chansons des Beatles et organisent des autodafés publics où les jeunes sont invités à brûler leurs vinyles et posters du groupe en signe de protestation. Des prédicateurs baptistes fulminent contre ces « Anglais impies » qui corrompent la jeunesse américaine. Le Ku Klux Klan, toujours lui, annonce que les Beatles ne sont plus les bienvenus sous Mason-Dixon Line et profère même des menaces voilées s’ils maintiennent leurs concerts.
Pris de court, Brian Epstein panique : la tournée américaine doit débuter le 12 août, comment affronter un tel boycott moral ? Le manager s’envole en urgence pour New York début août et convoque la presse. Le 5 août 1966, devant des dizaines de journalistes, il exprime les regrets de Lennon et assure que ce dernier « n’a jamais voulu manquer de respect à Jésus ou à la religion ». Epstein ajoute être prêt à annuler toute date si les promoteurs locaux le souhaitent – ce que personne ne fera, tous voulant maintenir les shows malgré la polémique. Mais il est clair que l’affaire a créé un schisme. John Lennon de son côté est mortifié que ses propos, prononcés sans malice, aient pris cette ampleur. À Chicago, la veille du premier concert, il fait face aux médias aux côtés d’Epstein et du reste du groupe pour présenter des excuses publiques. Visiblement nerveux, Lennon lit une déclaration préparée où il explique « n’avoir jamais voulu dire que les Beatles étaient mieux que Jésus ou Dieu », que sa phrase était une observation sur le déclin de la foi chez les jeunes, non un blasphème. « Je ne l’ai pas dit comme une saleté antireligieuse » insiste-t-il, presque penaud. La conférence est diffusée par les grandes chaînes de télévision américaines, preuve du retentissement national de l’affaire. Ces excuses, bien que jugées timides par certains, suffisent à calmer partiellement l’incendie. WAQY annule son feu de joie anti-Beatles prévu pour le 19 août, et plusieurs radios lèvent leur interdiction de passer leurs disques. Néanmoins, le mal est fait : la tournée 1966 se déroulera sous le signe pesant de la controverse « Jésus », chaque conférence de presse y revenant inlassablement. Lennon, d’ordinaire bavard et caustique, se renferme de plus en plus dès qu’un journaliste remet le sujet sur le tapis. Paul, George et Ringo s’agacent également de devoir revenir sans cesse sur cette histoire – visible exaspération captée dans nombre d’images de la tournée.
Parallèlement, un autre enjeu brûlant surgit en 1966 : la guerre du Vietnam. À l’époque, la plupart des célébrités évitent de commenter ce conflit, qui bénéficie encore du soutien de la majorité silencieuse aux USA (en 1966, environ 90% des Américains approuvent l’engagement au Vietnam selon les sondages). Mais les Beatles, poussés par leur conscience grandissante, vont briser ce tabou. Dès juin 1966, lors de leur tournée en Asie, ils sont choqués par les violences dont ils sont témoins (au Japon, ils reçoivent même des menaces pour avoir osé jouer au Budokan, perçu par certains comme un lieu sacré profané ; aux Philippines, ils subissent l’incident avec la famille Marcos qui les malmène pour un prétendu affront protocolaire). Ces péripéties convainquent Lennon et Harrison qu’ils ne veulent plus garder le silence sur les sujets politiques importants. Ainsi, le 17 août 1966, en conférence de presse à Toronto, John prend tout le monde de court en déclarant qu’il soutient les jeunes Américains qui refusent la conscription et fuient au Canada. En pleine tournée, c’est un pavé dans la mare : cette phrase fait les gros titres au Canada et aux États-Unis, déclenchant un nouveau tollé dans la presse conservatrice qui les accuse d’antipatriotisme. Deux jours plus tard, le 19 août à New York, John en remet une couche en critiquant directement la participation américaine au Vietnam, bientôt rejoint par Paul, George et Ringo qui expriment aussi leur opposition morale à cette guerre. Tous les quatre affirment que ce conflit est « mal » et qu’ils souhaitent sa fin. Il faut comprendre qu’en août 1966, les Beatles sont probablement le premier groupe de pop à prendre position contre la guerre du Vietnam publiquement. Cette audace ne passe pas inaperçue : lors de la conférence de presse précédant le concert du Shea Stadium le 23 août, les esprits s’échauffent entre journalistes pro et anti-guerre à propos des déclarations du groupe. On assiste littéralement à un débat entre reporters, certains attaquant les Beatles pour leur ingérence politique, d’autres les défendant comme voix légitimes de la jeunesse. Ce brouhaha d’une conférence de presse qui tourne à la foire d’empoigne symbolise la polarisation de l’Amérique de 1966 – et le rôle involontaire des Beatles comme catalyseurs de discussions bien au-delà de la musique. Derek Taylor, leur ancien attaché de presse resté ami, écrira avec justesse : « L’Amérique n’est pas très stable en ce moment et je ne crois pas que ce soit un bon moment pour que les Beatles soient ici », notant les émeutes raciales sanglantes qui secouent plusieurs villes cet été-là et un climat général de violence qui contraste avec l’innocence de 1964.
