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« Twist and Shout » : le cri primal qui a failli briser John Lennon

Publié le 16 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

L’histoire des Beatles regorge de moments de pure incandescence. Des instants où le génie, la fougue et l’urgence se conjuguent pour produire de l’or sonore. Mais peu d’épisodes résument mieux ce cocktail explosif que l’enregistrement de Twist and Shout, dernier morceau capté lors de la mythique session du 11 février 1963. Ce hurlement rocailleux de John Lennon, immortalisé en une seule prise, a depuis rejoint le panthéon des performances vocales les plus intenses du rock. Pourtant, derrière cette prouesse se cache une réalité plus sombre : ce chant quasi bestial aurait pu coûter à Lennon sa voix — et peut-être sa carrière.

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Une journée dantesque dans les studios EMI

C’est dans les studios d’Abbey Road que l’histoire se joue. Le 11 février 1963, les Beatles enregistrent, en une journée marathon de 13 heures, l’essentiel de leur premier album Please Please Me. George Martin, producteur exigeant et stratège éclairé, sait pertinemment qu’il ne faut pas entamer cette session par Twist and Shout. « Je savais que ce morceau allait mettre à rude épreuve les cordes vocales de John », expliquera-t-il plus tard. « Il fallait l’enregistrer à la toute fin, car après ça, il n’aurait plus de voix. »

Le choix est judicieux. Lennon, déjà enrhumé, la gorge irritée, donne tout ce qu’il a sur la première prise. Ce cri rauque, cet éraillement viscéral, cette intensité brute — c’est une délivrance. Il y aura bien une deuxième tentative, mais elle s’effondre aussitôt. Le verdict est sans appel : ce sera la première prise. Et ce sera un chef-d’œuvre.

L’héritage d’une reprise transcendée

À l’origine, Twist and Shout est un morceau rhythm and blues composé par Phil Medley et Bert Berns, et enregistré en 1961 par les Top Notes. Ce n’est pourtant qu’un an plus tard, grâce aux Isley Brothers, que la chanson prend de l’ampleur et devient un classique du répertoire soul américain. Les Beatles, grands amateurs de musique noire américaine, reprennent le titre dès leurs concerts à Hambourg puis durant leur tournée britannique de 1963 avec Roy Orbison.

Mais ce que les Beatles — et surtout Lennon — en font lors de cette session de février dépasse de loin la simple reprise. Le groupe insuffle une énergie brute, presque punk avant l’heure, et John Lennon, porté par un mélange de fièvre et de rage, transcende la partition. Son timbre, à la limite de la rupture, devient un instrument à part entière, déchiré entre douleur physique et volonté d’absolu.

Lennon, la voix mise à nu

Dans les Anthology, Lennon confie que Twist and Shout l’a laissé « à bout de souffle, la gorge en feu, comme si chaque déglutition lui arrachait la gorge au papier de verre ». Il avoue même avoir ressenti une forme de honte, pensant qu’il aurait pu chanter mieux. Pourtant, avec le recul, il accepte cette fragilité : « On entend juste un type frénétique qui fait de son mieux. »

Cette honnêteté brute, presque animale, fait toute la force de l’interprétation. Lennon ne triche pas, ne masque rien. Il se livre corps et âme. Ce n’est pas une performance polie, c’est une déflagration. Et c’est précisément cette authenticité qui rend le morceau inoubliable.

Paul McCartney le dira sans ambages : « Il y a une puissance dans la voix de John sur Twist and Shout qu’on n’a jamais égalée depuis. Et je sais pourquoi : il a bossé comme un damné ce jour-là. »

Une prise unique devenue mythique

À une époque où les artistes disposent de logiciels pour retoucher, polir, corriger, Twist and Shout reste un miracle de spontanéité. Une seule prise. Pas de re-recording, pas de doubles, pas de bidouillage. Juste quatre garçons dans un studio, une énergie électrique dans l’air, et une chanson que l’on pensait anodine et qui devient une déflagration.

