Reprendre les Beatles est un défi risqué, mais certains artistes s’y sont brillamment essayés. De Joe Cocker à Marvin Gaye, en passant par Jennifer Hudson, trois interprétations puissantes et singulières rendent hommage au génie des Fab Four sans le trahir. Ces reprises transcendent les originaux par leur intensité, leur émotion et leur audace artistique.
Il est des répertoires que l’on aborde avec une révérence quasi sacrée, tant leur place dans l’histoire de la musique semble inamovible. Celui des Beatles en fait incontestablement partie. Leur œuvre a façonné les contours de la pop moderne, influencé des générations d’artistes, et chaque note, chaque accord, chaque silence semble aujourd’hui gravé dans le marbre. Dès lors, l’idée même de reprendre un morceau des Fab Four peut apparaître comme une entreprise téméraire, voire périlleuse. Et pourtant, certains s’y sont risqués… avec un panache tel que leurs versions sont parfois devenues des références à part entière.
Voici trois interprétations singulières, audacieuses, qui osent s’approcher, sans complexe mais avec respect, de la grandeur originelle. Trois reprises qui démontrent qu’au-delà de la vénération, il est encore possible d’aimer autrement les Beatles.
Sommaire
- Jennifer Hudson — Golden Slumbers/Carry That Weight : le lyrisme transcendé
- Joe Cocker — With a Little Help from My Friends : la relecture déchirante d’un hymne à l’amitié
- Marvin Gaye — Yesterday : la mélancolie sublimée par la soul
- Reprendre les Beatles : audace ou sacrilège ?
Jennifer Hudson — Golden Slumbers/Carry That Weight : le lyrisme transcendé
Dans l’univers cinématographique animé du film Sing (2016), un moment suspendu s’est imposé aux spectateurs : celui où Jennifer Hudson s’approprie le diptyque final de Abbey Road. Deux titres enchaînés dans la version originale – Golden Slumbers suivi de Carry That Weight – que McCartney avait écrits comme une douce berceuse se muant en lamentation collective, et que Hudson transforme ici en véritable aria soul.
La puissance vocale de la chanteuse, révélée par American Idol, n’est plus à démontrer. Mais ce qui frappe dans cette reprise, c’est la justesse émotionnelle. Chaque crescendo est habité, chaque note portée avec une ferveur contenue, sans jamais verser dans l’excès. Elle ne copie pas, elle interprète. Elle ne singe pas, elle réinvente. Là où McCartney proposait une introspection douce-amère, Hudson offre une catharsis éclatante, presque théâtrale.
La performance ne fut pas vaine : la bande originale de Sing, propulsée par cette reprise, atteignit la deuxième place du Billboard 200. Mieux encore, elle décrocha le Grammy Award du meilleur album R&B – une consécration rare pour un disque de film. Preuve que, lorsqu’elle est incarnée avec respect et intensité, la musique des Beatles peut encore, et toujours, susciter l’adhésion collective.
Joe Cocker — With a Little Help from My Friends : la relecture déchirante d’un hymne à l’amitié
Si l’on devait citer une seule reprise des Beatles devenue un classique à part entière, ce serait sans doute celle-là. En 1969, Joe Cocker, encore inconnu du grand public, s’attaque à With a Little Help from My Friends, un titre initialement chanté avec bonhomie par Ringo Starr sur Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Là où l’original joue la carte de la simplicité amicale, Cocker en fait une incantation puissante, presque mystique.
Sa voix rocailleuse, chargée de tension émotionnelle, s’envole littéralement. Le tempo est ralenti, les arrangements explosifs, l’orgue Hammond et la guitare en apesanteur. On est loin, très loin de la version joviale des Beatles. Cocker transforme cette chanson en épopée blues-rock, un cri du cœur qui transcende les mots. Sa prestation à Woodstock en 1969 consacrera cette version comme l’un des moments cultes du festival – un sommet d’intensité.
Ce n’est pas seulement une reprise réussie, c’est une relecture complète. Et elle fut si marquante qu’elle éclipsa presque l’original dans l’imaginaire collectif. Elle permit à Joe Cocker de se faire un nom, de se construire une carrière et de prouver que, oui, on pouvait réinterpréter les Beatles sans les trahir.
Marvin Gaye — Yesterday : la mélancolie sublimée par la soul
Peut-on toucher à Yesterday ? Ce monument de mélancolie signé McCartney, considéré comme la chanson la plus reprise de l’histoire, semble souvent inaltérable. Pourtant, Marvin Gaye, en 1970, s’en empare avec une grâce insensée et la fait sienne. Là où l’original misait sur la sobriété – guitare acoustique et quatuor à cordes –, Gaye injecte dans cette ballade une profondeur soul d’une rare intensité.
Son timbre velouté, sa maîtrise des inflexions, sa capacité à rendre chaque mot presque charnel, donnent à Yesterday une dimension nouvelle. Ce n’est plus simplement un homme qui regrette, c’est une âme qui se fissure. La chanson devient confession, prière, élégie amoureuse. Là où McCartney exprimait une douleur retenue, Gaye laisse tout transparaître : la perte, le désespoir, l’irrémédiable.
La version, parue sur l’album That’s the Way Love Is, ne bouleversa pas les charts, mais elle laissa une empreinte. En 2004, elle réapparaît dans les classements pour l’anniversaire du Billboard Hot 100, preuve que cette reprise continue de toucher au fil des décennies. Et pour nombre d’amateurs de soul, elle incarne l’une des plus belles métamorphoses du répertoire des Beatles.
Reprendre les Beatles : audace ou sacrilège ?
Il est toujours délicat de juger une reprise des Beatles. La perfection mélodique, l’empreinte culturelle, l’affection presque religieuse que le public leur porte, rendent tout exercice de réinterprétation périlleux. Mais lorsque des artistes comme Hudson, Cocker ou Gaye s’y attaquent, c’est avec humilité, mais surtout avec une singularité artistique affirmée.
Ces trois versions ne cherchent pas à rivaliser avec les originaux. Elles ne cherchent pas non plus à plaire aux puristes. Elles proposent autre chose : un autre regard, une autre émotion, une autre voix. Et c’est là tout le pouvoir d’une grande reprise. Elle ne supplante pas, elle éclaire autrement.
Les Beatles eux-mêmes l’avaient compris. Ils admiraient Ray Charles, Nina Simone ou Aretha Franklin, qui avaient su, dans les années 60, offrir des relectures saisissantes de leur répertoire. Ils savaient que leur musique, par sa richesse harmonique et émotionnelle, se prêtait à toutes les mutations. À condition, bien sûr, de l’aborder avec respect… et avec cœur.
Ces trois artistes l’ont fait. Et leur audace, plus de cinquante ans après l’âge d’or des Fab Four, continue de nous émouvoir.
