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Paul McCartney et le secret de son groove : la rythmique qui a tout changé

Publié le 21 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Paul McCartney est reconnu pour son génie mélodique, mais son talent rythmique est souvent sous-estimé. De son jeu de basse innovant chez les Beatles à ses explorations solo, il a toujours cherché la perfection. Dans les années 1980, il s’entoure de musiciens exceptionnels, dont Steve Gadd et Stanley Clarke, qu’il considère comme la meilleure section rythmique avec laquelle il ait travaillé. Leur contribution à l’album Tug of War illustre la quête de McCartney pour un groove parfait, mêlant pop, jazz et funk avec une précision inégalée.


Dans l’univers du rock, rares sont les musiciens qui peuvent se targuer d’avoir porté le genre à des sommets de créativité, de popularité et de raffinement musical comme l’a fait Paul McCartney. Aujourd’hui, à soixante ans passés, je n’ai de cesse de me replonger dans son œuvre foisonnante, notamment depuis mon poste de journaliste spécialisé dans la musique rock. Collaborant étroitement avec l’un des plus grands sites francophones dédiés aux Beatles, j’ai été amené à étudier en profondeur l’impact de McCartney au sein des Fab Four, mais aussi à travers ses aventures solo et ses collaborations multiples. Or, s’il est universellement connu pour son sens inouï de la mélodie, un autre de ses talents a parfois été sous-estimé : son approche inimitable du rythme. L’exemple le plus éclairant à ce sujet, sans doute l’un des moins attendus, est la révélation que McCartney a faite un jour concernant « la meilleure » section rythmique avec laquelle il ait jamais travaillé, à savoir le tandem formé par Steve Gadd et Stanley Clarke.

Dans les lignes qui suivent, je vous invite à un voyage à travers l’évolution rythmique de Paul McCartney : de ses premiers coups de médiator (ou de doigts) avec les Beatles, à ses travaux solos des années 1980, sans oublier l’impact décisif de son tandem de choc avec Gadd et Clarke. Car au-delà de sa réputation de compositeur surdoué, McCartney a toujours su s’entourer d’instrumentistes capables de mettre en relief le moindre recoin de ses mélodies. Et lorsqu’il s’agit de faire vibrer la section rythmique, on découvre un Paul McCartney exigeant, volontaire, en quête perpétuelle d’une assise musicale parfaite.

Sommaire

  • Les premières années avec les Beatles : un bassiste trop souvent sous-estimé
  • De la fin des Beatles à Wings : la conquête d’une identité musicale personnelle
  • L’entrée dans les années 1980 : la soif de perfection rythmique
  • La révélation inattendue : Steve Gadd et Stanley Clarke, le tandem idéal
  • Un travail de studio où la perfection côtoie la spontanéité
  • Stevie Wonder en invité de marque : quand la funk s’invite chez McCartney
  • Un regard sur la carrière parallèle de George Harrison : la basse à l’honneur également
  • La permanence d’un bassiste unique : la vraie nature de Paul McCartney
  • Retour sur le contexte historique : la production de George Martin et l’époque du tout possible
  • La quête d’un groove universel : les leçons d’une collaboration inoubliable
  • « Tug of War »
  • « What’s That You’re Doing »
  • « Tug of War »
  • En écho aux légendes : la persistance d’une amitié musicale
  • Un héritage qui dépasse les frontières du rock et de la pop
  • « Tug of War »
  • Vers un horizon sans fin : la place du rythme dans la postérité de McCartney
  • Une passion renouvelée, un regard tourné vers l’avenir
  • « New »
  • « Egypt Station »
  • « Tug of War »
  • La déclaration de Paul McCartney sur la « meilleure » section rythmique : un hommage à la fusion des talents
  • « Tug of War »
  • Leçons pour les générations futures : l’art de sublimer la chanson

Les premières années avec les Beatles : un bassiste trop souvent sous-estimé

Paul McCartney est entré dans l’histoire comme l’un des membres fondateurs des Beatles, ce groupe de Liverpool qui a révolutionné la musique populaire dans les années 1960. Au fil des décennies, on a régulièrement mis en avant le tandem de compositeurs légendaire Lennon-McCartney et la synergie inoubliable qui liait ces deux esprits créatifs. On a aussi, bien sûr, souligné à l’infini le charisme de John Lennon ou la présence scénique de Paul. Toutefois, on aurait parfois tendance à oublier qu’avant d’être l’une des plus célèbres plumes de la pop, McCartney a été, et demeure, un bassiste de haute voltige.

