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Les Fab Four de Liverpool Vs Oasis les Bad Boys de Manchester

Publié le 16 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Oasis, dans les années 1990, se réclame ouvertement des Beatles, multipliant les hommages, les emprunts et les clins d’œil à leurs idoles. Du style aux structures musicales, en passant par les provocations médiatiques, les Mancuniens bâtissent leur légende en miroir des Fab Four, jusqu’à croiser leurs héritiers. Une filiation bruyante, fascinante, ambivalente.


Sommaire

  • Racines d’une admiration viscérale
  • Empreintes musicales et stylistiques
  • Allusions explicites : titres, paroles, visuels
  • « Plus gros que les Beatles » : un miroir médiatique
  • Ce que les Beatles pensent d’Oasis
  • Rencontres, croisements et collaborations tangentielles
  • Parallèles socioculturels et fractures internes
  • Héritages croisés et divergences fondamentales
  • Une conversation longue de trente ans

Une filiation proclamée – et scrutée

Quand Oasis déboule au milieu des années 1990 avec Definitely Maybe, le Royaume-Uni voit ressurgir un phénomène qu’il n’avait plus connu depuis trois décennies : l’assurance insolente d’un groupe convaincu de pouvoir changer la face de la pop. Dès leurs premières interviews, Noel et Liam Gallagher citent Lennon et McCartney à chaque coin de phrase. Presque aussitôt, la presse brandit un parallèle flatteur – les nouveaux Beatles – qui fascinera autant qu’il empoisonnera la carrière des Mancuniens. Pourquoi cette comparaison a-t-elle pris ? Parce que, sous le vernis britpop, Oasis partage avec les Beatles une liste impressionnante de points communs : admiration affichée, emprunts mélodiques, clins d’œil assumés, déclarations croisées (parfois caustiques) et même une connexion familiale via le fils de Ringo Starr. Quatre décennies séparent les deux formations, mais leurs trajectoires s’entrelacent sans cesse, au point que la mythologie d’Oasis se raconte souvent en miroir de celle des Fab Four.

Racines d’une admiration viscérale

L’éducation musicale des Gallagher
Dans la petite maison ouvrière de Burnage, les vinyles familiaux tournent en boucle : Elvis, Stones, Kinks… mais surtout les Beatles. Noel, cadet ombrageux, raconte qu’il a appris la guitare en essayant de rejouer les accords de Ticket to Ride ; Liam, lui, se prend très tôt pour la réincarnation de Lennon – coiffure, lunettes rondes et réparties mordantes comprises. À l’école, ils transforment les bancs de classe en caisses de résonance, martelant des rythmes de She Loves You plutôt qu’ils ne suivent les cours.

Noel (1994) : « Sans les Beatles, je serais probablement devenu éboueur. Tout ce que j’ai voulu faire à seize ans, c’est écrire des chansons qui puissent tenir à côté des leurs. »

L’admiration n’est pas feinte : des années plus tard, Liam baptisera son premier fils Lennon, tandis que Noel offrira à sa fille le deuxième prénom Anaïs Stella en référence à Across the Universe.

L’héritage revendiqué publiquement
La génération britpop s’abreuve toute entière au catalogue sixties, mais Oasis pousse la référence à un degré quasi religieux. Au festival de Glastonbury 1994, Liam harangue la foule : « On est Oasis, on va tous vous ramener à la grande époque des Beatles, et si ça ne vous plaît pas, rentrez chez vous ! » Quelques mois plus tard, il lâche devant les caméras : « Lennon avait raison, on deviendra plus gros que Jésus. » La formule choque, mais elle installe le mythe : Oasis ne se contente pas d’être influencé, il se proclame héritier.

Empreintes musicales et stylistiques

Structures et harmonies
Écoutez l’intro de Don’t Look Back in Anger : le piano emprunte quasiment à l’identique la progression I–V–vi–IV qu’ouvre Imagine. Sur Whatever, un arrangement de quatuor à cordes évoque irrésistiblement Penny Lane. Les chœurs en ooooh placés derrière la voix principale rappellent l’écriture de George Martin pour Because ou Sun King.

Mélodies parallèles
Le refrain de All Around the World s’étire sur plus de neuf minutes, modulant autour d’une cadence gospel montée sur accords IV–I–V : impossible de ne pas penser à Hey Jude et son interminable na-na-na. La fin de She’s Electric revisite la ligne de basse sautillante de With a Little Help from My Friends. Même Supersonic résonne d’un solo dont certaines notes paraphrasent le riff de My Sweet Lord.

Production et expérimentation
Quand Oasis aborde l’album Standing on the Shoulder of Giants (2000), Noel se penche sur l’usage des pédales d’effet, du sitar et du backwards masking – trois signatures des sessions Beatles ’66-’68. Le morceau Who Feels Love? fait défiler drones indiens, percussions tablas et réverbérations psychédéliques qui ne dépareilleraient pas sur Revolver.

