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« This Boy » : quand les Beatles signaient un succès… sans jouer une seule note

Publié le 16 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1964, George Martin transforme « This Boy » des Beatles en une version instrumentale poignante baptisée Ringo’s Theme. Sans qu’aucun Beatle ne joue une note, ce morceau devient un succès américain, illustrant le génie du producteur et l’aura culturelle du groupe. Une rareté musicale devenue moment de grâce.


L’alchimie musicale des Beatles repose sur un équilibre subtil : la complémentarité des personnalités, l’instinct affûté né de milliers d’heures passées ensemble sur scène, et une créativité toujours en éveil. Cette symbiose était si fine que même lorsqu’un membre vacillait — physiquement ou artistiquement — les autres compensaient avec un naturel déconcertant. Et pourtant, il existe dans leur discographie un morceau devenu un succès, notamment outre-Atlantique, auquel aucun des quatre membres du groupe ne participa : une version instrumentale de This Boy, enregistrée et arrangée par leur producteur, George Martin, sous le nom de Ringo’s Theme.

Sommaire

This Boy : une élégance mélodique aux racines doo-wop

Composée en 1963 par John Lennon et Paul McCartney, This Boy est une pièce atypique dans le répertoire précoce des Beatles. Dérivée du style doo-wop américain, elle adopte une structure en boucles d’accords et fait la part belle à l’harmonie vocale à trois voix. Inspirée par des groupes comme The Teddy Bears ou The Miracles, la chanson offre une sophistication inédite dans l’univers encore juvénile du rock britannique.

John Lennon la décrit comme un simple « exercice d’écriture à la Smokey Robinson », et pourtant, This Boy révèle un autre pan du talent du duo Lennon/McCartney : celui de la mélodie élégante, du contrepoint vocal maîtrisé, du lyrisme contenu. Loin des cris adolescents de She Loves You, la chanson traduit une certaine maturité émotionnelle.

Enregistrée le 17 octobre 1963, après les séances de I Want to Hold Your Hand, elle nécessita quinze prises pour parvenir à une version satisfaisante. Lennon, McCartney et Harrison y chantent en harmonie serrée, avec un passage central interprété seul par Lennon — un pont tendu d’intensité, où l’on perçoit déjà les prémices de You’ve Got to Hide Your Love Away.

Un bijou relégué… en face B

Malgré sa qualité, This Boy n’obtient pas immédiatement la reconnaissance qu’elle mérite. Elle est reléguée en face B du single I Want to Hold Your Hand, sorti au Royaume-Uni le 29 novembre 1963, puis aux États-Unis en janvier 1964. Dans une industrie où les ballades se vendent mal en 45 tours, elle reste dans l’ombre de son aînée.

Et pourtant, la presse spécialisée commence à percevoir l’évolution du groupe. Dans un article désormais célèbre du Times, publié en décembre 1963, le critique musical William Mann évoque This Boy comme une œuvre « harmonically intriguing », saluant son usage audacieux de chaînes d’accords pan-diatoniques — un vocabulaire jusque-là rare dans les colonnes d’un journal national à propos d’un groupe pop.

A Hard Day’s Night : un film, un thème, un succès inattendu

L’histoire de This Boy prend une tournure inattendue en 1964, lorsque George Martin décide d’en orchestrer une version instrumentale pour la bande-son du film A Hard Day’s Night. Dans une séquence mélancolique, on y voit Ringo errer seul, le regard perdu, longeant les berges de la Tamise. Pour accompagner ce moment introspectif — rare dans une comédie musicale effervescente — Martin adapte This Boy en une pièce pour orchestre à cordes et vents. Le thème est rebaptisé Ringo’s Theme.

Martin, fidèle à son talent de compositeur classique, transforme la ballade vocale en un lamento cinématographique, quasi hollywoodien. Sans batterie, sans guitare, sans les voix des Beatles, mais avec une intensité émotionnelle intacte. La musique souligne la solitude de Ringo, souvent relégué au second plan dans les dialogues du groupe, et anticipe déjà ses velléités d’acteur.