Ces controverses successives – ségrégation, religion, Vietnam – ont des effets profonds sur le groupe. D’une part, elles renforcent leur détermination à rester fidèles à leurs principes. Lennon, loin de se censurer après l’affaire Jésus, en ressort convaincu de la nécessité de parler franchement. Il dira plus tard que cette expérience l’a finalement conforté dans son rôle de porte-parole d’une génération contestataire, malgré le coût personnel élevé sur le moment. D’autre part, les Beatles réalisent que les tournées mondiales les transforment en personnalités publiques controversées, un fardeau qu’ils n’avaient pas mesuré en commençant. George Harrison, le plus discret du groupe, vit très mal ces tensions. Il confiera des années plus tard : « On avait traversé chaque émeute raciale, et dans chaque ville il y avait un pépin, du maintien de l’ordre, des menaces… et nous toujours confinés dans une petite chambre, un avion ou une voiture. Heureusement qu’on s’avait se marrer ensemble pour relâcher la pression, mais il y a eu un moment où ça a suffi ». Ringo Starr, lui, admettra avoir craint pour sa vie à plusieurs reprises en 1966 – notamment à Memphis où il était la cible supposée du Klan (une rumeur prétendait qu’il était juif, ce qui lui valut un courrier de menace à Montréal l’année précédente). Ces évènements stressants scellent le découragement du groupe envers les tournées.
Ironie de l’histoire, en prenant position sur des questions sociales aux États-Unis, les Beatles ont aussi contribué à faire évoluer les mentalités de certains de leurs fans. Leur refus de la ségrégation en 1964 a envoyé un message fort aux jeunes : on pouvait aimer la pop et être contre le racisme, les deux allaient de pair. En 1966, leur position anti-guerre a sans doute conforté de nombreux jeunes opposants au conflit, les assurant qu’ils n’étaient pas seuls à penser ainsi. Bien sûr, ces gestes ne sont pas sans ambiguïtés – le groupe reste étranger, millionnaire, isolé du peuple – mais ils eurent un retentissement symbolique énorme. En incarnant malgré eux des figures de contre-culture, les Beatles ont accentué l’aspect générationnel de leur audience : beaucoup de parents ou de conservateurs américains, qui toléraient tout juste les coupes de cheveux et la musique, ont basculé dans l’hostilité quand sont entrés en jeu Dieu et la patrie. À l’inverse, la jeunesse contestataire a vu en eux des alliés précoces. C’est ainsi que s’opère, durant ces tournées, un glissement de perception : d’aimables amuseurs exotiques en 1964, les Beatles deviennent en 1966 des vecteurs de débat social et politique. Ce n’était ni prémédité ni recherché – sans doute auraient-ils préféré continuer à ne parler que de musique et de Yeah Yeah Yeah – mais l’Amérique en effervescence les a pris dans son tourbillon.
Sous pression : tensions et fatigue au sein du groupe
On ne saurait raconter les tournées américaines des Beatles sans évoquer ce qui se passait derrière le rideau, dans les coulisses et dans le cœur même du groupe. Si l’unité affichée sur scène semblait inébranlable – quatre amis souriant bravement au milieu du chaos – la réalité est que ces tournées éprouvantes ont engendré des tensions internes et une profonde fatigue chez les Beatles. Au fil des mois, l’enthousiasme initial a laissé place à l’usure, aux disputes et à une envie grandissante de tout arrêter.
