George Harrison et Bob Dylan ont tissé une relation artistique fondée sur un respect absolu. Leur complicité, née en 1964, a donné lieu à des collaborations marquantes, de « I’d Have You Anytime » aux Traveling Wilburys. Harrison voyait en Dylan une boussole musicale et spirituelle, un modèle de liberté créative. Une amitié sincère qui transcende les générations.
Parmi les multiples filiations artistiques qui tissent la trame de l’histoire du rock, rares sont celles aussi sincères, profondes et fécondes que celle qui lia George Harrison à Bob Dylan. Si Lennon et McCartney formaient un duo rival et complice, si Jagger et Richards jouaient sur la complémentarité des egos, la relation entre Harrison et Dylan relevait d’un autre ordre : celui du respect inconditionnel. À tel point que, lorsqu’on interrogea Harrison en 1976 sur l’unique artiste dont il écoutait les disques « quoi qu’il arrive », il répondit sans détour : « Of course, anything Dylan does is worth a listen. »
Sommaire
- Une curiosité musicale insatiable
- 1964 : la rencontre de deux icônes
- Une admiration mutuelle
- Des collaborations récurrentes et fructueuses
- Une influence permanente
- Une fidélité artistique sans faille
- Deux voix, un même souffle
Une curiosité musicale insatiable
George Harrison, bien qu’éclipsé médiatiquement par ses acolytes Lennon et McCartney durant les années Beatles, fut sans conteste le plus éclectique du groupe. Sa palette, tant dans ses compositions que dans ses inspirations, embrassait une diversité que peu de musiciens de sa génération pouvaient égaler.
De l’introspection mystique de Within You Without You à l’ironie grinçante de Piggies, de la tendresse immaculée de Something à la torpeur psychédélique de Blue Jay Way, Harrison a constamment élargi le spectre musical des Beatles. Et, lorsqu’il prit son envol en solo avec All Things Must Pass en 1970, c’est tout un continent de richesse musicale jusque-là contenue qui se révéla.
Mais cette créativité n’était pas née du néant. Harrison fut, plus que tout autre, un auditeur passionné, un explorateur du sonore. Qu’il s’agisse de musique classique indienne — découverte aux côtés de Ravi Shankar dès 1966 — ou de la soul de la Tamla Motown, son oreille n’était jamais rassasiée.
Dans une interview donnée à India Today en 1976, il déclarait encore écouter régulièrement ses vieux vinyles Motown, notamment Smokey Robinson (« J’ai écrit deux chansons sur lui », confiait-il) et Stevie Wonder. À cela s’ajoutaient Chuck Berry et George Benson. Mais parmi cette liste prestigieuse, un nom se détachait avec évidence : Bob Dylan.
1964 : la rencontre de deux icônes
La première rencontre entre Harrison et Dylan remonte à août 1964, à New York, au Delmonico Hotel. Les Beatles, alors en pleine Beatlemania américaine, sont présentés à Dylan par leur attaché de presse, Al Aronowitz. C’est ce soir-là, raconte la légende, que Dylan aurait initié les Beatles à la marijuana — mais au-delà de l’anecdote, c’est une connexion musicale qui naît entre le folk singer et les rockers de Liverpool.
Lennon, fasciné par la profondeur des textes de Dylan, s’en inspire immédiatement pour pousser l’écriture beatlesienne vers des territoires plus introspectifs, dès I’m a Loser et You’ve Got to Hide Your Love Away. Mais c’est Harrison qui nouera, dans la durée, une relation personnelle et artistique avec Dylan.
Une admiration mutuelle
À bien des égards, Harrison voyait en Dylan un frère d’âme. Tous deux avaient un rapport complexe à la célébrité, un besoin d’éloignement, une quête spirituelle. Tous deux traversèrent des phases de retrait, à l’écart du star-system. Et musicalement, Harrison se reconnaissait dans la liberté de ton, l’austérité rustique, la densité poétique des compositions de Dylan.
