Sorti en 1966 en face B de « Paperback Writer », « Rain » est un exemple frappant de l’audace expérimentale des Beatles. Ce titre marque un tournant dans leur approche du son, avec l’utilisation du varispeed et des bandes inversées, annonçant la révolution psychédélique à venir. Porté par une performance exceptionnelle de Ringo Starr et un riff hypnotique, « Rain » témoigne du génie créatif du groupe, anticipant des styles futurs comme le stoner rock et le grunge. Une face B visionnaire qui prouve, encore aujourd’hui, la modernité intemporelle des Beatles.
Depuis mes débuts comme journaliste rock dans les années 1980, j’ai souvent eu l’occasion d’écrire sur l’incroyable héritage des Beatles et sur leur capacité à franchir les frontières des conventions musicales de leur époque. Aujourd’hui encore, alors que j’ai passé le cap de la soixantaine et que je continue de collaborer avec le plus grand site francophone dédié aux Fab Four, il m’apparaît toujours fascinant de réaliser à quel point l’audace et la curiosité artistique de John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr sont demeurées inégalées. Il suffit de se pencher sur un titre comme « Rain » pour saisir comment un « simple » morceau proposé en face B a pu infléchir la trajectoire de la pop et du rock de façon si marquante. Cette chanson, sortie en 1966 en complément de « Paperback Writer », recèle en effet une force novatrice qui ne manque pas de surprendre, même de nos jours. Afin d’exposer toute la richesse de ce titre et de replacer la dynamique créative des Beatles dans un contexte plus large, examinons de près l’univers musical de ce groupe qui a si souvent marqué l’Histoire et dont la modernité transparaît encore dans chaque recoin de son œuvre.
Sommaire
- L’audace des Beatles : au croisement de la pop et de l’expérimentation
- Contexte de « Rain » : l’ère du changement et l’émergence d’un studio-lab
- Le mystère de la composition : le rôle de Lennon et la part de McCartney
- La structure sonore de « Rain » : le rôle central du riff et l’usage du varispeed
- Une passerelle vers le stoner, le psychédélisme et le rock alternatif
- La performance de Ringo Starr : une assise rythmique phénoménale
- Des B-sides d’exception : la richesse cachée du catalogue Beatles
- La rupture avec la Beatlemania et l’essor de la phase studio
- La question du « plus grand groupe de tous les temps » et l’héritage contesté
- La richesse du texte et de la musique : entre philosophie simple et élan lysergique
- L’avance d’une chanson face aux codes de l’époque
- Vers Revolver et plus loin encore : la lente mue du groupe
- Le regard de George Harrison : entre guitare et influences indiennes
- Un jalon incontournable pour comprendre l’évolution de la musique rock
- L’empreinte de « Rain » : la postérité d’un morceau avant-gardiste
- Vers la fin d’une époque et l’esprit pionnier des Beatles
- La vigueur d’un titre intemporel et l’enthousiasme des passionnés
- Une inspiration encore vivace pour les créateurs d’aujourd’hui
- La preuve que l’on peut anticiper le futur tout en restant ancré dans son époque
- Le mot de la fin sur l’étonnante modernité de « Rain »
L’audace des Beatles : au croisement de la pop et de l’expérimentation
Dans la foulée de leur rencontre en 1957 et de leur formation « officielle » autour de 1960, les Beatles s’étaient déjà taillé une solide réputation de groupe audacieux et rafraîchissant sur la scène de Liverpool puis à Hambourg, avant de conquérir la Grande-Bretagne et le reste du monde. Lorsqu’on évoque l’innovation chez les Beatles, on songe le plus souvent à la période qui s’étend de 1965 à 1967, marquée par des albums charnières comme Rubber Soul, Revolver et Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. C’est dans ce laps de temps plutôt court qu’ils ont métamorphosé l’ADN de la musique pop et rock, en introduisant des influences diverses : musique indienne, courants avant-gardistes, expérimentations en studio basées sur l’usage du magnétophone à quatre pistes, etc. Sous l’impulsion de George Martin, leur producteur, et de l’ingénieur du son Geoff Emerick, le groupe s’est approprié des techniques d’enregistrement de plus en plus pointues, tout en conservant un sens mélodique hors pair.
Si l’on pense tout de suite aux morceaux phares : « Tomorrow Never Knows », « Eleanor Rigby » ou encore « Strawberry Fields Forever » lorsqu’on évoque l’exploration sonore, il ne faut pas pour autant passer sous silence la dimension rock, parfois rugueuse, qui a sous-tendu beaucoup de leurs compositions. En effet, les Beatles disposaient d’un véritable arsenal de « riffs » accrocheurs, capables de rivaliser avec les ténors de l’époque. Bien sûr, si l’on compare George Harrison aux guitaristes virtuoses du calibre d’Eric Clapton, Jimi Hendrix ou Jeff Beck, il est vrai qu’on ne retrouve pas forcément chez lui les solos flamboyants qui ont jalonné l’essor du blues rock, du hard rock et, plus tard, du rock psychédélique. Néanmoins, la finesse de son jeu, son inventivité et son sens de la phrase musicale font de lui un musicien tout aussi capital dans l’histoire de la guitare rock.
Par ailleurs, John Lennon et Paul McCartney ne se contentaient pas de jouer la guitare rythmique ou la basse de manière utilitaire : chacun d’eux apportait une touche personnelle qui transcendait la simple idée d’accompagnement. Lennon, par son sens de la concision et son amour des sonorités tranchantes, pouvait durcir un morceau. McCartney, quant à lui, a non seulement marqué l’histoire de la basse rock, mais a parfois brandi une guitare pour proposer des idées de riffs, comme sur « Paperback Writer ». De plus, quand on parle d’éléments marquants, on ne saurait négliger Ringo Starr, dont le style de batterie, souvent sous-estimé, a pourtant été salué par de nombreux grands musiciens. C’est précisément sur « Rain » que Ringo a souvent déclaré avoir offert l’une de ses meilleures performances, notamment grâce à une approche inventive de la caisse claire et des ponctuations sur le charleston.