Revenons en février 1964 : fraîchement débarqués en Amérique, les Beatles vivent un rêve éveillé. Ils sont soudés, excités par la découverte du Nouveau Monde, grisés par l’accueil triomphal à New York. Leurs personnalités complémentaires font merveille en interview comme en concert. Durant la première tournée de 1964 (août-septembre), ils tiennent bon malgré un rythme harassant – parfois deux concerts par jour, des vols interminables, des foules déchaînées devant lesquelles ils se sentent comme « dans une cage aux lions » selon l’expression de George. Pour tenir le coup, le groupe mise sur son humour potache et sa camaraderie. De nombreuses anecdotes témoignent de cette solidarité joyeuse : dans les chambres d’hôtel, ils tuent l’ennui en se faisant des farces (coussins péteurs, fausses alertes incendie…), en composant des chansons farfelues sur le pouce, ou en se murgeant gentiment pour décompresser. Un épisode célèbre a lieu à Key West, Floride, le 10 septembre 1964 : bloqués là par un ouragan après l’escale avortée de Jacksonville, John et Paul passent une partie de la nuit à boire des cocktails et à discuter à cœur ouvert, laissant libre cours à leur émotivité. Ce moment d’intimité alcoolisée – rare opportunité de relâcher la pression sans caméra ni micro – consolide leur amitié après des semaines de tension. Ils évoquent leurs peurs, leurs doutes, pleurent même un bon coup (d’après leurs propres récits), puis repartent de plus belle le lendemain pour continuer la tournée. Cette scène illustre à quel point la pression psychologique était forte : ces jeunes gens d’à peine 23 ans portaient sur leurs épaules un phénomène mondial, sans véritable échappatoire. Leur seul refuge était leur complicité entre eux, ce fameux « We all had each other » (« on s’avait que l’on pouvait compter les uns sur les autres ») que Harrison décrira plus tard comme le ciment qui a préservé leur santé mentale en tournée.
Néanmoins, la fatigue accumulée commence à laisser des traces dès 1965. Ringo Starr avouera qu’après la tournée d’août 65 il était « sur les rotules ». Il attrape d’ailleurs une extinction de voix à la fin du tour, et doit renoncer à chanter I Wanna Be Your Man sur les derniers shows – d’où la substitution par Act Naturally, moins éprouvant vocalement. George Harrison, de son côté, vit de plus en plus mal l’hystérie ambiante. Le plus réservé du groupe, il supporte difficilement l’absence totale d’intimité et le fait d’être considéré comme « un objet » plutôt que comme un musicien. Lorsqu’en août 65 les Beatles rencontrent Elvis Presley à Los Angeles (événement très encadré et médiatisé), George est le seul à ne pas vraiment savourer : il confie à un proche qu’il en a assez des mondanités obligatoires et des faux-semblants. Paul McCartney, éternellement optimiste, joue quant à lui les chefs de troupe et tente de garder la flamme : c’est souvent lui qui convainc les autres de « faire encore une tournée, pour les fans ». En 1966, pourtant, même Paul commence à fléchir. Il racontera par la suite que l’expérience du concert de St. Louis le 21 août 1966 fut un déclic. Ce jour-là, après un report pour cause de pluie, les Beatles jouent dans un stade quasi vide sous une météo exécrable, puis quittent la scène trempés en glissant à l’arrière d’un camion. « Je nous revois ballotés à l’arrière de ce fourgon, trempés, en danger… Et là je me suis dit : ils ont raison, ça suffit » confiera McCartney bien plus tard. Le plus fervent défenseur des tournées avait fini par admettre que la folie l’emportait sur le plaisir.
Les tensions internes, si elles n’éclatent pas au grand jour pendant les tournées, existent bel et bien. On sait par exemple que John et George se liguent en 1966 pour persuader Brian Epstein d’abandonner les concerts, tant ils n’en peuvent plus. John, en particulier, se désintéresse totalement des performances live à la fin : il joue machinalement, fait des blagues au clavier, mâche du chewing-gum en chantant (voir certaines vidéos 66), quitte à froisser Paul qui aimerait un peu plus de sérieux. Ces divergences créent des accrochages. Paul reproche à John son cynisme et son manque d’entrain sur scène, John rétorque que la situation est absurde de toute façon. George, lui, ne supporte plus les conférences de presse ni les tentatives d’Epstein pour « faire bonne figure » face aux polémiques. Il est profondément secoué par l’épisode de Manille en juillet 66 (où le groupe a été agressé après avoir, par mégarde, snobé la Première Dame Imelda Marcos – évènement traumatisant bien que hors USA). Lorsqu’arrive la tournée américaine en août, George aurait déclaré à Derek Taylor : « C’est la dernière. Plus jamais ça. » Ringo est plus fataliste, suivant le mouvement, mais commence à développer une anxiété en avion et une méfiance envers les foules. Une anecdote révélatrice : avant le concert de Cincinnati du 20 août 1966, annulé pour cause d’orage, Ringo se fait électrocuter légèrement en touchant son micro mouillé – incident qui finit de les convaincre que la malchance s’acharne et que leur tournée frise l’accident industriel. Ce soir-là, alors qu’ils regagnent l’hôtel trempés et démoralisés, il semble acquis pour tous les quatre qu’ils jettent l’éponge après les dates restantes. Comme le racontera McCartney, ils prennent même la décision tacite de ne rien annoncer officiellement, mais de simplement ne plus jamais repartir en tournée après la fin août. « George et John étaient les plus opposés à l’idée de continuer les tournées » se souvient Paul. « On a convenu d’un commun accord, sans le crier sur les toits, qu’on n’en referait plus. ». Cette décision informelle plane sur les dernières dates de la tournée 66, conférant une tonalité particulière à ces concerts. À San Francisco, lorsqu’ils jouent Long Tall Sally une ultime fois, chaque membre sait intérieurement que c’est la fin d’une époque. Sur les images filmées par leurs soins ce jour-là, on voit d’ailleurs un mélange de soulagement et de tristesse sur leurs visages en coulisses, comme des lycéens le jour de la remise des diplômes : heureux d’en avoir terminé, mais nostalgiques déjà du chemin parcouru.