Très tôt, il a développé une approche mélodique de la basse qui ne se limitait pas à la simple tenue d’une ligne fixe au fond du spectre sonore. Son jeu se caractérisait par des motifs dansants, des variations subtiles et une volonté de dialoguer avec la batterie plutôt que de se contenter d’une pulsation. Il suffit de réécouter certains morceaux emblématiques des Beatles pour se rendre compte à quel point Paul McCartney parvenait à insuffler un supplément d’âme et de nuance à chacun des titres. On songe notamment à « Something » , écrit par George Harrison, où la ligne de basse de McCartney devient presque un personnage à part entière. Ces virages mélodiques, ces petites accroches harmoniques, conféraient une élégance inouïe à ce que d’autres bassistes auraient joué de façon plus classique.

La collaboration de McCartney avec Ringo Starr mérite aussi une attention particulière : le mariage entre la basse de Paul, souvent inventive, et la batterie de Ringo, fluide, souple mais toujours fiable, constituait l’une des forces structurelles du son Beatles. Pourtant, dans les récits médiatiques, cet aspect de leur musique a pu être un peu éclipsé par les mélodies inoubliables, les refrains révolutionnaires et le tourbillon que représentait la Beatlemania. On ne compte plus les ouvrages qui retracent l’aventure des Fab Four tout en effleurant à peine le sujet de la basse de Paul. Pour certains, il ne s’agit que d’un ornement : pour d’autres, dont je fais partie, c’est l’une des clés permettant de comprendre la magie du groupe.

De la fin des Beatles à Wings : la conquête d’une identité musicale personnelle

Lorsque les Beatles se sont séparés en 1970, Paul McCartney a entamé une quête artistique qui l’a conduit à un nouveau départ. Il se retrouva déstabilisé, certes, mais aussi galvanisé par l’idée de repartir de zéro et de redéfinir ses priorités musicales. C’est au cours de cette période de transformation qu’il forma Wings, un groupe dont la longévité (1971-1979) fut jalonnée de succès populaires (comme « Band on the Run » ou « Live and Let Die ») et de tournées qui ont assis son statut de superstar mondiale indépendante du phénomène Beatles.

Chez Wings, McCartney conservait évidemment la basse, mais son approche de l’instrument s’adaptait à la nouvelle dynamique du groupe. Il entamait une transition vers des formats plus pop-rock, plus calibrés pour la scène et pour une époque où le rock se teintait de new wave, de funk ou de soul. Pourtant, si Wings est régulièrement associé à la pop légère voire commerciale, on ne doit pas omettre la science rythmique de Paul, qui continuait de s’aiguiser au fil des enregistrements. Certaines plages instrumentales, notamment dans les albums Red Rose Speedway ou Venus and Mars, laissent entrevoir à quel point il travaillait minutieusement chaque ligne de basse pour épouser les variations harmoniques et soutenir la batterie avec précision.

L’époque Wings fut donc un temps de rodage. McCartney testait sa liberté, son autorité de leader, et essayait d’explorer des esthétiques parfois plus expérimentales (comme en témoigne son album McCartney II, sorti en 1980, où il se laissa aller à des fantaisies électroniques). Même s’il n’avait plus le même écrin collectif que lors de l’âge d’or des Beatles, cette période a joué un rôle crucial dans sa compréhension de ce qu’il pouvait produire en totale autonomie. C’est finalement dans les années 1980, avec la sortie de l’album « Tug of War » (1982), qu’il s’est propulsé vers de nouveaux sommets, fort de son expérience et de sa volonté de s’entourer des meilleurs.

L’entrée dans les années 1980 : la soif de perfection rythmique

Au tournant des années 1980, Paul McCartney pressent que le paysage musical change, et qu’il lui faut aussi adapter son son, son jeu et ses collaborations. Après l’aventure Wings, il multiplie les projets, de l’album McCartney II déjà mentionné, au lancement de collaborations fructueuses avec des artistes majeurs de l’époque. C’est alors qu’il se met à envisager l’idée de réunir autour de lui des musiciens capables d’élever ses chansons à un niveau d’excellence rarement atteint. D’un point de vue commercial, les années 1980 représentent aussi pour lui l’opportunité d’entretenir son aura de superstar, après le succès considérable de la décennie précédente.

