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« Only a Northern Song » : l’amère ironie de George Harrison écartée de Sgt. Pepper

Publié le 16 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

« Only a Northern Song » de George Harrison, écartée de Sgt. Pepper, incarne une dénonciation amère de l’injustice éditoriale dans l’univers Beatles. Composée en réaction à une répartition inéquitable des droits, cette chanson psychédélique et sarcastique reflète la frustration de Harrison, souvent relégué dans l’ombre de Lennon et McCartney. Rejetée de l’album phare, elle renaît dans Yellow Submarine, trouvant enfin un écho artistique et critique.


Lorsque l’on évoque Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, sommet psychédélique et révolutionnaire de la discographie des Beatles, rarement le nom de George Harrison surgit comme pierre angulaire du projet. L’album, salué comme l’un des plus grands accomplissements artistiques du XXe siècle, reste principalement l’œuvre du duo Lennon-McCartney, cerveau bicéphale d’un groupe alors au faîte de sa gloire créative. Pourtant, dans les coulisses des sessions de 1967, une chanson de Harrison faillit s’y glisser : Only a Northern Song, pièce sarcastique et désabusée qui, finalement, fut reléguée à la bande-son du film Yellow Submarine. Derrière sa construction bancale et son apparente nonchalance se cachait un message acide, un cri voilé de colère contre un système que le guitariste jugera, plus tard, profondément inique.

Sommaire

La voix d’un troisième homme

Si Paul McCartney et John Lennon concentrent, à juste titre, la majorité des louanges relatives à l’œuvre des Beatles, le rôle de George Harrison au sein du groupe ne saurait être réduit à celui d’un simple accompagnateur. Très tôt, il manifeste des velléités d’écriture, déposant ses premières compositions sur les galettes du groupe dès With the Beatles (Don’t Bother Me, 1963). Mais la dynamique créative du groupe ne lui laisse qu’un espace étroit : en moyenne deux chansons par album, parfois trois. Malgré un indéniable talent, Harrison doit se contenter des miettes.

La situation devient encore plus frustrante lorsque le groupe cesse de tourner en 1966 pour se consacrer exclusivement au travail en studio. Ce retrait de la scène, censé ouvrir de nouveaux champs d’expérimentation, accentue paradoxalement l’isolement créatif du « jeune frère » Harrison, relégué au rang de figurant dans le laboratoire sonore contrôlé par Lennon, McCartney et leur mentor, le producteur George Martin.

C’est dans ce climat que naît Only a Northern Song.

Une chanson amère et lucide

Composée début 1967, Only a Northern Song est le fruit d’une désillusion profonde. Harrison vient de prendre conscience de l’arnaque dont il a été victime dans le domaine de l’édition musicale. En 1963, encore adolescent, il avait signé les papiers proposés par Dick James, fondateur de Northern Songs Ltd., société qui gérait les droits d’auteur du catalogue Lennon-McCartney. Harrison, tout comme Ringo Starr, ne possédait alors qu’un modeste 0,8 % de cette société, contre 15 % pour John et Paul. Une répartition aussi inéquitable que pernicieuse.

En 1999, dans une interview accordée à Billboard, Harrison revenait sur cette époque avec amertume : « J’avais 18 ou 19 ans, et je me disais : ‘Formidable, quelqu’un va publier mes chansons !’ Mais ce que je ne savais pas, c’est qu’en signant ce document, je cédais en réalité la propriété de mes œuvres. C’était un vol pur et simple. »

C’est donc pour dénoncer cet état de fait qu’il écrit Only a Northern Song. Loin des effluves baroques de Sgt. Pepper ou des expérimentations mélodiques de Lucy in the Sky with Diamonds, le morceau adopte une posture désabusée et ironique. Il y chante : « It doesn’t really matter what chords I play, what words I say or time of day it is, as it’s only a Northern Song » (« Peu importe les accords que je joue, les mots que je dis ou l’heure qu’il est, car ce n’est qu’une chanson de Northern »). À travers cette déclaration faussement détachée, Harrison exprime toute sa frustration : à quoi bon s’impliquer si l’on ne contrôle rien, si l’on n’est qu’un rouage d’une machine qui vous dépossède de votre œuvre ?

Un rejet au parfum d’humiliation

La chanson est enregistrée en février 1967 aux studios Abbey Road. Le timing est parfait : les sessions de Sgt. Pepper battent leur plein, et Harrison a déjà contribué à l’album avec Within You Without You, morceau atypique aux sonorités indiennes. Mais Only a Northern Song ne convainc pas. George Martin, toujours peu enthousiaste face aux chansons du guitariste, la juge faible, voire indigente. Lennon et McCartney, eux, ne s’y opposent pas mais n’en défendent pas non plus la cause. La chanson est donc mise de côté. À la place, Harrison n’aura qu’une seule chanson sur Sgt. Pepper – contre plusieurs pour Paul et John, comme toujours.