Dans ce contexte tendu, Brian Epstein lui-même vit un calvaire. Le manager, d’ordinaire flegmatique, a du mal à gérer l’avalanche de problèmes en 1966. En privé, il s’inquiète énormément : si les Beatles abandonnent la scène, son propre rôle sera diminué (lui qui excellait dans l’organisation de tournées, se voit mal simple agent artistique pour les disques seulement). Il tente de rassurer la presse sur la popularité intacte du groupe, tout en pressant John de s’excuser pour l’affaire Jésus, et en promettant aux promoteurs locaux que tout se passera bien. Cette pression sur Epstein rejaillit parfois sur ses protégés, avec quelques engueulades mémorables – dont l’une à Los Angeles où Brian reproche à John son comportement désinvolte face aux journalistes et menace de tout annuler s’il continue, ce à quoi John aurait crié : « Vas-y, annule ! On s’en fiche ! », avant de claquer la porte. Ce genre d’altercation reste l’exception : globalement, le quatuor reste uni face à l’extérieur, ne lavant pas son linge sale en public. Mais la lassitude est bien là. Paul McCartney, plus tard, décrira 1966 comme « une fin de règne », où chacun s’est replié dans sa bulle pour survivre aux derniers concerts. George passe son temps libre à sitariser, emporté par sa nouvelle passion pour la musique indienne, ce qui l’isole un peu des autres en tournée (il s’enferme pour pratiquer pendant que John va faire du tourisme éclair ou que Paul discute avec des journalistes). John consomme de plus en plus de substances (amphétamines, marijuana, LSD en coulisses) pour « tenir le coup et échapper mentalement aux chambres d’hôtel », ce qui préoccupe ses camarades. Ringo, stoïque, suit le mouvement mais confiera avoir eu « l’impression de devenir fou » par moments dans les jets privés entre deux villes, quand le bruit fantôme des cris lui vrillait encore les tympans.
En définitive, les tournées US ont imposé aux Beatles une épreuve humaine autant qu’artistique. Leur amitié et leur humour – cette fameuse Beatles camaraderie – ont longtemps servi de soupape, mais à la fin, même cela ne suffisait plus. La phrase de George dans l’avion quittant Candlestick Park, « Je ne suis plus un Beatle », n’était pas qu’une boutade : elle traduisait son désir profond de retrouver une identité individuelle, loin de la machine folle qu’était devenue “The Beatles on Tour”. Bien que le groupe n’était pas près de se séparer (ils continueront ensemble encore quelques années en studio), 1966 marque la fin d’une unité naïve. Chacun a pu mesurer les limites de l’exercice et les divergences de priorités : George et John privilégient désormais leur quiétude personnelle et leur liberté d’expression, même au détriment du succès scénique ; Paul reste le seul encore enthousiasmé par l’énergie du live, mais doit se résoudre à suivre la majorité.
La dernière image en coulisse de la tournée, ce 29 août 1966, est presque mélancolique : les quatre garçons se congratulent sur le tarmac, soulagés d’avoir « survécu ». Brian Epstein ouvre des bouteilles de champagne dans l’avion pour fêter la fin du tour, mais l’ambiance est étrange, mêlée de joie et de nostalgie. « Je crois qu’on ne réalisait pas trop sur le moment que c’était fini », dira Ringo. « On était juste contents de rentrer à la maison. Ce n’est que plus tard qu’on s’est dit : wow, plus de tournées, plus jamais ». Cette prise de conscience collective, douloureuse mais nécessaire, signera le début d’une nouvelle phase pour les Beatles – plus repliée sur le studio, et hélas marquée aussi par la fin progressive de leur insouciance commune.