Dans cette optique, l’album « Tug of War » , produit par George Martin, est souvent décrit comme l’une des pièces maîtresses de McCartney durant cette décennie. Publié en 1982, l’opus jouit d’une palette sonore extrêmement soignée, mêlant pop, rock, touches de soul et, de temps à autre, l’empreinte jazz de certains invités de marque. McCartney s’essaie à des textures plus modernes et cherche à afficher sa capacité à s’adapter aux courants musicaux qui font vibrer le public du moment. C’est dans cet album que l’on trouve cette fameuse collaboration avec Stevie Wonder, dont le morceau « Ebony and Ivory » est à la fois un succès commercial colossal et un sujet de controverse pour certains fans, qui jugent la chanson trop sirupeuse. Certains critiques ont même été jusqu’à comparer ce titre à un supplice musical, qualificatif qui revient parfois dans des commentaires acerbes (l’expression « musical equivalent of getting tased in the genitals » a pu être relevée dans certains cercles britanniques, c’est dire la virulence de l’attaque).

Mais résumer « Tug of War » à ce seul duo serait une profonde erreur. Car sur le même disque figure un titre bien plus enlevé, « What’s That You’re Doing » , coréalisé également avec Stevie Wonder. C’est un morceau funk dont la fougue et l’énergie en font l’un des sommets rythmés de la carrière solo de McCartney. A bien des égards, ce titre aurait mérité d’être le succès planétaire de l’album, car il synthétise la volonté de Paul d’allier sa sensibilité mélodique à un groove irrésistible. Toutefois, « Ebony and Ivory » était plus calibré pour les ondes radio et pour le grand public, ce qui explique qu’il ait quelque peu éclipsé la face plus audacieuse de la collaboration entre McCartney et Wonder.

La révélation inattendue : Steve Gadd et Stanley Clarke, le tandem idéal

C’est à propos de « Tug of War » que Paul McCartney laissa transparaître son immense respect pour deux musiciens de génie : le batteur Steve Gadd et le bassiste Stanley Clarke. Dans des interviews, McCartney n’a pas hésité à qualifier cette paire rythmique de « meilleure » section basse-batterie, louant leur technique, leur capacité à habiter la musique sans la surcharger et leur sens inné de l’équilibre. Le commentaire de McCartney résonne fortement si l’on songe que le musicien a côtoyé Ringo Starr pendant des années et qu’il a pu, a fortiori, collaborer avec d’autres artistes prestigieux au fil de sa carrière. Entendre un homme aussi expérimenté déclarer qu’il voulait, pour « Tug of War » , Gadd à la batterie et Clarke à la basse parce qu’il considérait qu’ils étaient « tout simplement les meilleurs », voilà qui en dit long sur l’aura de ces deux musiciens dans l’esprit d’un ex-Beatle.

Steve Gadd est une figure incontournable du studio et de la scène depuis les années 1970. Son jeu est reconnaissable entre mille, notamment pour la fluidité de ses roulements, la précision de ses frappes et le groove léger qu’il parvient à insuffler à chaque morceau, qu’il s’agisse de jazz, de pop ou de rock. Son solo sur « Aja » de Steely Dan, en 1977, reste l’une des performances de batterie les plus admirées de la musique américaine, un chef-d’œuvre d’élégance et de virtuosité subtile. De son côté, Stanley Clarke s’impose comme l’un des maîtres de la basse, à la fois dans le registre jazz-rock (avec Chick Corea, George Duke ou le mouvement jazz fusion) et dans l’univers de la pop, où son toucher et son sens du placement font merveille. Mêler ces deux talents sur le même album, c’était offrir à Paul McCartney une assise rythmique tout bonnement exemplaire, dont la qualité ne pouvait qu’élever le résultat final.

Un travail de studio où la perfection côtoie la spontanéité

Quand McCartney a entamé les sessions d’enregistrement de « Tug of War » , son intention était claire : explorer les recoins les plus fins de la production, tout en préservant l’authenticité et la chaleur de l’interprétation. Avec des musiciens comme Gadd et Clarke, le défi consistait à canaliser leur formidable savoir-faire technique vers des morceaux susceptibles de plaire à un large public. On sait que Paul McCartney, malgré sa curiosité pour tous les styles musicaux, reste un artisan de la pop, attaché aux chansons accrocheuses, aux refrains mémorables et à la brièveté qui leur confère tant d’efficacité. Le rôle de Gadd et de Clarke n’était donc pas de faire de longues démonstrations de virtuosité, mais plutôt de sublimer des compositions déjà solides, en y injectant du nerf, de la couleur et un groove irrésistible.

