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« How Do You Sleep? » : la plaie à vif de John Lennon contre Paul McCartney

Publié le 16 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

« How Do You Sleep? » de John Lennon, sortie en 1971, est une attaque frontale et acide contre Paul McCartney. Écrite après la séparation des Beatles, cette chanson mordante incarne le paroxysme de leur rivalité post-groupe. Portée par un slide guitar de George Harrison, elle illustre la colère blessée de Lennon face à son ancien frère musical.


Parmi les règlements de comptes les plus célèbres de l’histoire du rock, How Do You Sleep? de John Lennon figure sans conteste au sommet. Sorti en 1971 sur l’album Imagine, ce titre, d’une violence lyrique rarement atteinte, s’adresse frontalement à Paul McCartney, son ancien acolyte du tandem Lennon/McCartney. Il s’agit là d’une attaque froide, mordante, calculée — déguisée en chanson, mais armée comme un réquisitoire.

S’il existe des séparations douloureuses dans la vie des groupes, celle des Beatles fut d’une intensité quasi tragique. Après avoir régné sur les années 1960 et redéfini les contours de la musique populaire, le quatuor de Liverpool implose. L’usure créative, les divergences artistiques, les conflits de pouvoir et les enjeux financiers finissent par briser l’unité du groupe. Mais ce n’est pas tant la séparation elle-même que ses conséquences publiques et personnelles qui vont alimenter une querelle inédite entre les deux anciens frères ennemis : Lennon et McCartney.

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Une amitié transfigurée en rivalité

Ce qui avait commencé à Liverpool dans la camaraderie adolescente des Quarrymen, allait s’achever dans une joute post-Beatles, où les mots, plus que les accords, devenaient armes. Dès la fin des années 1960, les tensions s’accumulent. Lennon s’enfonce dans une approche plus radicale, politique, introspective. McCartney, au contraire, persiste dans la mélodie, l’humour, les chansons conçues comme divertissement accessible.

Ce divorce esthétique se double d’un contentieux juridique. Lorsque McCartney saisit la Haute Cour de Londres pour faire dissoudre légalement les Beatles en 1970, Lennon encaisse mal le coup. S’estimant trahi, il transforme son ressentiment en carburant créatif.

Un premier coup porté sur Ram

En 1971, Paul McCartney sort Ram, son deuxième album solo, accompagné de son épouse Linda. L’œuvre, plus élaborée que le premier McCartney, contient quelques allusions à Lennon, notamment dans Too Many People (« too many people preaching practices »), pique à peine voilée à l’égard des prises de position publiques de John et Yoko. Lennon, qui ne manque pas de les percevoir, entrevoit dans Ram une série de messages codés. Une photo de deux scarabées en train de copuler sur la pochette arrière semble lui confirmer la nature moqueuse du disque.

La réponse de Lennon sera brutale, directe, incendiaire.

How Do You Sleep? : une lettre de haine chantée

Enregistrée aux studios de Tittenhurst Park, propriété de Lennon, la chanson se construit autour d’un piano grave et menaçant, appuyée par une instrumentation millimétrée dirigée par Phil Spector. Mais c’est dans les paroles que le venin se déploie.

Lennon accuse McCartney d’avoir cessé d’être pertinent depuis Yesterday :
« The only thing you done was yesterday, and since you’re gone you’re just another day. »
Deux références d’un trait à Yesterday (1965) et au premier single solo de McCartney, Another Day (1971). L’insulte est ciselée, cruelle, chirurgicale.

Plus loin, il évoque la vacuité des productions récentes de son ex-partenaire :
« Muzak to my ears » — comme s’il s’agissait d’une musique d’ascenseur.

Dans ses brouillons initiaux, Lennon va plus loin encore :
« You probably pinched that bitch anyway. »
(« Tu l’as sans doute piquée, cette chanson »). Cette allusion à un plagiat supposé de Yesterday fut heureusement écartée, à l’instigation de son manager Allen Klein, qui craignait des poursuites en diffamation.

