Parmi les morceaux emblématiques de Rock ‘N’ Roll, l’album de reprises sorti par John Lennon en 1975, figure Ain’t That A Shame, un standard du rhythm and blues écrit par Fats Domino et Dave Bartholomew. Cette chanson, marquée par l’empreinte du rock naissant des années 1950, trouve en Lennon un interprète passionné, nostalgique et viscéralement attaché à ce pan de son histoire musicale.
Sommaire
- Une chanson fondatrice pour John Lennon
- Des retrouvailles avec le rock originel
- Une interprétation pleine d’énergie
- Un single avorté
- Une influence durable
- Un hommage vibrant
Une chanson fondatrice pour John Lennon
Sorti en 1955, Ain’t That A Shame est l’un des premiers grands succès de Fats Domino. Ce titre, initialement destiné au public afro-américain, fut popularisé auprès d’un auditoire plus large grâce à une reprise aseptisée de Pat Boone, qui en fit un tube international.
Pour John Lennon, cette chanson revêt une importance particulière. C’est l’un des tout premiers morceaux qu’il apprend à jouer, bien avant la formation des Quarrymen. « Ain’t That A Shame fut la première chanson de rock ‘n’ roll que j’ai apprise. Ma mère me l’a enseignée au banjo avant même que je ne sache jouer de la guitare », confiera-t-il bien des années plus tard. Ce souvenir d’enfance confère à sa version une sincérité indéniable.
Durant les années 1950 et 1960, le titre traverse l’Atlantique et devient un classique en Grande-Bretagne. Il se hisse plusieurs fois dans les classements grâce à Fats Domino, Pat Boone et The Four Seasons. Cette omniprésence sur les ondes britanniques a sans aucun doute renforcé l’attachement de Lennon à cette chanson.
Des retrouvailles avec le rock originel
En 1974, Lennon, en pleine période de séparation avec Yoko Ono, vit ce qu’il appelle son « Lost Weekend », une période marquée par l’excès, les collaborations improvisées et les retrouvailles musicales avec de vieux amis. C’est dans ce contexte qu’il se lance dans l’enregistrement de Rock ‘N’ Roll, un album entièrement composé de reprises de standards des années 1950.
Lors d’une jam session en mars 1974, connue sous le nom de A Toot And A Snore In ’74, Lennon mentionne avec lassitude qu’il a enregistré Ain’t That A Shame dans une vingtaine de studios différents. Cette session, tenue au Record Plant West à Los Angeles, marque la dernière rencontre en studio entre Lennon et Paul McCartney. Cependant, Ain’t That A Shame n’est pas joué ce soir-là, malgré le penchant de Lennon pour les classiques du rock ‘n’ roll.
Lennon enregistre officiellement sa version de Ain’t That A Shame entre le 21 et le 25 octobre 1974, lors des sessions finales de Rock ‘N’ Roll. Contrairement à d’autres morceaux de l’album initialement produits par Phil Spector, c’est lui-même qui supervise cette prise, conférant à sa réinterprétation un ton brut et viscéral.
Une interprétation pleine d’énergie
Le Ain’t That A Shame de John Lennon s’inscrit dans une veine résolument rock, marquée par une production énergique et une instrumentation nerveuse. Sa voix rauque et pleine d’aspérités donne au morceau une intensité unique, différente de la douceur de l’original de Fats Domino. Aux guitares électriques de Jesse Ed Davis et de Lennon lui-même s’ajoutent un piano entraînant joué par Ken Ascher et une section de saxophones menée par Joseph Temperley et Frank Vicari. Jim Keltner à la batterie et Klaus Voormann à la basse assurent une rythmique solide et percutante, renforcée par la présence de percussions signées Arthur Jenkins.
Si l’originale de Fats Domino repose sur une cadence chaloupée typique du rhythm and blues de la Nouvelle-Orléans, Lennon en propose une lecture plus directe, plus brute, en phase avec l’énergie électrique qui imprègne l’ensemble de Rock ‘N’ Roll. Son interprétation, à la fois respectueuse et habitée, témoigne de son amour indéfectible pour ces morceaux fondateurs de sa passion musicale.
Un single avorté
À l’origine, Ain’t That A Shame devait sortir en single, avec Slippin’ And Slidin’ en face B. Des copies promotionnelles furent envoyées aux radios, mais à la dernière minute, la décision fut prise de retirer la sortie commerciale, sauf au Mexique où le single fut brièvement distribué.
Les raisons de cette annulation restent floues. Peut-être s’agissait-il d’une volonté de privilégier d’autres morceaux de Rock ‘N’ Roll en tant que singles, comme Stand By Me, qui devint le plus grand succès de l’album. Quelle qu’en soit la cause, ce choix priva Ain’t That A Shame d’une exposition plus large à l’époque.
Une influence durable
Lennon ne fut pas le seul Beatle à être marqué par Ain’t That A Shame. En 1987, Paul McCartney enregistre à son tour une version du morceau, qui sort initialement en face B du single My Brave Face, avant d’être intégrée à l’album Choba B CCCP, un recueil de reprises de standards du rock ‘n’ roll publié en exclusivité en Union soviétique.
Ce parallèle entre Lennon et McCartney souligne à quel point Ain’t That A Shame fait partie intégrante de leur formation musicale commune. Apprise ensemble à leurs débuts, cette chanson accompagne leur évolution artistique et témoigne de leur attachement profond au rock ‘n’ roll originel.
Un hommage vibrant
En enregistrant Ain’t That A Shame, John Lennon ne se contente pas de revisiter un classique : il réaffirme son amour pour une époque, un son et une énergie qui ont façonné son identité musicale. Son interprétation, bien que différente de l’originale, en conserve toute la force émotionnelle et la portée historique.
À travers cet hommage aux pionniers du rock, Lennon prouve une fois de plus que, malgré les années et les évolutions musicales, ses racines restent profondément ancrées dans le rock ‘n’ roll des origines. Et si Rock ‘N’ Roll est parfois perçu comme un album de transition dans sa discographie, des morceaux comme Ain’t That A Shame rappellent que son auteur n’a jamais cessé d’être ce jeune homme fasciné par les rythmes envoûtants du rock américain des années 1950.
