Même au sommet de leur art, les Beatles ont laissé derrière eux des chansons qu’ils n’ont jamais vraiment assumées. Entre désamour artistique, tensions internes et choix imposés, certains titres comme « Maxwell’s Silver Hammer », « Ob-La-Di, Ob-La-Da » ou « Only a Northern Song » révèlent l’envers du mythe. Autocritiques, lucides ou ironiques, les Fab Four n’ont pas hésité à désavouer certaines de leurs créations, offrant un éclairage fascinant sur les fragilités de leur génie collectif.
Ils sont les auteurs d’un panthéon musical sans égal. De Please Please Me à Abbey Road, les Beatles ont redéfini les contours de la pop et du rock avec une créativité féconde, une audace insatiable et une alchimie unique. Pourtant, dans cette discographie légendaire, parsemée de chefs-d’œuvre intemporels, se glissent quelques morceaux que même leurs créateurs n’ont jamais vraiment assumés. Des titres composés à la hâte, imposés par la pression des maisons de disques ou fruits de tensions internes croissantes. Et si certains ont su conquérir le public, ils demeurent dans l’histoire comme les bêtes noires du groupe.
Revenons sur ces chansons que les Beatles eux-mêmes ont confessé détester. Ce regard critique, souvent teinté d’humour ou de lassitude, éclaire les coulisses d’un groupe dont la quête d’excellence ne laissait que peu de place au compromis.
Sommaire
- « Maxwell’s Silver Hammer » : la rupture masquée sous la légèreté
- « Ob-La-Di, Ob-La-Da » : l’apothéose de la discorde dans The White Album
- « Little Child » : chanson alimentaire sur With the Beatles
- « It’s Only Love » : Lennon à son plus autocritique
- « Good Morning Good Morning » : le cynisme déguisé en fanfare
- « Dig a Pony » : un Lennon en perdition
- « Run For Your Life » : le malaise d’une chanson maladroite
- « And Your Bird Can Sing » : le mystère sans substance
- « A Taste of Honey » : le goût amer d’un choix imposé
- « Only a Northern Song » : l’ironie de George Harrison
« Maxwell’s Silver Hammer » : la rupture masquée sous la légèreté
Parue sur Abbey Road (1969), Maxwell’s Silver Hammer est peut-être le symbole le plus éclatant de la fracture croissante entre McCartney et les autres membres du groupe. Composée par Paul dans un style enjoué et presque enfantin, la chanson raconte en réalité l’histoire d’un meurtrier en série, le tout sur fond de clochettes et de mélodie guillerette. Ce contraste absurde a agacé profondément ses camarades.
John Lennon n’a jamais caché son exaspération face au nombre déraisonnable de prises imposées par McCartney pour enregistrer ce titre. George Harrison ira même jusqu’à qualifier la chanson de « fruity » — un adjectif que l’on pourrait traduire ici par « nunuche » ou « insipide ». Quant à Ringo Starr, il la trouvait interminable. Ce titre, plus qu’aucun autre, symbolise la volonté de Paul d’imposer sa vision pop, au moment même où le groupe se disloquait.
« Ob-La-Di, Ob-La-Da » : l’apothéose de la discorde dans The White Album
Avec Ob-La-Di, Ob-La-Da, la scission se creuse encore. Cette chanson ska-pop aux accents trop ludiques, issue du double White Album (1968), est née sous le signe de la controverse. Si McCartney en était le principal artisan, ses compagnons ne partagèrent jamais son enthousiasme. John Lennon, notamment, en développa une aversion viscérale.
L’anecdote rapportée par l’ingénieur du son Richard Lush est édifiante : Lennon, furieux, débarque en studio sous l’emprise de drogues et joue la chanson au piano à un tempo deux fois plus rapide, frappant les touches avec rage. Il exige que ce soit la version retenue, balayant ainsi des heures de travail. Preuve supplémentaire que la tension autour de cette chanson fut le reflet des conflits d’ego et des divergences esthétiques qui minaient alors le quatuor.
« Little Child » : chanson alimentaire sur With the Beatles
Certaines chansons ont vu le jour sans passion, par pure nécessité contractuelle. Little Child, extraite de With the Beatles (1963), en est un exemple frappant. Elle ne fut ni inspirée, ni désirée, ni particulièrement soignée. « Little Child was a work job », confiera plus tard McCartney. Un travail à la chaîne, une obligation de production.
Le morceau fut même envisagé pour Ringo Starr, souvent relégué aux morceaux jugés mineurs. Finalement chantée par John et Paul, la chanson ne parvient jamais à s’extraire de la médiocrité à laquelle elle était destinée dès sa conception. Une pièce oubliable, sans âme, sur un album qui en contenait pourtant de bien plus percutantes.
« It’s Only Love » : Lennon à son plus autocritique
Sur Help! (1965), It’s Only Love figure parmi les titres les moins aimés du groupe – à commencer par son propre auteur. John Lennon n’a jamais mâché ses mots : « It’s Only Love is mine. I always thought it was a lousy song. The lyrics were abysmal. » Le ton est sans appel. Il s’agit, selon lui, de l’un de ses pires textes.