Après la scène : un tournant pour les Beatles
La conclusion de la tournée américaine de 1966 marque un véritable tournant dans la carrière des Beatles. En décidant d’abandonner les concerts, le groupe prend l’une des décisions les plus audacieuses (et risquées) de l’histoire du rock. À l’époque, personne n’aurait imaginé qu’un groupe au sommet de sa popularité puisse cesser de se produire sur scène – c’était tout simplement sans précédent. Pourtant, c’est exactement ce que les Beatles ont fait. Epuisés par trois années de tournées incessantes et aspirant à d’autres horizons créatifs, ils choisissent le silence scénique au profit du laboratoire du studio.
Les conséquences sur leur carrière seront immenses, essentiellement positives sur le plan artistique. Libérés de l’obligation de composer des chansons faisables en concert, les Beatles vont se permettre toutes les expérimentations. Dès la fin 1966, chacun vaque à ses occupations : George s’envole en Inde approfondir sa pratique du sitar et sa quête spirituelle, John part tourner un film en Espagne (How I Won The War), Ringo profite de sa famille, et Paul voyage en France puis s’immerge dans la scène artistique londonienne. Quand ils se retrouvent en studio en novembre 1966, c’est avec un état d’esprit neuf et une effervescence créative inouïe. L’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, que beaucoup considèrent comme leur chef-d’œuvre, naîtra en grande partie grâce à cette nouvelle liberté. Comme le dira plus tard George Martin, leur producteur : « S’ils avaient continué à tourner, jamais nous n’aurions pu passer 700 heures sur Sgt. Pepper. C’est parce qu’ils avaient arrêté la scène qu’ils ont pu se consacrer pleinement au studio et repousser les limites ».
Sur le plan commercial, la peur de Brian Epstein selon laquelle « sans concerts, le public va nous oublier » s’avérera infondée. Certes, la fin de 1966 voit un petit creux médiatique autour des Beatles – absence de tournée, pas de nouvelle apparition publique – et d’autres artistes commencent à occuper le devant de la scène (les Monkees à la télévision, les Rolling Stones qui, eux, tournent encore, etc.). Mais l’attente n’en est que plus forte pour leur retour discographique. En février 1967, ils reviennent avec le 45 tours Penny Lane/Strawberry Fields Forever, qui bien que surprenant et plus sophistiqué, se hisse en tête des charts. Puis en juin, Sgt. Pepper sort et c’est l’apothéose : l’album se vend par millions, la critique est extatique, le Times de Londres parle même d’un triomphe culturel majeur. Les Beatles confirment ainsi qu’ils peuvent rester au sommet sans fouler une seule scène. Leur carrière se réoriente vers les albums-concepts, les explorations en studio, les films (Magical Mystery Tour, Yellow Submarine), bref vers une approche moins immédiate du public mais tout aussi influente.
Au-delà de la musique, l’arrêt des tournées aura aussi un impact sur la dynamique interne du groupe. Privés de l’adrénaline du live et de la fraternité forcée des déplacements constants, les Beatles vont graduellement s’individualiser. L’année 1967 se passe dans une euphorie collective (avec notamment le voyage initiatique en Inde et l’utopie psychédélique du Summer of Love dont ils sont les chantres), mais dès 1968, les personnalités s’affirment et les tensions latentes resurgissent en studio, sans la soupape des tournées pour resserrer les liens. Il n’est pas exagéré de dire que les tournées avaient jusqu’alors entretenu leur cohésion – face à la folie extérieure, ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes, ce qui attisait la camaraderie. Une fois cette épreuve commune disparue, les différends artistiques ou personnels ont eu plus de place pour grandir. En ce sens, l’après-1966 contient en germe la fin du groupe en 1970. Comme l’a analysé un jour John Lennon, « la route, c’était éprouvant, affreux même sur la fin. Mais au moins, quand on était quatre ensemble dans ces loges et ces chambres d’hôtel, on était The Beatles, unis contre le monde. Après, on est redevenus John, Paul, George, Ringo, avec nos vies séparées. » Il y a sans doute du vrai dans cette nostalgie.
Pour Brian Epstein, ce tournant sera tragique. Le manager, dépossédé de sa mission d’organiser des tournées, se sent inutile et plonge dans la dépression. Certes, il continue de gérer les affaires courantes et de négocier de juteux contrats (notamment la production du film Yellow Submarine), mais il est de plus en plus marginalisé. Son décès brutal en août 1967 – overdose accidentelle de médicaments – marque la fin de l’époque Beatlemania à tous égards. Il est poignant de penser que Brian n’aura connu les Beatles qu’en tant que bêtes de scène adorées des foules, et n’aura pas vraiment vu le fruit de leur réinvention en studio (il meurt deux mois après Sgt. Pepper). Son absence rendra le groupe encore plus vulnérable aux dissensions dans les années suivantes.