Des années plus tard, le critique Ian MacDonald qualifiera Only a Northern Song de « litanie égocentrique » (self-indulgent dirge), soulignant son aspect monotone et brouillon. Un jugement sévère, mais révélateur de l’incompréhension que suscite encore cette chanson au ton si particulier.

Une réhabilitation tardive via Yellow Submarine

Ironie du sort, la chanson ne tombera pas dans l’oubli. En 1968, lorsque les Beatles doivent fournir de nouveaux morceaux pour le film animé Yellow Submarine, projet auquel ils n’attachent qu’un intérêt limité, Harrison ressort Only a Northern Song des tiroirs. L’ambiance psychédélique et absurde du film convient parfaitement à son atmosphère décalée et à son ton grinçant.

La chanson trouve enfin sa place, accompagnée d’un montage visuel kaléidoscopique qui en renforce l’étrangeté. Sur l’album Yellow Submarine, sorti en janvier 1969, elle côtoie d’autres compositions de Harrison comme It’s All Too Much – preuve qu’il était alors en train de trouver, doucement mais sûrement, une voix plus affirmée, plus personnelle.

Le regard critique évolue également. Peter Doggett y voit une dénonciation « glorieusement ironique » du système éditorial des Beatles, tandis qu’Alex Young célèbre les paroles comme « l’essence même de la désillusion lucide ». Brian Southall, quant à lui, n’hésite pas à parler d’une « dénonciation personnelle du business musical des Beatles ».

L’ombre de Northern Songs

Au cœur de cette affaire se trouve Northern Songs, société créée en 1963 par Dick James et le manager Brian Epstein pour gérer les droits du duo Lennon-McCartney. À l’époque, l’idée semblait naturelle : il s’agissait de protéger les œuvres du groupe tout en en tirant profit. Mais dans les faits, ce fut un gouffre de contrôle pour Harrison, qui s’est retrouvé dépossédé de ses droits les plus élémentaires. Il faudra attendre les années 1970 pour que l’ancien Beatle récupère le contrôle de ses futures compositions, grâce à la création de sa propre société, Harrisongs.

Ce conflit autour des droits d’auteur et des parts de royalties annonce, d’une certaine manière, les tensions plus larges qui mineront la cohésion du groupe à la fin de la décennie. L’unité artistique qui faisait leur force se fissure dès lors que les intérêts financiers prennent le dessus, que les rancunes personnelles deviennent ingérables.

Harrison avant Something : l’éveil d’un compositeur

Il est tentant, à la lumière des chefs-d’œuvre ultérieurs de George Harrison (While My Guitar Gently Weeps, Something, Here Comes the Sun), de voir Only a Northern Song comme un passage obligé, une étape expérimentale avant la maturité. Mais ce serait une erreur de la réduire à une simple esquisse maladroite. Elle témoigne d’une prise de conscience artistique et économique, d’un refus de se plier à une hiérarchie figée.

Musicalement, la chanson ose : rythme bancal, dissonances assumées, textures psychédéliques, rupture de ton. Elle semble défier les codes du songwriting pop, ce qui en fait, en définitive, un objet bien plus audacieux qu’on ne l’a longtemps cru.

Harrison n’en était pas encore au sommet de son art, mais il affirmait déjà une singularité qu’il peaufinerait dans les années suivantes, jusqu’à l’explosion créative de son album All Things Must Pass (1970), immense succès critique et commercial.

Un miroir de tensions internes

En écoutant aujourd’hui Only a Northern Song, ce qui frappe n’est pas tant son apparente faiblesse que son rôle de révélateur. Elle agit comme un miroir tendu aux dysfonctionnements internes du groupe : inégalités dans la répartition du pouvoir, disparités dans la reconnaissance des contributions, frustrations rentrées qui ne tarderont pas à s’exprimer avec virulence.

À cet égard, le morceau anticipe les conflits qui éclateront durant les sessions de Let It Be et Abbey Road. Harrison, longtemps considéré comme le benjamin, ne veut plus se contenter des miettes. Son humour caustique, qui traverse les paroles de Only a Northern Song, annonce une prise d’autonomie imminente.

Un héritage réévalué

Longtemps perçue comme une chanson mineure, voire dispensable, Only a Northern Song est aujourd’hui redécouverte à l’aune d’une relecture plus globale de l’œuvre de George Harrison. Elle ne figure certes pas parmi les classiques radiophoniques du groupe, mais elle occupe une place essentielle dans la cartographie intime des Beatles : celle de la lucidité mordante, du désenchantement nécessaire, de la contestation interne.

C’est une chanson de rupture, non pas esthétique mais symbolique. Harrison y rompt avec l’idée d’un groupe uni par une vision commune. Il y affirme une conscience de classe musicale, une défiance envers les puissances invisibles qui tirent les ficelles de l’industrie.

Et c’est peut-être en cela que Only a Northern Song est, contre toute attente, un morceau fondamental de l’histoire des Beatles : parce qu’elle dévoile la face cachée du rêve.


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