Le résultat s’entend particulièrement dans les passages où la basse et la batterie se retrouvent presque mises à nu, laissant place à la pulsation et aux variations subtiles dont Gadd a le secret. Sur certains morceaux, l’auditeur averti percevra un jeu de question-réponse entre les figures de batterie et les lignes de basse. Nulle surenchère, aucune prouesse superflue : on retrouve ce même équilibre que McCartney chérissait chez Ringo Starr, mais cette fois-ci porté par une élégance jazzy, fruit du bagage musical étendu de Gadd et Clarke. Loin d’y voir un risque de basculer dans un album trop expérimental, McCartney y voyait plutôt l’occasion de prouver que sa pop pouvait s’enrichir de mille nuances sans jamais perdre de son impact.

D’ailleurs, Steve Gadd et Stanley Clarke, tout en étant des pointures du jazz, ont toujours su s’adapter à des registres variés. Ils ont souvent déclaré qu’ils cherchaient avant tout à servir la chanson, à s’effacer au profit du chanteur ou du soliste quand la musique l’exigeait. Selon plusieurs témoignages issus des sessions de l’album, Paul McCartney appréciait tout particulièrement cette humilité, qui lui rappelait l’état d’esprit des Beatles dans leur quête d’une harmonie de groupe. Malgré les apparences, « Tug of War » n’est pas devenu un disque de jazz ni un terrain de jeu pour solos interminables. C’est resté un album pop, fédérateur, rehaussé par un sens rythmique à la fois discret et redoutablement efficace.

Stevie Wonder en invité de marque : quand la funk s’invite chez McCartney

La présence de Stevie Wonder sur « Tug of War » mérite que l’on s’y attarde. Personnage emblématique de la soul, du rhythm and blues, du funk et de la pop, Stevie Wonder est un touche-à-tout de génie qui a déjà roulé sa bosse depuis les années 1960 chez Motown. A l’aube des années 1980, il demeure l’un des artistes afro-américains les plus respectés au monde, son influence dépassant largement le cadre de la soul. Son arrivée aux côtés de McCartney visait évidemment à donner une saveur plus groovy à l’album, et le résultat fut sans équivoque : « What’s That You’re Doing » , en particulier, vibre d’une énergie ébouriffante. C’est un morceau qui donne envie de bouger, dont la ligne de basse rebondit à loisir, soutenue par la solidité infaillible de Steve Gadd à la batterie.

Dans le paysage musical de 1982, cette orientation plus funk et plus audacieuse aurait parfaitement pu conquérir un large public avide de nouveauté. Cependant, c’est la ballade optimiste « Ebony and Ivory » qui s’est imposée, devenant l’un des tubes planétaires de l’année. Les radios ont immédiatement adopté cette chanson, son message universaliste et son refrain d’une grande simplicité. Tandis que « Ebony and Ivory » envahissait les ondes, « What’s That You’re Doing » s’adressait plutôt à un public amoureux de grooves plus dansants et, de ce fait, restait en retrait commercialement. Aujourd’hui encore, beaucoup de mélomanes considèrent qu’il s’agit d’une injustice et que ce titre plus funky méritait de marquer l’histoire de la pop à la même hauteur que le duo, certes légendaire, mais parfois jugé mièvre, entre McCartney et Wonder.

Un regard sur la carrière parallèle de George Harrison : la basse à l’honneur également

Il est intéressant de noter que dans cette même période, George Harrison, ex-guitariste soliste des Beatles, expérimentait lui aussi avec des bassistes virtuoses. En 1979, Harrison avait sollicité Willie Weeks pour apposer sa touche sur son propre album, intrigué par la capacité de Weeks à insuffler un groove brut et chaleureux. Il existait en effet, dans l’orbite des ex-Beatles, une tendance à chercher le meilleur chez les musiciens de session, à faire appel à des pointures capables d’enrichir la pop-rock de saveurs funk, soul ou jazz. Ainsi, Harrison, tout comme McCartney, démontrait que leur passage chez les Beatles ne les avait pas enfermés dans une formule figée, mais qu’ils restaient curieux de fusions musicales plus larges.