C’est cette prise, brute et imparfaite, que l’on retrouve en clôture de l’album Please Please Me, sorti le 22 mars 1963. Un choix significatif : les Beatles terminent leur premier disque sur une note incandescente, presque violente, qui contraste avec la pop légère de titres comme Love Me Do ou Do You Want to Know a Secret.

Le public ne s’y trompe pas. Très vite, Twist and Shout devient un incontournable des concerts. Le cri primal de Lennon devient un passage obligé, au prix de son confort vocal.

Une sortie qui bouscule les codes

Devant l’engouement du public, EMI reçoit une avalanche de demandes pour sortir Twist and Shout en single. Mais les Beatles — et George Martin — s’y opposent. Ils estiment qu’extraire une chanson déjà présente sur l’album serait une régression commerciale. De plus, Lennon redoute de devoir répéter cette performance vocale sur scène soir après soir.

La solution de compromis est la sortie d’un EP éponyme en juillet 1963, qui comprend quatre titres de Please Please Me, dont Twist and Shout, A Taste of Honey, Do You Want to Know a Secret et There’s a Place. Malgré son format hybride et son prix plus élevé que celui d’un simple 45 tours, l’EP rencontre un immense succès. Il reste en tête des charts EP pendant 21 semaines et devient le disque de ce format le plus vendu au Royaume-Uni jusqu’alors, avec plus de 650 000 exemplaires écoulés.

Une image pour l’éternité

Le visuel de l’EP n’est pas en reste. La photo de couverture, prise par Fiona Adams, montre les Beatles en train de sauter dans les airs sur un site bombardé de Londres. Dynamique, joyeuse, urbaine, cette image capte parfaitement l’énergie du groupe et incarne, selon The Telegraph, « l’une des images-clés des années 1960, promesse d’une ère nouvelle où la vitalité juvénile allait triompher de la grisaille de l’après-guerre ».

L’image sera plus tard incluse dans l’exposition Beatles to Bowie: The 60s Exposed de la National Portrait Gallery. Elle fait désormais partie du patrimoine iconographique du XXe siècle.

Un impact générationnel

Au-delà de son succès immédiat, Twist and Shout marquera durablement les esprits. Elvis Costello racontera que c’est le premier disque qu’il a acheté avec son propre argent. John Robb, du groupe post-punk The Membranes, dira que c’est « la première fois que la pop est entrée dans [sa] conscience ». Le morceau devient un rite de passage, un choc sonore qui fait basculer une génération.

Même Genesis lui rend hommage : en 1982, leur EP 3×3 pastiche le visuel de Twist and Shout et inclut des notes de pochette signées Tony Barrow, fidèle plume des Beatles.

Un exemple de dépassement de soi

L’histoire de Twist and Shout, c’est aussi celle du dévouement artistique. À une époque où l’exigence technique ne saurait être dissociée du respect physique de l’artiste, la prise de risque de Lennon a de quoi surprendre. Mais elle témoigne d’un autre rapport au studio : un endroit où l’on pousse ses limites, où l’on va chercher ce qui nous échappe, quitte à y laisser un morceau de soi.

Il est difficile d’imaginer aujourd’hui un chanteur pop enregistrant un morceau dans de telles conditions, sans sauvegarde, sans repli possible. Ce jour-là, Lennon a donné tout ce qu’il avait. Il aurait pu perdre sa voix. Il a gagné l’éternité.

L’héritage d’un cri

Soixante ans après, Twist and Shout reste une leçon de rock’n’roll. Une pièce brute, émotive, qui n’a rien perdu de sa force. Son cri, loin d’être un effet, est une nécessité. Il exprime l’urgence, le besoin vital de dire, de crier, de chanter jusqu’à s’érailler.

Ce n’est pas un hasard si cette chanson ouvre le feu dans le film Ferris Bueller’s Day Off, ou qu’elle fait vibrer les stades encore aujourd’hui. Elle est universelle, intemporelle, indomptée.

Et pourtant, elle a failli coûter à John Lennon sa voix.


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