Le jugement peut paraître sévère, mais il témoigne d’une lucidité artistique rare. Lennon, bien qu’icône planétaire, n’a jamais hésité à revenir sur certaines de ses compositions avec une cruauté presque désarmante. La chanson, trop légère et sans ambition, pâtit de la comparaison avec d’autres joyaux introspectifs du même album.
« Good Morning Good Morning » : le cynisme déguisé en fanfare
L’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967) est unanimement salué comme un sommet de l’innovation musicale. Pourtant, Good Morning Good Morning, morceau signé Lennon, y détonne. L’inspiration ? Une publicité pour les céréales Kellogg’s. L’ambition ? Apparemment nulle.
Lennon lui-même le reconnaissait : « It’s a throwaway, a piece of garbage. » Si le morceau reste intéressant sur le plan rythmique – notamment grâce à l’intervention de musiciens de studio et une structure inhabituelle – il est regardé d’un œil cynique par ses auteurs. L’emballage sonore masque mal le désintérêt qu’il suscitait chez les membres du groupe.
« Dig a Pony » : un Lennon en perdition
Let It Be (1970) fut une épreuve pour tous. Mais pour John Lennon, elle prit des allures de descente aux enfers. Entre sa dépendance à l’héroïne, les tensions médiatiques autour de Yoko Ono et la lassitude croissante à l’égard du groupe, il n’était plus l’auteur incisif et prolifique des débuts. Dig a Pony en est le reflet.
Lennon, interrogé sur le sens du morceau, répondit : « You just take words and stick them together. Some mean something, some don’t. » Une confession d’inspiration en roue libre, où le sens importe peu. La chanson, absconse et fragmentaire, ne fait qu’illustrer l’état de fragmentation mentale et artistique de celui qui l’a écrite.
« Run For Your Life » : le malaise d’une chanson maladroite
Sur Rubber Soul (1965), l’évolution artistique des Beatles est fulgurante. Mais Run For Your Life apparaît comme une incongruité inquiétante. Derrière sa mélodie entraînante, les paroles évoquent un sentiment de jalousie possessive : « I’d rather see you dead, little girl, than to be with another man ». Une phrase que Lennon avouera plus tard regretter.
Au-delà du message pour le moins discutable, Lennon la considérait simplement comme « une chanson bâclée ». Écrite sans conviction, elle souffre du contraste avec les autres titres de l’album, plus matures et sensibles. Un vestige d’un machisme adolescent que même ses auteurs jugeaient embarrassant.
« And Your Bird Can Sing » : le mystère sans substance
Issue de Revolver (1966), And Your Bird Can Sing est souvent citée comme un exemple de l’ambiguïté lyrique des Beatles. On y a vu une pique envers Frank Sinatra, ou une allusion à Marianne Faithfull. Mais Lennon n’y voyait que vacuité : « It’s another throwaway. »
Malgré un riff de guitare élégant et une énergie certaine, la chanson ne trouve pas grâce aux yeux de son principal auteur. Trop abstraite, trop creuse. Lennon n’en retint rien, et les fans eux-mêmes s’accordent à la considérer comme une curiosité sans poids.
« A Taste of Honey » : le goût amer d’un choix imposé
Sur Please Please Me (1963), les Beatles incluent plusieurs reprises, conformément aux exigences de leur label. A Taste of Honey, ballade sentimentale extraite d’une comédie musicale, n’a jamais fait l’unanimité au sein du groupe. Bien que bien interprétée par McCartney, elle fut jugée sans intérêt, artificielle, déconnectée de leur univers musical.
Loin des racines rock’n’roll du groupe, la chanson apparaissait comme une concession. Ce n’est pas tant sa qualité intrinsèque qui fut en cause, mais sa présence dans un album où les Beatles cherchaient encore à imposer leur identité propre.
« Only a Northern Song » : l’ironie de George Harrison
Enfin, Only a Northern Song, écrite initialement pour Sgt. Pepper mais reléguée à Yellow Submarine (1969), représente sans doute le sommet de l’auto-dérision. George Harrison y dénonce le système des droits d’auteur et l’emprise du label Northern Songs, dans lequel Lennon et McCartney détenaient la majorité.
Lui-même n’appréciait guère sa propre composition, qu’il composa à contrecœur. George Martin, leur producteur, exprima sa déception : « I’m disappointed that George didn’t bring something better. » Le morceau sonne comme un manifeste désabusé, symptomatique de la frustration croissante de Harrison, trop souvent relégué à l’arrière-plan créatif du groupe.
Ces chansons, souvent reléguées au rang de curiosités ou de remplissage, constituent paradoxalement un témoignage précieux. Elles révèlent les tensions internes, les concessions imposées, les erreurs assumées. Elles rappellent que derrière le mythe des Fab Four se cachaient quatre individus exigeants, parfois en désaccord, souvent critiques envers leur propre travail. Et c’est peut-être cette lucidité impitoyable, cette volonté de toujours faire mieux, qui a permis aux Beatles de traverser les époques comme peu d’artistes en sont capables.
Même leurs échecs sont parlants. Car ils témoignent, à leur manière, de la grandeur d’un groupe qui n’a jamais cessé de se remettre en question.