Une écriture collective sous tension

Les sessions d’enregistrement révèlent un climat tendu, presque malsain. Lennon est entouré de Yoko Ono, Allen Klein, et d’une poignée de musiciens de haut vol, dont George Harrison, qui signe un solo de slide guitar d’une intensité remarquable. Lennon, impressionné, aurait déclaré : « C’est le meilleur solo qu’il ait jamais joué. »

Mais la présence de Ringo Starr lors des séances donne lieu à un moment révélateur. Gêné par la virulence des paroles, il tente d’intervenir :
« That’s enough, John. »
Il n’est pas le seul à être mal à l’aise. Felix Dennis, témoin de l’enregistrement, raconte dans ses mémoires que la chanson faillit sombrer dans la scatologie puérile :

« C’était comme une bande de gamins dans les toilettes, faisant des blagues salaces et riant aux éclats de leur propre esprit. »

Plusieurs paroles furent écrites dans l’instant, souvent sous la dictée de Yoko ou de Klein. Lennon riait, plaisantait, trouvait ça drôle — mais savait exactement ce qu’il faisait.

Lennon, miroir d’un ressentiment refoulé

Avec le recul, Lennon lui-même reconnaîtra le caractère théâtral, presque exagéré, de la chanson :

« Ce n’était pas une vendetta. C’était une manière d’utiliser mon ressentiment comme carburant artistique. »

Dans All We Are Saying, sa célèbre interview avec David Sheff, Lennon admet que How Do You Sleep? lui servait aussi à exorciser ses propres frustrations. Il la compare aux morceaux les plus caustiques de Dylan, comme Like a Rolling Stone. Le but n’était pas seulement de blesser, mais de créer un choc.

Néanmoins, il en assume la responsabilité :

« Il savait que c’était faux, et moi aussi. Mais il savait aussi que ça ferait mal. »

McCartney : stoïcisme et silence

Paul McCartney, lui, choisit la voie de la retenue. Dans Many Years From Now, il revient sur la période avec une lucidité désarmante :

« Je ne voulais pas entrer dans une bataille publique. Et je suis heureux aujourd’hui de ne pas avoir répondu. Je n’ai aucun ressentiment. Je l’aimais. »

Il ajoute, non sans ironie blessée :

« Tout ce que j’ai fait, c’est Yesterday ? Ah bon ? Et Let It Be, The Long and Winding Road, Eleanor Rigby ? »
Mais il se refuse à l’escalade. Son seul geste en retour sera la chanson Dear Friend, enregistrée avec Wings peu après, prière de réconciliation plus que réponse acerbe.

Une amitié fracturée mais réparée

Malgré la violence de l’attaque, Lennon et McCartney finiront par se réconcilier. En 1974, ils se revoient à New York, jouent ensemble de manière informelle. Leur relation reste distante mais apaisée. Leur dernière rencontre aura lieu en avril 1976, à New York, chez Lennon. Ils parleront de tout… sauf de musique.

« On discutait de bébés, de pain fait maison, de chats. C’était mieux ainsi », dira McCartney.

Lorsque Lennon est assassiné en 1980, McCartney est dévasté. La chanson Here Today, en 1982, lui rend un hommage discret, pudique, tendre.

Une œuvre nécessaire, mais inconfortable

How Do You Sleep? reste, encore aujourd’hui, un morceau fascinant. Musicalement irréprochable, porté par des arrangements élégants et une interprétation millimétrée, il n’en demeure pas moins une œuvre chargée de colère, d’amertume, d’ironie. Un acte d’autodéfense autant qu’une vengeance.

Elle révèle le paradoxe de Lennon : un homme hypersensible, capable de générosité absolue, mais aussi de cruauté verbale extrême lorsqu’il se sent trahi. Cette chanson n’est pas à lire comme une vérité historique sur McCartney, mais comme le reflet d’un moment précis, d’un cœur blessé, d’un orgueil meurtri.


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