Magazine Culture

Sous la carapace : la sensibilité insoupçonnée des Beatles face aux critiques

Publié le 17 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Derrière l’assurance affichée en public, les Beatles étaient profondément affectés par les critiques, les jugements de classe et le mépris social. Leur origine modeste à Liverpool, souvent moquée, les a durablement marqués. Malgré leur humour et leur image d’icônes inébranlables, Lennon, McCartney et les autres souffraient des attaques médiatiques, artistiques ou sociales, révélant une fragilité insoupçonnée.


Il y a dans l’imaginaire collectif une image bien établie des Beatles : celle d’un groupe sûr de lui, insolent avec panache, enjoué dans les interviews, et toujours prompt à désamorcer les tensions par une pirouette verbale ou une blague complice. John Lennon, avec son humour caustique, semblait inébranlable ; George Harrison, flegmatique, passait pour l’introverti désabusé ; Ringo Starr, pour le joyeux compagnon de route ; et Paul McCartney, pour le gendre parfait à la jovialité communicative. Mais cette façade soigneusement entretenue masquait une réalité plus humaine, plus fragile : celle d’un groupe profondément sensible, voire douloureusement atteint par les critiques, les jugements de classe et le mépris social, surtout quand il visait leurs origines.

Sommaire

L’envers du sourire : quand le masque tombe

Hunter Davies, auteur de The Beatles: The Authorized Biography, fut l’un des rares à capter, dès les années 60, cette sensibilité dissimulée derrière le vernis du succès. Dans son ouvrage, il souligne combien les membres du groupe souffraient des critiques, même s’ils prétendaient s’en amuser. Lennon lui-même confiait :

« C’était naturel qu’on montre notre meilleur visage. Il fallait paraître gentils avec les journalistes, même les plus condescendants, ceux qui nous faisaient comprendre qu’ils nous faisaient une faveur. »

Ce double jeu, cette politesse feinte, masquait un profond ressentiment. Car derrière le rire, il y avait l’amertume. Le mépris social, en particulier, les atteignait droit au cœur. Les Beatles venaient de Liverpool – une ville ouvrière, portuaire, souvent regardée de haut par l’élite londonienne. Et ce mépris, ils l’ont entendu toute leur jeunesse.

Paul McCartney résume bien cette blessure :

« Tout ce qu’on nous disait à l’époque, c’était : ‘D’où vous venez ? Liverpool ? Vous n’y arriverez jamais. C’est trop loin. Il faut être à Londres pour réussir. Personne n’a jamais percé en venant de Liverpool.’ C’est tout ce qu’on entendait, pendant des années. »

Cette condescendance, presque institutionnelle, nourrissait chez eux un désir farouche de prouver qu’ils pouvaient inverser les règles du jeu. Et s’ils ont réussi, la douleur, elle, ne s’est jamais vraiment effacée.

L’égo et la critique : une blessure durable

Le groupe cultivait une forme de dérision face aux critiques, une posture de légèreté assumée. Mais dès que le ton montait, leur susceptibilité émergeait au grand jour. L’exemple le plus frappant reste sans doute celui de John Lennon. Lorsqu’un article publié dans Black Dwarf, un journal d’extrême-gauche, critiqua vertement les morceaux Revolution 1 et Revolution 9, Lennon ne put s’empêcher de réagir.

Il envoya une lettre à la rédaction, engagea un échange avec le journaliste Tariq Ali, puis alla jusqu’à l’appeler personnellement. « Viens me voir, on va discuter, plutôt que de se chamailler dans les pages de ton journal », lui lança-t-il. Une conversation s’ensuivit, publiée par la suite, que Lennon accueillit avec inquiétude :

« Tu me fais paraître tellement intelligent… Tu es sûr que ça ne va pas décrédibiliser ton magazine ? »

Cette réaction, à la fois drôle et touchante, révèle un Lennon soucieux de son image, de l’opinion qu’on se fait de lui dans les sphères intellectuelles. L’homme qui revendiquait l’irrévérence redoutait en réalité de ne pas être pris au sérieux.

Quand les critiques artistiques touchent à l’orgueil

Au-delà de l’engagement politique ou social, les Beatles restaient d’abord des artistes – et à ce titre, particulièrement sensibles à la manière dont leur œuvre était reçue. Paul McCartney, par exemple, n’a jamais vraiment digéré certaines critiques adressées à Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Non pas parce qu’elles remettaient en cause la qualité de l’album, mais parce qu’elles attribuaient le mérite principal à leur producteur, George Martin.

Cette remise en cause de la paternité artistique les touchait au vif. Le groupe, jaloux de son indépendance créative, n’acceptait que difficilement l’idée que leur succès puisse être dû à quelqu’un d’autre qu’à eux-mêmes. Ce ressentiment latent fut ravivé bien des années plus tard lorsque Lennon, dans une interview des années 1980, évoqua encore une critique défavorable de From Me to You, parue dans le New Musical Express près de vingt ans auparavant.

Il y avait donc chez les Beatles une mémoire longue, un ressentiment tenace – loin de l’image de légèreté que l’on associait à eux. Comme nombre d’artistes, ils prenaient chaque critique comme une remise en cause personnelle.

Liverpool : un fardeau identitaire devenu fierté

La blessure sociale, plus encore que la critique musicale, semble avoir profondément marqué les Beatles. Être originaire de Liverpool, dans l’Angleterre des années 50-60, revenait à porter une étiquette de classe. Ce n’était pas seulement une localisation géographique : c’était un stigmate culturel. Trop éloignés de Londres, trop liés à un accent moqué, trop prolétaires pour être pris au sérieux.

Et c’est sans doute là que réside la plus grande revanche des Beatles. Ils ont transformé ce mépris en fierté. Liverpool est devenue, grâce à eux, une ville-monde, un symbole d’ascension populaire et d’innovation musicale. Mais cette métamorphose ne fut pas sans douleur. À travers les propos de McCartney, on mesure combien ces années de rejet ont laissé une empreinte durable.

Une vulnérabilité profondément humaine

La leçon que nous laissent ces anecdotes est d’une simplicité poignante : derrière le vernis du succès, derrière l’aura des icônes, se cachent des hommes. Des artistes qui doutent, qui souffrent, qui se sentent méprisés ou incompris. Et qui, malgré leur humour, leur ironie, leur détachement affiché, restent vulnérables à la critique, comme chacun de nous.

Il est facile d’idéaliser les Beatles, de les figer dans l’image d’un groupe mythique. Mais il est plus juste, plus émouvant aussi, de se souvenir qu’ils étaient aussi des jeunes hommes cherchant l’amour du public, la reconnaissance de leurs pairs, la légitimité artistique. Et que cette quête, parfois, les blessait plus qu’ils ne le laissaient paraître.

Aujourd’hui encore, cette humanité nous les rend d’autant plus proches.


Retour à La Une de Logo Paperblog