Cette émulation générale illustre un goût pour la recherche, pour la confrontation des styles, et ce dans un esprit somme toute humble : il ne s’agissait pas d’écraser l’autre avec son héritage d’ex-Beatle, mais plutôt de faire briller des instrumentistes remarquables. Lorsque McCartney a choisi Steve Gadd et Stanley Clarke, c’était précisément pour s’immerger dans une rythmique d’exception, sans forcément se mettre en avant en tant que bassiste. On perçoit ici la part de maturité artistique chez un homme qui avait longtemps été scruté comme le « génie de la pop » et qui n’en oubliait pas, pour autant, que la musique est avant tout un art collectif.

La permanence d’un bassiste unique : la vraie nature de Paul McCartney

Pour autant, rappelons-le, Paul McCartney demeure un bassiste remarquable. Au fil de sa carrière, il a su s’adapter à divers contextes musicaux, modifiant parfois son jeu pour se mettre au service de la chanson. Si le Beatles early days le montrent en train de tenir des lignes de basse simples et directes (inspirées par le rock, le skiffle et le R&B), on voit ensuite éclore, vers 1965-1966, un musicien plus aventureux, qui se met à orner ses motifs de petites variations mélodiques inattendues. Cette audace culmine sur des titres comme « Something » ou encore « Rain », où sa ligne de basse semble jouer un rôle de chef d’orchestre harmonique.

Cette propension à mettre la basse en avant, non pas avec une virtuosité démonstrative, mais plutôt avec un sens aigu de la mélodie et du timing, confère à McCartney une identité sonore immédiatement reconnaissable. Plus tard, quand il joue avec Wings ou dans ses albums solos, on sent qu’il est capable de faire du taping funk ou de s’inspirer du reggae s’il l’estime nécessaire, toujours avec goût et parcimonie. Aux côtés de Steve Gadd et Stanley Clarke, il n’abandonne pas son poste de bassiste, mais il sait s’effacer ou dialoguer selon la situation. C’est là la marque d’un grand musicien : pouvoir s’aligner avec d’autres virtuoses sans que l’ego ne prenne le dessus, et que seul compte le résultat final.

Retour sur le contexte historique : la production de George Martin et l’époque du tout possible

A la charnière des années 1970 et 1980, la production musicale vivait une période d’effervescence. Les avancées technologiques, l’essor de l’électronique, l’élargissement des courants pop, rock, funk, disco et même new wave, tout contribuait à encourager des artistes de la trempe de Paul McCartney à tenter des combinaisons inattendues. Travailler avec George Martin, le cinquième Beatle, offrait à McCartney un gage de qualité, tant sur le plan de l’écriture d’arrangements que sur celui de la production sonore. Loin de s’enfermer dans la nostalgie des années 1960, ils cherchaient ensemble à aller de l’avant, tout en capitalisant sur l’expertise accumulée depuis l’époque des studios d’Abbey Road.

C’est dans ce bouillonnement que s’inscrit la volonté de Paul d’appeler Steve Gadd et Stanley Clarke. Il s’agissait de se poser la question : « Comment transcender ma propre vision des choses en invitant des musiciens qui apporteront une énergie nouvelle ? » Dans une époque où la cross-pollinisation musicale était en plein essor (pensons aux innombrables rencontres entre le rock et le jazz, entre le funk et le rock progressif, etc.), McCartney voulait affirmer qu’il avait toujours la capacité de surprendre, lui que certains commentateurs avaient vite rangé dans la case de la pop sucrée et consensuelle.

La quête d’un groove universel : les leçons d’une collaboration inoubliable

En fin de compte, la présence de Gadd et Clarke sur

« Tug of War »

reste un épisode marquant dans la trajectoire de McCartney pour plusieurs raisons. D’abord, elle illustre le fait qu’il ne voyait pas en eux de simples seconds rôles. Pour Paul McCartney, engager ces deux musiciens, c’était presque un acte de révérence, l’affirmation qu’il les considérait comme les meilleurs artisans possibles pour insuffler un groove « parfait » à son œuvre. Cette reconnaissance de la virtuosité d’autrui fait écho à la philosophie qui l’animait déjà au temps des Beatles : la volonté d’apprendre de tous, de capter la moindre idée brillante, et de la remodeler pour l’intégrer au service de la chanson.

