En 1982, Paul McCartney rend un hommage intime et bouleversant à John Lennon avec la chanson « Here Today ». Telle une lettre posthume, elle évoque leur amitié profonde, les regrets, les non-dits et l’amour fraternel qui les liait. Composée après l’assassinat de Lennon, cette ballade sincère exprime le deuil de McCartney et son besoin de dire ce qu’il n’a jamais pu formuler de son vivant. Depuis, elle est devenue un rituel émouvant de ses concerts, symbole d’un lien indéfectible entre deux légendes.
Parmi les innombrables pages que l’histoire du rock a écrites, rares sont celles aussi poignantes, aussi profondément humaines, que celle qui lie John Lennon à Paul McCartney. Bien plus qu’un duo musical devenu mythique, les deux hommes incarnaient l’âme d’un groupe qui allait transformer à jamais la musique populaire. Et pourtant, au-delà des mélodies, des harmonies et de la légende, demeurait une amitié aussi belle que chaotique, aussi fraternelle qu’emplie de tensions. En 1982, deux ans après l’assassinat brutal de Lennon, McCartney lui rend un hommage bouleversant avec Here Today, un titre à la fois discret et viscéral, qui dit tout de ce qui n’a jamais été dit entre eux.
Sommaire
- Une amitié forgée dans les rues de Liverpool
- Le silence après la rupture
- 8 décembre 1980 : la tragédie
- Here Today : la lettre jamais envoyée
- Une performance rituelle
- Un monument discret à l’amitié
- Lennon-McCartney : au-delà de la légende
Une amitié forgée dans les rues de Liverpool
Il faut revenir aux années 1950, dans les faubourgs populaires de Liverpool, pour saisir la nature profonde du lien qui unit les deux garçons. Paul et John, issus de familles modestes, se rencontrent alors qu’ils ne sont encore que des adolescents en quête de musique, de reconnaissance, et peut-être aussi, de consolation. Tous deux marqués par la perte précoce d’un parent — John par la mort tragique de sa mère Julia, Paul par celle de sa mère Mary — ils trouvent dans leur amitié un refuge, une force. Très vite, cette complicité se métamorphose en une alchimie créatrice exceptionnelle.
Le tandem Lennon/McCartney devient le moteur des Beatles, co-écrivant une majorité des chansons du groupe et signant parmi les plus grandes œuvres de la musique contemporaine. Mais derrière le vernis de la gloire, les deux hommes vivent aussi une relation faite de rivalités, d’incompréhensions, de frustrations. L’ego, les visions artistiques divergentes, la pression médiatique, et enfin l’implosion du groupe en 1970, viennent fissurer leur entente.
Le silence après la rupture
Après la séparation des Beatles, les relations entre Lennon et McCartney deviennent orageuses. Par médias interposés, ils se lancent des piques acérées. McCartney reproche à Lennon son abandon, Lennon moque les prétentions artistiques de son ancien complice. Les chansons elles-mêmes deviennent des armes : Too Many People pour Paul, How Do You Sleep? pour John. Les blessures sont profondes. Et pourtant, au fil des années 1970, la tension s’apaise. Loin des projecteurs, les deux anciens amis renouent doucement. Ils se téléphonent, se croisent à New York, échangent à nouveau avec complicité.
Mais le destin n’accordera pas à McCartney le temps de refermer toutes les plaies.
8 décembre 1980 : la tragédie
Le soir du 8 décembre 1980, John Lennon est assassiné par Mark David Chapman devant le Dakota Building, son domicile new-yorkais. Le monde est en état de choc. Pour McCartney, c’est un séisme intime. Derrière les réactions convenues que l’on attend d’une célébrité, Paul est anéanti. On se souvient de cette déclaration filmée, peu après l’annonce de la mort de Lennon, où il murmure « It’s a drag » — une phrase banale, presque froide, qui lui vaudra des critiques injustes. Mais l’homme est alors en état de sidération.
Dès qu’il apprend la nouvelle, il prend contact avec Yoko Ono et se rend à New York pour soutenir Sean, le fils de Lennon. Leurs relations, longtemps tendues, s’apaisent dans ce contexte tragique. La mort soudaine de John devient un catalyseur pour une forme de réconciliation. Mais au fond de lui, McCartney porte un deuil silencieux. Il ne sait comment exprimer ce qu’il ressent. C’est alors qu’il revient à l’outil qui l’a toujours aidé à panser ses blessures : la chanson.