En somme, l’arrêt des tournées américaines en 1966 est un pari payant pour la carrière artistique des Beatles, qui en sort grandie, mais c’est aussi un point de bascule aux conséquences humaines complexes. Il ouvre la voie à la période la plus créative du groupe, tout en amorçant, en filigrane, leur glissement vers la séparation. Comme un sportif de haut niveau qui se retire au sommet, les Beatles ont quitté la scène live sur un coup d’éclat – et ce retrait volontaire a contribué à forger leur légende. Peu d’icônes de la pop peuvent se targuer d’avoir dit « stop » à la gloire tournante par choix. En cela, une fois de plus, les Beatles ont été pionniers.
Héritage durable sur le paysage musical américain
Les trois tournées américaines des Beatles de 1964 à 1966 n’ont pas seulement bouleversé la vie du groupe : elles ont aussi laissé une empreinte indélébile sur la musique et la culture américaines. Le passage de la tornade Beatles a transformé le paysage du rock aux États-Unis, aussi bien du point de vue des pratiques de concert que de l’évolution des mentalités dans l’industrie et chez le public.
D’abord, les Beatles ont ouvert l’ère des méga-concerts modernes. Avant eux, les tournées de rock’n’roll se limitaient souvent à des théâtres ou des salles modestes (1 000 à 5 000 places), hormis quelques exceptions d’Elvis Presley dans des arènes. En remplissant des enceintes comme le Shea Stadium (55 000 places) ou des grands auditoriums municipaux de 15-20 000 sièges, les Beatles ont prouvé qu’il existait une demande populaire pour des concerts de rock de très grande ampleur. Ils furent les premiers à transformer un concert pop en événement de masse digne d’un match de championnat. Ce faisant, ils ont pavé la voie pour que d’autres artistes tentent des shows dans des stades – même si pendant quelques années, personne n’a su reproduire leur exploit. Il faudra attendre la fin des années 1960 et surtout les années 1970 pour voir des groupes (les Stones en 1969, Led Zeppelin au début 70s, etc.) oser des tournées en stades. Mais tous reconnaissent la dette envers le concert du Shea Stadium 1965, véritable acte fondateur du stadium rock. Ce concert a d’ailleurs été abondamment documenté (filmé pour la télévision et diffusé ultérieurement), servant de modèle et de mise en garde à la fois : modèle pour la dimension spectaculaire et l’engouement populaire, mise en garde pour les carences techniques criantes. L’image de ces Beatles minuscules au milieu du terrain, submergés par le bruit, a marqué les esprits des producteurs et ingénieurs du son. Beaucoup ont réalisé qu’il fallait repenser la sonorisation et l’organisation des grands concerts. On peut dire que la technologie des concerts live a fait un bond grâce (ou à cause) des Beatles : l’invention des systèmes de sonorisation plus puissants et directionnels, l’usage systématique de retours de scène, l’amplification des batteries et la microphonie avancée – tout cela s’est développé en partie pour relever le défi que les Beatles avaient mis en lumière. Par exemple, la société californienne McCune Sound qui a sonorisé le concert de Candlestick Park en 1966 avait noté sur son carnet de commande : « Apportez tout ce que vous trouverez ! », consciente de devoir mobiliser un matériel inédit pour tenter de couvrir le vacarme. Ce concert, paradoxalement déficitaire financièrement pour les promoteurs (une première pour un show des Beatles), a néanmoins servi de cas d’école sur la nécessité d’adapter les coûts et la logistique pour ce type d’événement géant. En ce sens, l’héritage des tournées Beatles se mesure aussi à l’aune de l’industrialisation des tournées qui suivra : après eux, les organisateurs seront mieux préparés pour gérer foule, sécurité, son, lumière – apprenant des succès comme des erreurs de la Beatlemania.