Ensuite, cette rencontre met en lumière l’ouverture stylistique qui caractérise l’ex-Beatle depuis toujours. S’il est vrai qu’on l’a associé à la pop la plus commerciale, Paul McCartney n’a jamais hésité à s’aventurer hors des sentiers battus, voire à se frottter à des univers musicaux éloignés de la pop mainstream. C’est ainsi que sa collaboration avec Stevie Wonder a permis la naissance d’un véritable petit bijou funk,

« What’s That You’re Doing »

, qui demeure, encore aujourd’hui, un trésor un peu caché dans sa discographie. Cette soif de diversité, cette curiosité insatiable, a aidé McCartney à traverser les époques sans perdre de sa pertinence. Même lorsqu’il publie des morceaux moins acclamés, on sent chez lui un désir de découverte, l’envie de continuer à jouer avec de nouveaux partenaires musicaux et de nouvelles textures.

Enfin, on ne peut qu’être frappé par la manière dont Gadd et Clarke se sont mis au diapason d’un artiste légendaire sans pour autant trahir leur identité musicale. Les amateurs de jazz, les férus de fusion, savent que Clarke et Gadd peuvent délivrer des performances éblouissantes, emplir l’espace sonore de soli complexes et de polyrythmies renversantes. Pourtant, sur l’album de Paul, ils se retiennent, dosent, nuancent, laissent respirer la partition. C’est cette quête perpétuelle d’équilibre entre virtuosité et lisibilité pop qui fait de cette collaboration un modèle d’intelligence musicale. Il ne suffit pas de réunir des pointures pour obtenir un chef-d’œuvre : il faut aussi qu’ils sachent collaborer et se mettre au service d’une vision.

« Tug of War »

montre avec éclat que l’esprit collectif prime sur la simple accumulation de talents.

En écho aux légendes : la persistance d’une amitié musicale

S’il est vrai que les Beatles se sont officiellement séparés en 1970, on sait qu’il est resté, en filigrane, une forme d’émulation entre les anciens membres. Parfois, McCartney faisait appel à Ringo Starr pour jouer sur certaines de ses sessions solo, ou il offrait sa voix sur un projet de George Harrison. Cette dynamique, souterraine, n’a jamais totalement cessé, malgré les aléas de la vie et le tragique assassinat de John Lennon en 1980. Lorsque Paul McCartney vante la meilleure section rythmique qu’il ait connue en parlant de Gadd et Clarke, il ne nie pas la magie Beatles : il sous-entend plutôt qu’à ce stade de sa carrière, il cherchait quelque chose de différent, de plus technique, de plus jazzy, de plus pointu que ce qu’il avait pu expérimenter auparavant.

A plusieurs reprises, Ringo Starr lui-même a reconnu le talent exceptionnel de Gadd, allant jusqu’à le qualifier d’un des batteurs les plus influents de sa génération. Quant à Stanley Clarke, son nom circule régulièrement dans les discussions portant sur les plus grands bassistes de l’histoire, au même titre qu’un Jaco Pastorius ou un Marcus Miller, tous reconnus pour leur capacité à bouleverser la perception même de ce qu’une basse peut faire. Il n’y a donc pas lieu de se sentir offensé pour Ringo si McCartney fait cet éloge de Gadd et Clarke : on parle là de musiciens qui opèrent dans des esthétiques parfois voisines, mais aussi suffisamment distinctes pour que la comparaison directe n’ait pas réellement de sens. Comme le souligne McCartney, le choix de Gadd et Clarke n’était pas un caprice, mais un moyen d’atteindre un idéal rythmique adapté à l’album qu’il avait en tête.

Un héritage qui dépasse les frontières du rock et de la pop

Ce qui ressort de cette période de la carrière de McCartney, c’est la prise de conscience toujours plus nette que le rythme est un moteur essentiel de sa musique, au même titre que la mélodie ou l’harmonie. Même si l’on retient volontiers ses performances vocales, ses refrains accrocheurs ou ses ballades intemporelles, son sens aigu du groove demeure une constante qu’il ne faut pas sous-estimer. Il suffit de prêter une oreille attentive à la façon dont il a, par exemple, intégré des éléments reggae dans un titre comme « Live and Let Die » (avec ses syncopes marquées) ou dans d’autres chansons plus tardives. En filigrane, on devine chez McCartney une passion pour la pulsation, pour la répétition à la fois rassurante et envoûtante, pour la danse aussi, qu’il s’agisse de la pop la plus légère ou de la funk la plus fougueuse.

