Sortie le 17 novembre 1980, Double Fantasy marquait le retour de John Lennon après cinq années de silence musical. Un album profondément personnel, qui capturait les joies et les luttes d’une vie partagée avec Yoko Ono. Parmi les morceaux qui composent cet œuvre émotive, l’une des pièces maîtresses demeure sans conteste « I’m Losing You ». Véritable hymne à la vulnérabilité et au doute, cette chanson incarne toute la complexité de l’état d’esprit de Lennon à l’aube de sa tragique disparition.
Sommaire
- Une naissance marquée par la distance
- La peur de la perte, au cœur de la chanson
- Un son brut et direct
- L’absence de la version brute et l’enregistrement final
- Un héritage laissé intact, mais une trace inachevée
Une naissance marquée par la distance
L’origine de « I’m Losing You » remonte à l’été de 1980, lors du séjour de John Lennon à Bermuda. Ce dernier, tenté de joindre Yoko Ono au téléphone, se retrouve frustré par un échec de communication qui semble illustrer toute l’ambiguïté de leur relation à ce moment-là. Dans une interview donnée à David Sheff, Lennon expliquait que la chanson était née de cette incompréhension :
« Cela a littéralement commencé lorsque j’ai essayé d’appeler depuis les Bermudes et que je n’ai pas réussi à la joindre. J’étais furieux et je me sentais perdu dans l’espace… c’est une description de la période de séparation des années 70 autant que de cet instant où je n’ai pas pu la joindre au téléphone. »
John Lennon, 1980, All We Are Saying, David Sheff
Cependant, cette chanson avait une gestation plus longue, remontant à la fin de 1978, lorsqu’il avait commencé à écrire et enregistrer un morceau intitulé « Stranger’s Room » sur un piano chez lui. Bien que non terminé, ce premier jet comprenait déjà les vers et certaines idées lyriques essentielles. Mais il manquait encore un refrain marquant et une structure solide. C’est en 1980, après avoir retravaillé cette maquette pendant son séjour à Bermuda, que Lennon décida de redonner vie à ce morceau sous le titre définitif de « I’m Losing You ».
La peur de la perte, au cœur de la chanson
Les paroles de « I’m Losing You » reflètent une angoisse profonde de perdre une personne précieuse. Yoko Ono, dans ses réflexions sur la chanson, expliqua que Lennon avait écrit ce morceau à une époque où il craignait de la perdre. Elle se souvient avec émotion des premiers instants de la chanson, déjà chargés de sens :
« Il l’a écrite en pensant qu’il allait me perdre. ‘I’m Losing You’ a été écrite juste avant le début des enregistrements de Double Fantasy. Au début, il l’avait dans une forme légèrement différente. Je me souviens de John jouant ce morceau au piano et puis il l’a développé à partir de cette base. […] C’est une chanson incroyable. Quand je l’entends, cela me fait presque m’évanouir. Elle est si bien écrite, et l’émotion est si forte. Je me sens évidemment coupable, en tant que femme, car il avait peur de me perdre. »
Yoko Ono, Starting Over, Ken Sharp
Les paroles de la chanson, accompagnées de la mélodie poignante, révèlent toute la fragilité de Lennon à ce moment de sa vie. La peur de la séparation, de la distance qui se creuse, est palpable, tout comme l’espoir désespéré d’une réconciliation. La chanson devient ainsi un cri de détresse, mais aussi une tentative de renouer avec les fondements de l’amour et de l’engagement.
Un son brut et direct
En studio, l’enregistrement de « I’m Losing You » se fit dans une ambiance électrique, avec des musiciens issus de l’univers du rock, notamment le groupe Cheap Trick. Leur arrivée en août 1980 à New York pour participer à l’enregistrement de l’album marqua un tournant dans la création de la chanson. Le guitariste Rick Nielsen et le batteur Bun E. Carlos, membres du groupe, furent invités à participer à l’enregistrement. Lors de ces sessions, la composition se forgea dans une atmosphère de collaboration intense, où Lennon laissa les musiciens prendre des libertés créatives.
