Quand le punk explose en Angleterre, George Harrison observe les Sex Pistols avec distance. À travers ses critiques, se dessinent deux visions opposées de la révolte : celle, pacifiste et spirituelle, des Beatles, et celle, brutale et désespérée, des punks. Une fracture générationnelle, mais aussi éthique, révélatrice des tensions entre utopie des années 60 et rage des années 70.
À la fin des années 1970, le Royaume-Uni traverse une période de turbulences sociales, économiques et culturelles sans précédent. Le climat est sombre, les tensions vives, la jeunesse désillusionnée. Dans ce paysage en crise, le punk surgit comme un coup de poing. Brutal, nihiliste, incandescent. Au centre de cette explosion, les Sex Pistols, hérauts d’une colère générationnelle, lancent un pavé dans la vitrine de l’establishment culturel — Beatles compris.
Pour George Harrison, cette déferlante ne passe pas inaperçue. Mais ce n’est pas l’enthousiasme qui l’emporte. En 1979, dans une interview accordée au Rolling Stone, il tranche sans détour :
« As far as musicianship goes, the punk bands were just rubbish – no finesse in the drumming, just a lot of noise and nothing. »
Un jugement sévère, presque méprisant. Pourtant, derrière la critique technique, se dessine une opposition bien plus profonde : celle de deux philosophies du changement, deux visions de la révolte.
Sommaire
- Le Beatle spirituel face aux enfants de la colère
- Le poids de l’aisance et le prisme du privilège
- Deux générations, deux utopies
- La révolte est plurielle
Le Beatle spirituel face aux enfants de la colère
George Harrison est l’incarnation de la contre-culture des années 60 dans sa dimension la plus spirituelle. Converti à l’hindouisme, pacifiste convaincu, il croit au pouvoir transformateur de l’amour, de la méditation, de la musique comme élévation. Quand il organise en 1971 le Concert for Bangladesh, c’est une action humanitaire nourrie par la compassion, pas par la colère.
Les Sex Pistols, eux, arrivent dans un monde différent. Leur Londres est un champ de ruines sociales. Le chômage explose, l’avenir s’évanouit. Johnny Rotten et sa bande ne cherchent pas à apaiser. Ils veulent choquer, hurler, brûler les icônes. Leur message n’a rien de mystique : il est cru, immédiat, désespéré.
Harrison reconnaît cette souffrance, du moins en partie. Il se dit « touché » en voyant un membre des Pistols affirmer à la télévision :
« On nous éduque pour aller à l’usine, pour travailler à la chaîne. »
Et Harrison de commenter :
« C’est affreux. C’est d’autant plus affreux que cela se passe en Angleterre, un pays qui est toujours en dépression, toujours négatif. »
Mais malgré cette empathie relative, Harrison ne peut se résoudre à accepter la forme prise par cette révolte. À ses yeux, la haine n’est pas une arme, même face à l’injustice. Il déclare :
« You don’t fight negativity with negativity. You have to overpower hatred with love, not more hatred. »
Une phrase qui résume à elle seule toute la distance entre le punk et l’idéal beatlesien.
Le poids de l’aisance et le prisme du privilège
Pourtant, un malaise sourd se dégage des propos de Harrison. Lorsqu’il ajoute :
« La seule façon de gagner de l’argent, c’est de travailler plus dur. »
le décalage devient criant. Certes, il tempère aussitôt :
« Ça peut sembler facile à dire pour moi, qui n’ai pas à travailler à l’usine. »
Mais cette conscience de son propre privilège ne suffit pas à combler le fossé. Harrison, qui n’a plus connu la précarité depuis quinze ans, semble ignorer à quel point l’Angleterre de 1977 est étranglée. Il raisonne depuis un piédestal, aussi sincère soit-il.
Son analyse trahit une incompréhension fondamentale : là où lui voyait dans la musique un vecteur de transcendance, les punks en faisaient une arme de survie. Il aspirait à la paix intérieure, eux hurlaient contre la survie dans un monde sans avenir. Le langage n’est pas le même, le ton non plus. Et surtout, la légitimité de la colère, chez les Pistols, ne passe pas par la technicité musicale — un critère que Harrison, puriste malgré lui, ne peut s’empêcher d’appliquer.
Deux générations, deux utopies
Il est tentant de voir dans cette opposition une simple querelle de générations. Harrison, alors quadragénaire, a été élevé dans une Angleterre d’après-guerre, où l’effort individuel et la reconstruction collective formaient un idéal. Les Sex Pistols naissent dans une société où cet idéal a été broyé par la crise, les grèves, l’échec du welfare state. Ils ne croient plus au progrès, encore moins à la politique. Leur cri est un refus.
Mais au-delà du choc des époques, il y a aussi un choc d’utopies. Harrison, nourri d’Orient, croit en la lumière. Les punks ne croient qu’à la ruine. Il dit :
« On ne peut pas combattre la haine avec de la haine. »
Mais les Pistols ne cherchent pas à combattre : ils veulent pulvériser. C’est une logique de l’affrontement, pas du dépassement.
Il faut cependant reconnaître à Harrison une forme de constance. Il n’a jamais cru à la violence comme levier social. Même au plus fort des années 60, quand les Beatles étaient les porte-paroles de la jeunesse révolutionnaire, il plaidait pour la non-dualité, la compassion, la quête de vérité intérieure. Dans ce cadre, le punk ne pouvait être qu’une aberration, une impasse. Non par mépris de classe, mais par divergence éthique.
La révolte est plurielle
La position de George Harrison face aux Sex Pistols est révélatrice d’un phénomène plus large : l’impossibilité pour une génération d’en comprendre une autre sans s’ouvrir à ses blessures. Harrison voit la souffrance, mais il refuse la forme qu’elle prend. Il en nie la légitimité esthétique, la trouve bruyante, sale, inarticulée.
Mais cette rugosité, cette colère brute, c’est précisément ce qui donnait au punk son authenticité. Il ne s’agissait pas de composer une œuvre raffinée, mais de traduire un mal-être social par le corps, par la sueur, par le cri. Et si Johnny Rotten ne chantait pas juste, c’est parce que personne n’écoutait les jeunes de son époque.
Au fond, Harrison ne méprise pas les Sex Pistols. Il les craint un peu, les juge beaucoup, les plaint surtout. Et cela en dit long : non pas sur la valeur respective de leurs musiques, mais sur la difficulté qu’ont les artistes, même les plus grands, à entendre d’autres langages de révolte que le leur.
Dans un monde idéal, George Harrison aurait pu converser avec Johnny Rotten, non pour se convaincre, mais pour comprendre. Il n’en a pas eu le désir, ou peut-être pas le temps. Mais cette fracture — entre l’amour comme arme et la colère comme cri — reste aujourd’hui encore un miroir tendu à toutes les générations d’artistes. Car si la révolte change de forme, elle naît toujours de la même injustice. Et chaque voix, qu’elle soit douce ou stridente, mérite d’être écoutée.