L’album

« Tug of War »

constitue à ce titre un jalon important. Car il démontre qu’à plus de quarante ans, McCartney pouvait encore se permettre des incursions ambitieuses dans des registres exigeants. Il s’appuie sur l’excellence de Stanley Clarke pour étoffer les parties de basse quand il ne les joue pas lui-même, et sur la rigueur de Steve Gadd pour ancrer le tempo. Il collabore avec Stevie Wonder pour pousser plus loin le curseur de l’expérimentation et faire danser ses auditeurs sur des rythmes plus chaloupés. Tout cela se fait sous la houlette attentive de George Martin, qui, en vieux complice, sait comment tirer le meilleur de Paul sans dénaturer son essence.

Au-delà de l’anecdote sur la « meilleure » section rythmique, c’est donc la preuve qu’on ne peut réduire McCartney à l’étiquette d’artiste pop sirupeux. L’homme a un bagage colossal, forgé par une curiosité jamais assouvie, et par un désir de perfection qui ne l’a jamais quitté depuis l’époque où il partageait la scène du Cavern Club à Liverpool avec trois autres jeunes musiciens. Loin de se laisser aller à l’autosatisfaction, il s’est entouré de ceux qu’il considérait comme les plus aptes à enrichir son univers, non pour les dominer, mais pour qu’ensemble, ils trouvent l’accord parfait entre virtuosité et efficacité.

Vers un horizon sans fin : la place du rythme dans la postérité de McCartney

Regarder en arrière et analyser la trajectoire de Paul McCartney, c’est aussi prendre conscience de la manière dont le rythme a joué un rôle majeur dans la longévité de sa carrière. Ce n’est pas un hasard si, à chaque décennie, on retrouve des jalons importants où il a su s’adjoindre le concours de musiciens dotés d’un sens aigu de la section rythmique. Dans les années 1970, l’exemple de Wings démontre déjà qu’il cherche sans cesse à diversifier ses appuis. Dans les années 1980, la collaboration avec Clarke et Gadd représente l’apogée d’une quête de la perfection rythmique. Plus tard, lorsqu’il se frotta à d’autres collaborations (par exemple avec Elvis Costello à la fin des années 1980, ou encore avec Youth dans le cadre du projet The Fireman), McCartney continua de creuser cette veine, s’assurant toujours que les fondations rythmiques étaient solides.

Ces choix audacieux lui ont permis de rester pertinent aux yeux de nouvelles générations, qui pouvaient goûter chez lui un sens de la pulsation et du groove parfois absent chez d’autres icônes de la même période. De fait, si beaucoup de jeunes musiciens considèrent McCartney comme un génie de la composition, ils devraient également s’attarder sur son approche de la basse, sur son intelligence dans la mise en place et l’accentuation, et comprendre qu’il y a là un legs d’une valeur inestimable.

Une passion renouvelée, un regard tourné vers l’avenir

Aujourd’hui, quand on se penche sur la discographie récente de Paul McCartney, on constate que, même à un âge avancé, le musicien n’a rien perdu de son enthousiasme. Ses albums plus récents, qu’il s’agisse de

« New »

(2013) ou

« Egypt Station »

(2018), prouvent qu’il continue de s’intéresser à des producteurs et à des instrumentistes variés, toujours dans le but d’apporter un souffle neuf à sa musique. Il n’hésite pas à osciller entre des ballades épurées, qui mettent sa voix à nu, et des pièces plus rythmées, où l’énergie prime. Et à chaque fois, sa basse reste reconnaissable, même si elle est parfois moins en avant qu’à l’époque des Beatles. C’est ce sens du détail, cette articulation particulière, qui permettent aux fans de l’identifier instantanément.

On se souvient qu’à la fin des années 1970 et au début des années 1980, certains critiques doutaient de la capacité de McCartney à se renouveler ou à demeurer un pionnier. Pourtant, avec

« Tug of War »

, il a prouvé qu’il était prêt à explorer la pop la plus moderne et la plus métissée, en convoquant des musiciens exceptionnels comme Steve Gadd et Stanley Clarke. Aujourd’hui, on voit qu’il a continué de progresser dans cette dynamique, prêt à accueillir d’autres talents, à collaborer avec des vedettes contemporaines ou même avec des artistes plus underground.