Sur le plan du public, les tournées des Beatles ont contribué à forger le concept moderne de fan de rock. Avant eux, on parlait de « fans » surtout pour les idoles adolescentes (Frank Sinatra dans les années 40, Elvis dans les 50s). Avec les Beatles, la notion s’élargit et gagne en légitimité culturelle. Le phénomène Beatlemania, d’abord moqué, finit par être pris au sérieux comme fait social, ouvrant la porte à l’idée que la musique pop/rock n’est pas qu’une lubie d’ados mais un vecteur d’identité pour la jeunesse. En 1966, on voit même apparaître l’embryon de ce qu’on appellera plus tard la culture jeune unisexe : comme mentionné, de plus en plus de garçons rejoignent les filles dans les concerts Beatles, et le plaisir de la musique l’emporte sur l’hystérie romantique. Ce phénomène se prolongera avec les groupes de rock de la fin des 60s où garçons et filles partagent un même enthousiasme pour la musique live. Les Beatles ont donc largement dé-genré l’audience de la pop : si en 1964 ils étaient portés par les cris des jeunes filles, en 1967 ils sont vénérés autant par de jeunes hippies masculins que féminins. L’auteur Jon Savage écrira que la tournée 1966 des Beatles a « codifié un nouveau mouvement de jeunesse aux États-Unis », préfigurant les manifestations étudiantes (il fait référence à Berkeley fin 66) où l’on retrouve d’anciens fans des Beatles désormais politisés. Cela peut sembler tiré par les cheveux, mais l’idée est que les Beatles ont servi de catalyseur initial à une génération qui, soudée par la musique, est ensuite passée à l’action politique. Sans aller trop loin, on peut au moins affirmer qu’ils ont redéfini le rapport public-artiste : le public des Beatles a grandi avec eux, passant de la simple idolâtrie à une forme de respect pour leurs opinions et leur évolution musicale. Ce mode de relation, presque pédagogique, entre un groupe pop et son public se retrouvera plus tard pour d’autres grandes figures (Bob Dylan, par exemple, ou David Bowie dans les 70s), mais les Beatles en ont été les précurseurs sur une échelle de masse.
Les tournées américaines ont également eu un impact décisif sur la carrière d’autres musiciens. Elles ont entériné la « British Invasion » : après le triomphe des Beatles en 1964, des dizaines de groupes britanniques ont pu tourner aux États-Unis et y rencontrer le succès (les Rolling Stones, The Who, The Kinks, etc.). Les promoteurs US, initialement frileux à l’idée de faire venir des pop bands anglais, ont été convaincus par l’engouement sans pareil suscité par les Beatles. De plus, sur les premières parties ou dans l’entourage de tournée, nombre d’artistes américains ont bénéficié de cette exposition. Par exemple, The Ronettes et Brenda Holloway ont vu leur cote grimper après avoir ouvert pour les Beatles – le public blanc découvrant ces artistes noires grâce à ces concerts. The Remains, petit groupe de Boston, a acquis un statut culte en partie pour avoir été de la tournée 66. Et surtout, un jeune guitariste de 22 ans nommé Jimi Hendrix assiste comme spectateur émerveillé au concert des Beatles à Seattle en 1964 : il en sortira transcendé, déterminé à devenir lui aussi une rockstar de cette envergure. Trois ans plus tard, Hendrix jouera à son tour au stade de Seattle, preuve que l’inspiration a fait son chemin. On sait également qu’un jeune californien du nom de Tom Petty a décidé de faire de la musique le jour où, adolescent, il a vu les Beatles en concert en Floride en 1964 – une révélation pour lui. Des témoignages analogues se retrouvent chez Billy Joel (futur pianiste-chanteur qui a assisté au Shea Stadium 1965 à 16 ans), ou Gene Simmons (futur bassiste de Kiss, présent au Dodger Stadium 1966 enfant). Pour toute une génération de futurs musiciens américains, avoir vécu la Beatlemania en direct a été le déclic d’une vocation. On peut donc tracer une ligne d’influence directe : sans les tournées des Beatles, le rock US de la fin des 60s et des 70s n’aurait peut-être pas connu la même effervescence, faute d’électrochoc initial.
Enfin, au-delà de la musique, l’héritage des tournées Beatles se ressent dans la culture populaire américaine au sens large. Ils ont contribué à populariser l’image du groupe de rock cool et fraternel, faisant passer le rock’n’roll du statut de mode passagère à celui de phénomène générationnel respectable. Les médias américains, après 1966, ne traiteront plus les nouvelles idoles rock avec le même mépris simplificateur : la Beatlemania étant passée par là, les rédacteurs en chef comprennent qu’il se joue quelque chose de profond avec cette jeunesse et sa musique. La couverture médiatique du rock gagne en qualité, avec l’apparition de magazines spécialisés plus sérieux (le lancement de Rolling Stone magazine en 1967 s’inscrit dans ce contexte, et son fondateur Jann Wenner a souvent cité l’impact des Beatles). Sur le plan des spectacles, la mania Beatles a inspiré de nouveaux standards pour la promotion de concerts (ventes de merchandising à la sortie des shows, t-shirts, programmes souvenirs – autant de pratiques courantes aujourd’hui qui furent portées à un niveau inédit lors des tournées Beatles). Le concept même de la tournée événement – ce que plus tard on appellera les « stadium tours » ou « world tours » de superstars – prend racine en partie en 1964-66. Quand Michael Jackson ou U2 rempliront des stades dans les années 80-90, ils marcheront en un sens dans les pas des Beatles, en bénéficiant certes de technologies bien plus avancées et d’organisations bien huilées héritières des leçons du passé.
