John Lennon considérait « A Whiter Shade of Pale » de Procol Harum comme une révélation musicale des années 1960. Ce morceau psychédélique, avec ses harmonies baroques et ses paroles énigmatiques, incarnait pour lui une expérience sensorielle liée à l’usage du LSD, reflétant l’esprit de la contre-culture et influençant profondément sa sensibilité artistique.
Il est des chansons qui transcendent leur époque, qui deviennent les échos d’une génération, des fragments d’histoire figés dans les sillons d’un vinyle. Pour John Lennon, l’un des esprits les plus lucides et chaotiques du XXe siècle, cette chanson fut sans conteste A Whiter Shade of Pale, chef-d’œuvre baroque de Procol Harum. Plus qu’un tube ou une curiosité psychédélique, ce morceau fut pour lui une révélation sensorielle et spirituelle. Lennon ne s’en cachait pas : « I can’t stop playing it », confia-t-il à son biographe Ray Coleman. Il allait jusqu’à l’appeler « that dope song », cette chanson que l’on écoute sous acide – non pas dans une acception péjorative, mais au contraire comme une expérience transcendantale.
Cette déclaration, à première vue anodine, révèle en réalité bien plus que les goûts passagers d’un génie en mutation. Elle résume à elle seule l’esthétique, les aspirations et les paradoxes d’une décennie où la musique, dopée au LSD, se voulait messagère d’un monde nouveau.
Sommaire
- L’onde de choc psychédélique
- Procol Harum, le mystère et la grâce
- La drogue comme révélateur de création
- Un monde renversé : la beauté d’un chaos
- Un art total, un temps suspendu
- Quand les guitares remplaçaient les fusils
- La permanence d’un vertige
L’onde de choc psychédélique
Il faut se replonger dans le contexte de la seconde moitié des années 1960 pour comprendre l’impact d’un titre comme A Whiter Shade of Pale. Sorti en mai 1967, presque simultanément avec Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, le titre de Procol Harum s’est immédiatement imposé comme l’un des hymnes les plus énigmatiques et envoûtants de la contre-culture.
C’est justement à l’aube de cette révolution sonore que John Lennon fait part de son engouement pour ce morceau si singulier. Lors d’une soirée donnée par Brian Epstein, leur manager, il confie à Ray Coleman son obsession : tous les morceaux de l’époque sont pour lui « crap » – des foutaises – sauf un. Le lendemain, il rappelle le biographe : « It’s that dope song, Procol Harum’s ‘Whiter Shade Of Pale’. It’s the best song I’ve heard for a while. You play it when you take some acid and … whoooooooo. »
Lennon, alors plongé dans une phase introspective et expérimentale, trouvait dans ce morceau une résonance particulière. Non pas seulement une mélodie agréable ou une performance vocale émotive, mais une atmosphère, un état d’âme. Comme si ce titre, avec ses paroles sibyllines et ses harmonies empruntées à Bach, exprimait parfaitement le flou onirique dans lequel flottait une génération.
Procol Harum, le mystère et la grâce
Il serait injuste de réduire A Whiter Shade of Pale à une simple chanson « planante ». Ce morceau, qui s’ouvre sur une ligne d’orgue Hammond majestueuse, est une œuvre à la croisée des genres : rock psychédélique, baroque pop, ballade surréaliste. Écrit par Gary Brooker, Keith Reid et Matthew Fisher, il est devenu emblématique non seulement pour sa musique, mais aussi pour ses paroles énigmatiques : « We skipped the light fandango / Turned cartwheels ‘cross the floor… » – une poésie hermétique, mais profondément évocatrice.
À l’image d’un poème symboliste ou d’une peinture de Turner, la chanson ne décrit pas : elle suggère. Elle ne raconte pas une histoire : elle crée un état. C’est peut-être là ce qui fascina Lennon. Lui qui, depuis Revolver, cherchait à rompre avec les canons de la pop anglaise traditionnelle, trouvait dans Procol Harum des compagnons d’errance psychique.
La drogue comme révélateur de création
On ne saurait aborder la fascination de Lennon pour ce morceau sans évoquer le rôle central que joua le LSD dans la métamorphose artistique des Beatles. Dès leur première prise involontaire, dans la demeure du dentiste John Riley en 1965, Lennon et Harrison furent littéralement transformés. Ce n’était pas une simple expérience récréative : ce fut une ouverture, une déchirure dans le voile du réel.
La musique des Beatles, dès lors, se mua. Les contours simples et radieux des premiers hits (She Loves You, I Want to Hold Your Hand) laissèrent place à des constructions plus complexes, aux sonorités orientales, aux montages studio baroques. Tomorrow Never Knows, Lucy in the Sky with Diamonds, Strawberry Fields Forever… La musique devint introspective, presque méditative.