La déclaration de Paul McCartney sur la « meilleure » section rythmique : un hommage à la fusion des talents

Pour finir, on doit admettre que le choix de mots de Paul McCartney – déclarer que Gadd et Clarke étaient « les meilleurs » – n’est pas un simple compliment jeté en l’air. Cela témoigne d’une admiration profonde pour deux maîtres de leurs instruments, qui, malgré leur renommée, se sont mis au service d’un projet pop exigeant. Cette alchimie particulière, cette rencontre rare entre l’héritage Beatles, la rigueur jazz et la folie funk, reste un épisode marquant de la pop music du début des années 1980.

Et si l’on considère que McCartney demeure l’un des plus grands ambassadeurs de la fusion des styles, il est normal qu’il ait tenu à souligner la contribution inestimable de Gadd et Clarke. Peut-être était-ce aussi une façon de se rappeler à quel point la section rythmique, trop souvent reléguée au second plan, est en réalité le socle sur lequel tout repose. Dans l’histoire de la musique populaire, nombreuses sont les chansons qui ont triomphé grâce au pouvoir hypnotique d’une basse et d’une batterie parfaitement synchronisées. McCartney, en grand mélodiste, a toujours su que la mélodie seule ne suffit pas si l’assise rythmique n’est pas à la hauteur.

Pour les amateurs de rock, de jazz, de funk ou simplement de bonne musique,

« Tug of War »

demeure un point d’entrée passionnant pour appréhender l’importance de la rythmique dans l’œuvre de Paul McCartney. C’est un disque qui invite à écouter plus attentivement la batterie, la basse, et à comprendre que derrière la simplicité apparente de la pop, se cache un travail titanesque de mise en place, de nuances et de connexion entre les interprètes. Si le grand public retient surtout « Ebony and Ivory » ou les envolées de Stevie Wonder, les musiciens et les connaisseurs, eux, entendent avec émerveillement comment Gadd et Clarke tricotent un canevas rythmique d’une finesse rarissime, tout en évitant l’écueil d’un excès de démonstration.

Leçons pour les générations futures : l’art de sublimer la chanson

En somme, lorsque Paul McCartney évoque la « meilleure » section rythmique qu’il ait connue, il rend hommage à un tandem qui a su trouver la formule idéale pour servir la chanson, sans s’y imposer brutalement, mais sans non plus s’y effacer jusqu’à l’inexistence. Cette posture d’équilibre, chère à McCartney, est au cœur de sa philosophie musicale : la basse et la batterie ne sont pas de simples accompagnements, elles sont la charpente vitale d’un morceau. Bien exécutées, elles rehaussent la mélodie, l’enrobent, lui permettent d’atteindre l’oreille de l’auditeur avec plus de force et de beauté.

L’histoire retiendra que Paul McCartney est l’un des plus grands architectes de la pop du XXe siècle, mais aussi, et peut-être surtout, un bassiste de talent qui a imposé un style inimitable. De la modestie de ses premières lignes avec les Beatles à l’audace de ses expérimentations des années 1980, il n’a jamais renoncé à l’idée que la musique est un dialogue. Dans ce dialogue, chacun doit pouvoir s’exprimer, et la section rythmique, que certains négligent ou estiment secondaire, en est l’épine dorsale.

A soixante ans passés, je garde en mémoire ce formidable héritage. Mon rôle de journaliste, aujourd’hui, consiste à le transmettre, à rappeler que dans un monde où l’attention se porte trop souvent sur l’aspect le plus visible, le plus glamour, la magie naît souvent de l’ombre, du socle, de la base. McCartney l’a compris depuis longtemps. Et sa déclaration sur Steve Gadd et Stanley Clarke, ce témoignage d’admiration, pourrait bien servir d’exemple à tous les aspirants musiciens : pour transcender une chanson, il faut la faire reposer sur un couple basse-batterie capable de palpiter, de respirer et d’envelopper la voix et les instruments solistes. En un mot comme en cent, comme l’a si justement dit Paul : « Je voulais les meilleurs, alors j’ai choisi les meilleurs. Pourquoi pas ? »


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