Sur le front social, l’attitude progressiste des Beatles lors des tournées US a aussi eu une résonance durable. Leur refus de jouer devant un public ségrégué a été salué dans les livres d’histoire comme un geste notable dans l’intégration de la musique populaire : pour la première fois, des artistes blancs mondialement connus prenaient position publiquement pour les droits civiques en contexte de tournée. Ce précédent a sans doute encouragé d’autres musiciens à faire preuve de conscience sociale. Quand, en 1968, James Brown organise un concert pour calmer les violences après l’assassinat de Martin Luther King, ou quand Joan Baez et Bob Dylan chantent lors de marches de protestation, ils inscrivent la musique dans un engagement moral que les Beatles eux-mêmes avaient inauguré modestement en 1964. De même, les propos des Beatles contre la guerre du Vietnam en 1966 préfigurent la vague de chansons et de concerts anti-guerre qui déferlera à partir de 1967-68 aux États-Unis (on pense au festival de Woodstock en 1969 comme apothéose de cette tendance). Bien sûr, Lennon n’a pas créé le mouvement pacifiste, mais son statut de superstar pop manifestant une opinion a aidé à démocratiser l’idée que les musiciens pouvaient être des acteurs du débat public.
En définitive, les tournées américaines des Beatles ont été un véritable sismographe des années 60 : elles ont enregistré en accéléré les secousses d’une décennie de changements, tout en y contribuant activement. Sur le plan musical, elles ont établi de nouveaux records et de nouvelles normes pour la performance live. Sur le plan culturel, elles ont renforcé le pouvoir de la jeunesse et de la musique comme vecteurs de changement social. Et sur le plan humain, elles ont offert à des millions de personnes des moments d’euphorie collective inoubliables – que ce soit la nuit magique de Shea Stadium où, sous un ciel d’été new-yorkais, 55 000 jeunes ont chanté et crié à l’unisson, ou les brefs instants de silence suspendu où l’on entendait Paul murmurer Yesterday au milieu d’un stade normalement déchaîné.
Plus de cinquante ans ont passé, et pourtant l’ombre de ces tournées plane encore sur la façon dont on conçoit les concerts aujourd’hui. Chaque fois qu’un artiste remplit une arène ou qu’une foule de fans allume des lumières de téléphone dans la nuit pour accompagner une chanson, on peut voir un écho lointain de ces premières foules brandissant des briquets aux concerts des Beatles (pratique née lors de Yesterday, dit-on). Chaque fois qu’une popstar doit annuler un show en plein air pour cause d’orage et qu’un hashtag s’enflamme sur Twitter, on peut repenser aux Beatles pataugeant sur la scène détrempée de Cincinnati en 66, inventant malgré eux le rain check. Et chaque fois qu’un musicien célèbre prend position sur une question sociale, on peut se souvenir de John Lennon devant les caméras en 1966, mal à l’aise mais sincère, admettant qu’il était allé trop loin avec Jésus tout en maintenant, au fond, sa vision du monde.
Les tournées américaines des Beatles furent brèves (trois étés seulement), intenses, et inimitables. Elles constituent un chapitre unique où se mêlent la gloire éclatante d’une génération pop et les fractures profondes d’un pays. Pour le public passionné de l’histoire des Beatles, ces tournées sont plus que de simples listes de dates et de setlists : elles sont une épopée en accéléré de la révolution musicale et culturelle des Sixties. Une épopée faite de nuits blanches, de cris assourdissants, de guitares inaudibles, de triomphes et de crises – et qui, malgré ses excès et ses chaos, a laissé un héritage harmonieux dans la grande symphonie du rock américain.
En reprenant l’avion pour Londres fin août 1966, les Beatles tournaient la page de la scène, mais ils laissaient derrière eux un public américain à jamais transformé, des souvenirs flamboyants gravés dans la mémoire collective et un horizon musical élargi, prêt à accueillir les révolutions à venir. C’était la fin de la Beatlemania sur le sol américain – mais le début de la légende intemporelle des Beatles, qui s’écrira désormais dans les sillons des disques et dans le cœur de ceux qui avaient vibré à leurs tournées légendaires.