« Nous avons joué la chanson en direct. John jouait de la guitare et chantait, moi je jouais de la batterie, Rick jouait de la guitare, Tony Levin jouait de la basse, et George Small était aux claviers. Avec ces gars-là, la musique était prête à exploser. Ces musiciens étaient des stars, et c’était un plaisir de travailler avec eux. John était comme Chuck Berry, un parfait guitariste rythmique. »
Bun E. Carlos, Cheap Trick, Starting Over, Ken Sharp
L’ajout de la guitare solo de Rick Nielsen, avec une intervention particulière de la basse fretless de Tony Levin et des claviers de George Small, apporta une touche de tension palpable, d’une immédiateté brute qui contrasta avec le reste des morceaux de l’album, plus lisses et plus produits. La version brute de la chanson, telle que jouée par Cheap Trick, incarna l’esprit rock primitif qui animait Lennon dans ces derniers moments de sa carrière musicale.
L’absence de la version brute et l’enregistrement final
Si la version enregistrée avec Cheap Trick fut un franc succès en termes d’énergie brute et de spontanéité, elle ne fut toutefois jamais incluse sur Double Fantasy. En raison de l’aspect brut de la prise, qui se démarquait trop de la production plus polie de l’album, il fut décidé de la réenregistrer. La version définitive de la chanson fut enregistrée à partir de la fin août 1980. Le producteur Jack Douglas joua un rôle crucial dans ce processus de réadaptation, en veillant à ce que l’esprit du morceau soit préservé tout en ajustant le son pour qu’il s’intègre mieux dans le contexte de l’album. Les musiciens de la session, dont le batteur Andy Newmark, furent invités à écouter la version de Cheap Trick en temps réel, mais leurs performances furent adaptées et peaufinées pour correspondre davantage à l’ambiance de l’album.
« Je me souviens de l’entendre et de penser : ‘Wow, ça sonne tellement bien’. Ils nous l’ont joué un jour ou deux après l’enregistrement, mais pour une raison quelconque, nous avons coupé la chanson à nouveau. »
Andy Newmark, batteur, Uncut magazine
Les prises suivantes furent retravaillées, et ce n’est qu’après plusieurs essais, le 26 août, que la version finale de « I’m Losing You » fut enregistrée. Lennon se consacra pleinement à sa performance vocale, ajoutant une dernière touche d’émotion à la chanson. Un détail fascinant survint lors de l’enregistrement des paroles finales, où Lennon chantait la phrase « Don’t wanna lose you now », une citation directe du morceau « Something » de George Harrison, qu’il avait enregistré avec Ringo Starr et Klaus Voormann en 1970. Cela témoignait de l’hommage sous-jacent que Lennon rendait à son ami et collègue au sein des Beatles.
Un héritage laissé intact, mais une trace inachevée
Le 8 décembre 1980, John Lennon était tragiquement assassiné devant son domicile à New York. La sortie de Double Fantasy quelques semaines plus tôt avait été un retour tant attendu, et « I’m Losing You » en était l’une des chansons les plus révélatrices. Bien que la chanson ait connu un certain succès critique, il fut décidé que l’album ne comporterait plus de singles après la sortie de « Watching the Wheels » en mars 1981, marquant ainsi la fin d’une époque pour l’artiste.
Le morceau n’a pas perdu de sa puissance au fil des années. Il continue de capturer les dilemmes intimes de Lennon, d’un homme en proie à ses propres démons, mais aussi d’un artiste qui, en tant que père et époux, cherchait à surmonter ses craintes et ses incertitudes.
« I’m Losing You » reste ainsi une œuvre phare dans la discographie de John Lennon. Cette chanson, peut-être plus que d’autres, dévoile l’âme d’un homme pris entre ses luttes personnelles et son désir de trouver une réconciliation avec lui-même et les autres.