Allusions explicites : titres, paroles, visuels

Covers studio et live
Oasis grave une version musclée de I Am the Walrus en face B de Cigarettes & Alcohol (1994), choisissant, comme Lennon jadis, de la clôturer par une cacophonie free-form. En 2000, le single Who Feels Love? s’accompagne d’un Helter Skelter hargneux enregistré dans un sous-sol londonien aux murs tapissés de posters… des Beatles. Sur scène, Octopus’s Garden surgit parfois en codas improvisées ; You’ve Got to Hide Your Love Away s’invite lors de balances acoustiques.

Références textuelles
Le classique Wonderwall tient son titre de la B.O. expérimentale Wonderwall Music que George Harrison publia en 1968 ; Noel découvre ce disque dans un magasin d’occasions et trouve le mot « magnifique ». Dans The Masterplan, une ligne glissée à quarante secondes de la fin – « I’d like to be under the sea » – cite mot pour mot Octopus’s Garden. D’You Know What I Mean? lance une sirène aérienne qui mime le psychedelic swoosh ouvrant Tomorrow Never Knows.

Iconographie
La pochette de Be Here Now place une Rolls-Royce dans une piscine, clin d’œil au film Help! où Lennon roule en chapeau de capitaine devant une piscine luxueuse. L’affiche originale de la tournée Morning Glory reproduit la typographie bicolore de Let It Be. Quant au verso de Definitely Maybe, il met en évidence un portrait de Lennon posé sur un ampli Vox, captant subtilement l’héritage.

« Plus gros que les Beatles » : un miroir médiatique

Prophétie auto-entretenue
Lorsque Liam proclame, en 1995, « Oasis sera bientôt plus gros que les Beatles », la sentence déchaîne tabloïds et débats télévisés. Noel prend vite conscience du piège et tente de calmer le jeu : « On ne sera jamais meilleurs qu’eux ; on essaie simplement d’écrire des chansons qui restent. » Trop tard : chaque classement de ventes, chaque faux pas scénique, chaque simple guitare douze-cordes devient prétexte à mesurer la distance Oasis-Beatles.

Comparaison des trajectoires
Le parallèle frappe : deux fratries rivales pilotent la section créative (Lennon/McCartney ; Noel/Liam), deux ascensions météoriques (1963-1966 ; 1994-1996), deux conquêtes américaines retransmises à la télévision (Ed Sullivan Show et Saturday Night Live respectivement), deux hystéries adolescentes culminant en concerts de stades (Shea 1965 ; Knebworth 1996). La différence, c’est la durée : les Beatles se mutent ensuite en groupe studio révolutionnaire ; Oasis, après Be Here Now, traverse une zone de turbulences qui rappelle plutôt la période Let It Be – sans la même réinvention artistique.

Ce que les Beatles pensent d’Oasis

Paul McCartney : soutien teinté d’ironie
Interrogé en 1996, Macca déclare : « Ils sont frais, ils écrivent de bonnes chansons. Mais le jour où ils ont affirmé qu’ils seraient plus grands que nous, ils se sont tiré une balle dans le pied. Mieux vaut être plus gros que le dire. » Plus tard, il confie apprécier Slide Away, qu’il considère comme la meilleure ballade britpop. On le voit même encourager les frères, séparément, à reformer le groupe : « Vous regretterez de ne pas remettre ça tant que vos voix tiennent la route. »

George Harrison : critiques acides
Toujours caustique, George lâche en 1996 : « Ils ont de bons morceaux, mais la musique manque de profondeur, et Liam est un poids mort. Il fait passer le groupe pour une bande de crétins. » Liam, piqué au vif, réplique publiquement : « Je l’adore comme compositeur, mais comme mec c’est un nibard. » Malgré le clash, Noel racontera avoir rencontré Harrison en privé : « Il était cool, il m’a juste dit de continuer à écrire. »

Ringo Starr : bienveillance et filiation
Ringo adopte un ton plus diplomate : « Ils ne sont pas nous, mais ils ont du cœur », dit-il lors d’un gala caritatif en 1997. Quelques années plus tard, il assiste à un concert d’Oasis à Los Angeles ; Liam avouera avoir dû quitter la loge tant il était « pétrifié de rencontrer son batteur préféré ». Ringo possède en outre un lien direct avec le groupe : son fils Zak Starkey deviendra le batteur d’Oasis de 2004 à 2008, enregistrant notamment sur Lyla et The Importance of Being Idle.

Rencontres, croisements et collaborations tangentielles

Backstages et plateaux télé
Noel évoque une soirée londonienne où Paul McCartney l’a félicité pour Live Forever en chantonnant le refrain devant un cercle de journalistes médusés. Quant à Liam, il croise Ringo lors d’un tournage de clip ; le Beatle discute jardinage, Liam reste muet : « C’était trop pour moi, j’ai dû sortir fumer une clope », racontera-t-il.