Cette admiration se traduit très tôt dans la carrière solo de Harrison. Le tout premier morceau de All Things Must Pass, I’d Have You Anytime, est coécrit avec Dylan en 1968. Ce morceau d’ouverture, sobre et limpide, contraste avec le déferlement orchestral qui suivra. C’est une main tendue, une invitation à l’intimité. Dylan écrit les paroles, Harrison compose la musique. Un équilibre parfait.
La chanson pose les bases de leur collaboration future : respect mutuel, humilité, écoute. Dylan se disait impressionné par la capacité d’Harrison à extraire de la douceur là où lui-même cherchait parfois l’aridité. Harrison, de son côté, saluait le talent de Dylan pour exprimer l’indicible.
Des collaborations récurrentes et fructueuses
Si I’d Have You Anytime constitue leur première collaboration publiée, les deux hommes continuent à se fréquenter et à enregistrer ensemble, souvent dans l’ombre. En 1970, Dylan participe discrètement aux sessions de All Things Must Pass, prêtant sa voix à quelques démos. Harrison, quant à lui, rejoint Dylan pour une version impromptue de Yesterday et Just Like a Woman dans les coulisses de Woodstock.
En 1971, Harrison organise le Concert for Bangladesh, l’un des premiers concerts caritatifs de l’histoire de la musique populaire. Dylan y fait une apparition surprise, après plusieurs années de quasi-disparition médiatique. Son interprétation de A Hard Rain’s A-Gonna Fall est saluée comme un retour en grâce, et Harrison est acclamé pour avoir su le convaincre.
Ce lien, quasi spirituel, trouve son apothéose en 1988 avec la formation du supergroupe The Traveling Wilburys, réunissant Dylan, Harrison, Roy Orbison, Tom Petty et Jeff Lynne. Là encore, Harrison est l’initiateur du projet. Il sent que ces musiciens, tous à un moment charnière de leur carrière, ont quelque chose de neuf à offrir ensemble, sans pression. Dylan accepte. Ils enregistrent deux albums, dans une ambiance détendue et fraternelle. Le résultat est à la hauteur : un rock lumineux, décomplexé, porteur d’une sagesse débonnaire.
Une influence permanente
Au fil des années, les chansons de Harrison porteront la trace de Dylan, parfois explicite (Behind That Locked Door, If Not For You, reprise du maître) ou plus diffuse dans leur structure narrative, leur ton méditatif, leur goût pour les accords ouverts.
Dylan, de son côté, exprime à plusieurs reprises son estime pour Harrison. Lors de l’intronisation de George au Rock and Roll Hall of Fame en 2004 (à titre posthume), Tom Petty rappellera que Dylan considérait Harrison comme « le plus spirituel d’entre nous ». Une parole lourde de sens dans la bouche d’un homme souvent avare en compliments.
Une fidélité artistique sans faille
Ce que Harrison aimait chez Dylan, ce n’était pas seulement les chansons. C’était l’intégrité. La capacité à changer de cap sans se justifier. À décevoir les attentes pour mieux rester fidèle à soi-même. En cela, Dylan incarnait ce que Harrison lui-même avait toujours recherché : la liberté.
Quand il affirme, en 1976, « bien sûr, j’écoute tout ce que Dylan fait », ce n’est pas un tic de langage. C’est la reconnaissance d’un phare dans sa vie musicale. Une constance dans l’exploration. Une boussole artistique.
Et cette fidélité ne s’est jamais démentie. Jusqu’à la fin, Harrison gardera dans sa discothèque personnelle les disques de Dylan, des classiques folk aux expérimentations religieuses des années 1980. À travers Dylan, c’est une certaine idée de l’artiste total qu’il défendait.
Deux voix, un même souffle
Aujourd’hui, on redécouvre cette amitié comme un modèle rare de dialogue artistique. Ni rivaux, ni partenaires exclusifs, Dylan et Harrison formaient un binôme parallèle. Deux solitudes complices. Deux parcours nourris de silences, de foi, de mots choisis.
Leur relation n’a jamais fait la une des tabloïds, mais elle irrigue en profondeur les œuvres respectives des deux hommes. Elle prouve que l’admiration peut être mutuelle, que la collaboration peut être simple, sans contrats ni ego. Juste deux voix, deux guitares, et un même souffle.