Here Today : la lettre jamais envoyée
Here Today, que Paul compose en 1981 et publie sur son album Tug of War en 1982, est un chef-d’œuvre de pudeur et d’émotion contenue. À la manière d’une lettre posthume, la chanson s’adresse directement à John. Pas au Lennon public, mais à l’ami intime, au frère de cœur, à celui avec qui il partageait le quotidien, les plaisanteries, les tournées, les rêves de jeunesse.
Le morceau s’ouvre sur une ligne mélodique dépouillée, portée par un quatuor à cordes discret — une instrumentation presque classique, qui tranche avec les productions pop de l’époque. McCartney y parle à Lennon comme s’il était encore là : « If I said I really knew you well, what would your answer be? » (« Si je disais que je te connaissais vraiment bien, que répondrais-tu ? »). Il évoque leur relation complexe, faite de non-dits, de tendresse dissimulée sous des plaisanteries de gamins du nord de l’Angleterre.
Dans une interview accordée en 2004 au Guardian, McCartney confie qu’il « pleurait en écrivant la chanson ». Il raconte également une nuit de 1964, alors qu’ils étaient en tournée, où les deux garçons, ivres et éreintés, s’étaient laissés aller à exprimer leur affection réciproque dans un moment de rare vulnérabilité : « On a fini par pleurer. On s’est dit combien on s’aimait, même si on ne le disait jamais. » Ce souvenir, Paul ne l’a jamais oublié. Et c’est ce genre d’aveux manqués qu’il tente de rétablir dans Here Today.
Une performance rituelle
Depuis sa sortie, Here Today est devenue une pièce maîtresse du répertoire scénique de McCartney. À chaque tournée, il la chante, seul sur scène, accompagné de sa guitare acoustique. À chaque fois, il avoue ressentir une émotion puissante, presque submergeante : « Au moins une fois par tournée, cette chanson me bouleverse. Je la chante, je pense que tout va bien, et puis je réalise à quel point c’est émotionnel. John était un grand pote, un homme très important dans ma vie. Il me manque, tu sais ? »
Il ne s’agit pas d’un hommage pompeux. Il n’y a pas de grandiloquence, pas de pathos. McCartney parle à John comme on parlerait à un frère disparu, dans l’intimité d’un dialogue interrompu. Ce qui rend Here Today si bouleversante, c’est cette sincérité brute, cette absence de filtre. Loin des disputes, loin des querelles idéologiques, McCartney se souvient du garçon de Liverpool, de l’ami à la guitare, de celui avec qui tout a commencé.
Un monument discret à l’amitié
Dans le paysage des chansons hommage, Here Today occupe une place à part. Elle n’est pas construite comme un éloge funèbre. Elle ne cherche pas à sacraliser Lennon, ni à retracer leur histoire commune. Elle est au contraire d’une grande simplicité, comme une conversation qu’on aurait voulu avoir de son vivant. C’est ce qui la rend universelle : chacun y reconnaît le poids des choses non dites, le regret d’une dernière parole jamais prononcée.
Ce n’est pas un hasard si McCartney a choisi de ne pas sortir la chanson comme single. Il ne s’agissait pas de capitaliser sur la mort de Lennon, mais bien de livrer un message personnel, presque secret. Et pourtant, elle est devenue pour beaucoup de fans des Beatles un passage obligé, une prière silencieuse, un moment suspendu dans le tumulte d’un concert.
Lennon-McCartney : au-delà de la légende
L’histoire de Lennon et McCartney n’est pas celle d’un duo figé dans le marbre, ni celle d’une rivalité amère. Elle est celle de deux garçons qui ont grandi ensemble, qui se sont aimés, affrontés, perdus et retrouvés. Deux génies musicaux, certes, mais aussi deux âmes blessées qui ont su, malgré les orages, maintenir un fil invisible entre elles.
En chantant Here Today, McCartney ne célèbre pas seulement la mémoire de Lennon. Il se souvient aussi du garçon de Woolton, de cette main tendue en 1957 sur le parvis d’une église, de cette alliance fragile mais indestructible qui a donné naissance aux plus belles chansons du XXe siècle.
Car en définitive, au-delà des mythes et des biographies, c’est cela que Paul McCartney nous dit, à sa manière : « John, tu es toujours là. »