Zak Starkey : passerelle rythmique
Le recrutement de Zak par Noel relève presque du clin d’œil karmique. À la première répétition, Liam lance : « Si ton vieux n’avait pas inventé la pop, on ne serait pas là. » Zak, pince-sans-rire, répond : « Alors jouons assez fort pour qu’il nous entende depuis Monte-Carlo. » Avec Starkey, Oasis retrouve un groove plus aéré et enregistre deux albums salués pour leur énergie retrouvée.

Projets avortés
Rumeurs persistantes évoquaient en 2007 une apparition de Paul McCartney à la basse sur une reprise commune d’Across the Universe. L’idée aurait avorté faute de calendrier. Noel révélera plus tard : « Paul était partant, mais on n’avait pas de morceau à la hauteur. »

Parallèles socioculturels et fractures internes

Icônes de classe populaire
Beatles et Oasis partagent un ADN prolétaire : docks de Liverpool vs cités de Manchester. Tous deux traduisent la fierté working-class britannique en hymnes universels, et tous deux se font porte-voix d’une jeunesse en mal de héros. Là où Lennon clamait « A working-class hero is something to be », Noel martèle « You and I are gonna live forever ». L’optimisme des années 1960 se mue en hédonisme des années 1990, mais le fil conducteur reste le même : la croyance qu’une guitare peut changer une destinée.

Tensions fraternelles
L’amitié Lennon/McCartney finit en joutes publiques ; la rivalité Noel/Liam vire aux injures sur scène. Dans les deux cas, la presse raffole du feuilleton. La différence est que, chez les Beatles, l’explosion se produit après sept ans et plusieurs réinventions artistiques ; chez Oasis, la fracture s’ouvre dès 1996, au sommet commercial. Les Beatles arrêtent la scène pour sauver la cohésion ; Oasis continue les tournées jusqu’à ce que la fracture devienne ingérable, se terminant par une guitare brisée dans les coulisses de Rock en Seine 2009.

Impact sur l’industrie
Les Beatles révolutionnent l’enregistrement multibande, le clip et l’album-concept ; Oasis relance le single vinyle, engrange des faces B au niveau album et redonne confiance aux labels britanniques dans la guitare après l’ère rave. Tous deux provoquent des ruées en magasins : en 1995, (What’s the Story) Morning Glory? dépassera le million d’exemplaires plus vite qu’aucun disque depuis Sgt. Pepper.

Héritages croisés et divergences fondamentales

Innovation vs tradition
Les Beatles mutent sans cesse : Merseybeat, pop baroque, psychédélisme, rock expérimental. Oasis, à l’inverse, se nourrit de classicisme : riffs simples, refrains fédérateurs, guitares épaisses. L’influence se situe davantage dans l’attitude (audace, esprit de bande) que dans la révolution sonore. Noel reconnaît volontiers : « On n’a jamais prétendu réinventer la roue ; les Beatles l’ont déjà fait pour tout le monde. »

Durée et postérité
Treize albums studio (Beatles + carrières solos principales) paraissent entre 1963 et 1973 ; Oasis, six albums sur quinze ans, puis un legs éclaté en solos concurrentiels. Là où les ex-Beatles tissent des collaborations entre eux ou avec d’autres artistes, les Gallagher optent pour la séparation définitive. Ironie : cinquante ans après sa sortie, Abbey Road reste dans le Top 20 britannique ; (What’s the Story) Morning Glory? y figure régulièrement aussi, preuve que les deux répertoires dialoguent encore dans les playlists.

Une conversation longue de trente ans

Oasis n’a jamais été – et ne sera jamais – « le nouveau Beatles ». Pas plus que les Beatles n’auraient voulu être Oasis s’ils étaient nés en 1972. Pourtant, l’histoire de la pop moderne montre que chaque génération cherche son miroir, son mythe fondateur à réinventer. Les Gallagher ont choisi de brandir leur admiration plutôt que de la cacher, quitte à attirer la comparaison la plus écrasante qui soit.

Cette bravade a nourri leur légende autant qu’elle a révélé leurs limites : vouloir se mesurer aux Beatles, c’est accepter de rester dans leur ombre. Mais c’est aussi, paradoxalement, inscrire son nom juste à côté dans l’imaginaire collectif. Trente ans après Supersonic et soixante après Love Me Do, les deux catalogues se répondent encore en stades, en pubs ou au casque des mélomanes. Les Beatles ont ouvert la voie ; Oasis a rappelé, à une époque dominée par l’électronique, que la formule guitare-basse-batterie pouvait encore fédérer des foules.

En fin de compte, les points communs les plus puissants ne résident ni dans les emprunts d’accords ni dans les clins d’œil visuels, mais dans l’étincelle de rêve qu’ils sèment tous deux dans l’esprit des gamins qui attrapent une guitare d’occasion. Lennon promettait que tout était possible ; Noel ajouta qu’on pouvait en plus le jouer très fort. Si la musique populaire est une grande conversation à travers les décennies, Oasis aura été l’un des interlocuteurs les plus bruyants – et les plus attachés à rappeler, inlassablement, le nom de ceux qui en ont écrit le premier chapitre.


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