Dans les Anthology, Martin évoque ce passage avec fierté : « J’avais orchestré une version instrumentale de This Boy pour la scène où Ringo erre au bord de l’eau. Elle est sortie en single aux États-Unis — cela m’a fait plaisir. »

Quand George Martin devient le cinquième Beatle… au sens strict

Le succès de Ringo’s Theme aux États-Unis est révélateur. Dans un pays encore fébrile de Beatlemania, même une version orchestrale signée Martin, sans une note jouée par Lennon, McCartney, Harrison ou Starr, peut se hisser dans les charts. Preuve s’il en est de l’emprise du groupe sur l’imaginaire collectif, mais aussi de la place singulière qu’occupait George Martin dans leur mécanique créative.

En 1964, Martin sort un album intitulé Off The Beatle Track, compilation d’arrangements orchestraux de plusieurs morceaux du groupe. Ce disque, peu connu aujourd’hui, préfigure ce que d’autres producteurs — de Phil Spector à Giles Martin — tenteront par la suite : réinterpréter les Beatles par les prismes de l’arrangement symphonique.

Le succès de Ringo’s Theme souligne aussi une chose essentielle : Martin n’était pas un simple producteur technique. Il comprenait intimement les structures mélodiques des chansons, savait les isoler, les développer, les transcender. Il faisait ce que bien peu de producteurs osaient faire : créer de la musique originale à partir de la matière première du groupe, sans jamais la trahir.

Ringo Starr, premier rôle involontaire

Curieusement, Ringo’s Theme servira indirectement la carrière cinématographique de Ringo Starr. Cette scène de A Hard Day’s Night, où il erre seul dans un décor désolé, suscite chez le public une forme d’empathie. On découvre un Ringo mélancolique, presque poétique, bien loin du bouffon jovial auquel on l’associait souvent.

Cette image contribuera à faire de lui un personnage à part, capable de susciter une tendresse inattendue. Par la suite, Ringo poursuivra une carrière d’acteur, avec des rôles dans The Magic Christian (aux côtés de Peter Sellers), Son of Dracula ou encore Caveman. Ce regard mélancolique au bord de la Tamise, bercé par les cordes de This Boy, en fut l’acte fondateur.

Une chanson mineure devenue moment majeur

Avec le recul, This Boy est bien plus qu’une face B ou qu’un simple exercice de style. Elle incarne une transition. Celle d’un groupe qui abandonne progressivement les facilités du rock adolescent pour explorer les complexités harmoniques, les ambiances nuancées, les émotions plus feutrées. Elle montre que les Beatles savaient être tendres, subtils, lyriques — avant même Yesterday ou Michelle.

Et son adaptation par George Martin confirme ce que certains soupçonnaient déjà : les Beatles n’étaient pas simplement un phénomène pop. Ils étaient devenus, très tôt, matière à orchestration, à réinterprétation, à abstraction.

Le fait qu’un enregistrement instrumental, dénué de la présence physique des membres du groupe, puisse entrer dans les charts américains, montre à quel point l’aura des Beatles avait cessé d’être strictement musicale. Elle était devenue culturelle.

Une postérité discrète mais éloquente

Aujourd’hui encore, This Boy reste une référence pour les amateurs d’harmonies vocales. Reprise par de nombreux artistes, étudiée dans les conservatoires comme un exemple de modulation élégante, elle est souvent redécouverte avec émerveillement par ceux qui n’en connaissaient que le nom.

Quant à Ringo’s Theme, il figure sur plusieurs compilations de George Martin, notamment dans les coffrets consacrés à ses années chez EMI. Il est aussi un témoin précieux de cette époque où un producteur pouvait, dans l’ombre, tisser la légende d’un groupe tout en y inscrivant sa propre musique.


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