Dans ce contexte, A Whiter Shade of Pale incarnait parfaitement l’esthétique du moment : une œuvre qui ne cherchait pas à plaire mais à troubler, à faire voyager, à perdre ses repères. Lennon, en l’écoutant, retrouvait sans doute l’écho de ses propres visions acides, ce vertige étrange où le temps se dilate et les couleurs chantent.
Un monde renversé : la beauté d’un chaos
Le témoignage de Derek Taylor dans le documentaire de Martin Scorsese George Harrison: Living in the Material World illustre cette ambiance envoûtante. En route vers la maison de Brian Epstein, il retrouve John et George vêtus de chemises de soie multicolores. Ils montent dans la Rolls Royce psychédélique de Lennon, les haut-parleurs déversant les notes de A Whiter Shade of Pale dans la campagne anglaise. C’est une scène digne d’un rêve éveillé, d’une fresque préraphaélite sous LSD.
Ces moments, aujourd’hui mythiques, illustrent à quel point la musique était devenue un véhicule d’extase et de transformation. Les Beatles, autrefois boys band aseptisé pour midinettes, étaient devenus les chamans d’une génération. Ils proposaient un autre modèle de société : fondé non sur l’autorité mais sur l’exploration, non sur le pouvoir mais sur la liberté intérieure.
Un art total, un temps suspendu
Si Lennon se disait obsédé par A Whiter Shade of Pale, ce n’est pas un hasard. Ce morceau possède une qualité rare : celle de suspendre le temps. Il n’est ni joyeux ni triste. Il est ailleurs. Il capte ce moment où l’on décroche du réel, où l’on flotte. Il évoque le rêve, la perte, l’extase, l’abandon. Tout ce que la musique psychédélique visait à provoquer, dans le meilleur des cas.
Et c’est peut-être pour cela que ce titre s’est ancré aussi profondément dans l’imaginaire collectif des années 1960. Il n’est pas seulement lié à la drogue, mais à une forme de révélation sensorielle. C’est un morceau qui accompagne l’expérience, qui en devient la bande-son intime.
Pour Lennon, qui vivait intensément chaque sensation, chaque idée, cette chanson représentait un absolu musical. Il ne s’agissait pas d’admiration technique ou de succès commercial, mais d’une communion intime avec une œuvre. Le genre d’émotion qu’un artiste reconnaît immédiatement : celle d’une vérité enfouie, révélée par quelques notes.
Quand les guitares remplaçaient les fusils
L’amour de Lennon pour ce titre s’inscrit aussi dans une époque où l’on pensait encore pouvoir changer le monde par la musique. Comme l’écrivait joliment l’auteur de l’article original, les jeunes des années 1960 avaient compris que la violence n’avait mené qu’au désastre. Ils renoncèrent aux armes, aux dogmes, pour s’armer de guitares, de stylos et de vinyles.
Ce fut une révolution douce, mais puissante. Et même si elle échoua à instaurer la paix universelle, elle transforma durablement les mentalités. Aujourd’hui encore, nous vivons dans les échos de cette époque – dans la liberté d’expression artistique, dans le rejet des conventions, dans l’idée que l’art peut être une expérience spirituelle.
Whiter Shade of Pale, dans ce contexte, fut plus qu’un succès : un manifeste esthétique. Et pour John Lennon, lui-même passeur entre deux mondes, ce morceau fut l’un des rares à capter l’indicible.
La permanence d’un vertige
Presque soixante ans après sa sortie, A Whiter Shade of Pale continue de hanter les ondes. Sa mélodie, toujours aussi spectrale, échappe au vieillissement. Comme les œuvres véritablement intemporelles, elle ne s’explique pas. Elle s’écoute, se ressent, se rêve.
Et si l’on cherche à comprendre pourquoi John Lennon en fit sa chanson fétiche de toute la décennie 1960, peut-être suffit-il de réécouter ce morceau. Dans ses premières mesures résonne un monde englouti – celui de la jeunesse, de l’espoir, de la découverte. Un monde où les mots se dissolvent dans l’orgue, où la réalité se dilue dans la beauté.
Lennon n’aimait pas toutes les chansons. Il était même souvent sévère, méprisant les hits commerciaux et les formules toutes faites. Mais ici, il avait trouvé une exception. Une chanson capable d’atteindre l’âme, d’évoquer un état d’être. « You play it when you take some acid… » disait-il. Peut-être voulait-il dire : « Vous l’écoutez quand vous cherchez autre chose. Quelque chose d’autre que le quotidien. Une clé vers l’invisible. »
Et c’est précisément ce que fut A Whiter Shade of Pale pour lui. Une chanson qui, plus qu’un simple plaisir, fut une révélation.
Un trip. Une vérité. Une lumière pâle dans la nuit du monde.