Contexte de « Rain » : l’ère du changement et l’émergence d’un studio-lab
Lorsqu’on s’attarde sur la période au cours de laquelle « Rain » voit le jour, on constate à quel point les Beatles se trouvent alors en pleine ébullition. Nous sommes en 1966 : la Beatlemania est à son apogée, le groupe enchaîne les tournées à travers le monde et se retrouve confronté à la cacophonie permanente de publics hystériques. Les concerts se transforment en épreuves où il leur est difficile d’entendre quoi que ce soit sur scène, ce qui les pousse à réfléchir à la pertinence de continuer les tournées. Parallèlement, en studio, leur curiosité musicale se déploie. Ils s’intéressent à la musique indienne, expérimentent avec les dispositifs de varispeed (pour accélérer ou ralentir les bandes), recourent à la compression et à la réverbération de façon inédite, et enregistrent des pistes de guitare inversées, comme on l’entend sur « I’m Only Sleeping » et, de manière plus frappante, sur « Rain ». L’usage de la drogue, en particulier du LSD, éveille chez Lennon et Harrison une inclination encore plus marquée pour des sonorités psychédéliques, voire dissonantes, mais toujours teintées d’une forme de pop limpide.
Il est primordial de replacer « Rain » dans cette période d’avant- Revolver, alors que le groupe n’a pas encore rompu définitivement avec la scène, mais qu’il s’en rapproche. La chanson est enregistrée lors des mêmes sessions que « Paperback Writer » et témoigne d’une atmosphère de liberté accrue. Les Beatles sentent qu’ils ont déjà conquis le monde de la pop : désormais, ils aspirent à repousser toujours plus loin les frontières de leur musique. Il en résulte une kyrielle d’idées qui trouvent leur pleine mesure dans cet enregistrement. Entre un usage créatif de la vitesse de la bande, l’introduction d’éléments de drone (inspirés de la musique indienne) et l’exploration d’une attitude sonore plus lourde, la face B de « Paperback Writer » révèle au grand jour un groupe qui se déleste de la pression des hit-parades pour se concentrer sur l’expérimentation.
Le mystère de la composition : le rôle de Lennon et la part de McCartney
A la première écoute, on perçoit aisément que l’impulsion principale de « Rain » s’inscrit dans l’univers lysergique de John Lennon, marqué par son attirance grandissante pour des thèmes et des ambiances psychédéliques. Les paroles évoquent la pluie, la météo anglaise, mais elles enrobent surtout une pensée plus philosophique, presque onirique, sur la perception de la réalité et l’éveil de la conscience. Sous le vernis d’une simple complaint météorologique se loge donc une exploration subtile de la sensibilité accrue que l’usage du LSD fait naître chez Lennon.
Cependant, Paul McCartney a par la suite revendiqué une large contribution à ce morceau. Il estimait avoir participé à près de « soixante-dix pour cent » de l’écriture. Cette déclaration, consignée dans l’ouvrage Many Years From Now de Barry Miles (paru en 1997), illustre les différends persistants entre Lennon et McCartney sur l’attribution de la paternité de certaines chansons. Quoi qu’il en soit, l’énergie rythmique de Paul, son goût pour les lignes de basse en contrepoint et son talent mélodique surgissent à plusieurs moments clés de « Rain ». Il ne fait aucun doute que, si l’on doit se figurer une répartition des tâches, McCartney et Lennon travaillaient main dans la main, sans barrières fermes, échafaudant ensemble un canevas où la guitare, la ligne de basse et le chant s’interpénètrent.
Ce processus collaboratif s’observe dans de nombreux autres titres des Beatles : chacun apportait des idées, l’autre rebondissait, et l’on aboutissait à un produit final souvent supérieur à la somme de ses parties. Cette dynamique créative, si elle a parfois débouché sur des tensions, a aussi permis aux Beatles d’asseoir leur réputation de groupe intarissable en matière d’innovation. « Rain » cristallise donc ces interactions : l’ambiance trippy qu’on associe volontiers à Lennon se marie à la dextérité mélodique de McCartney, tandis que la guitare de Harrison et la batterie de Ringo parviennent à dépasser le simple rôle d’accompagnement.
La structure sonore de « Rain » : le rôle central du riff et l’usage du varispeed
La principale particularité qui fait de « Rain » un morceau très en avance sur son temps réside dans la lourdeur de sa structure musicale et dans la manière dont la production accentue cette lourdeur. En effet, le groupe et George Martin ont eu l’idée de ralentir l’enregistrement. Les Beatles l’ont initialement joué à un tempo plus rapide, puis ils ont ensuite ralenti la bande pour obtenir un effet plus pesant et enveloppant. C’est exactement le genre de procédé que l’on retrouvera plus tard, dans les années 1970 et surtout 1990, avec des groupes qui explorent un rock plus lourd, plus sombre, parfois qualifié de stoner ou de sludge. Chez les Beatles, cette manipulation de la vitesse, associée à un usage tout aussi créatif de la compression et de l’égalisation, fait de « Rain » un titre atypique pour l’époque, où la plupart des morceaux de rock adoptent une approche plus directe et moins élaborée en studio.
Le riff, quant à lui, se distingue par sa tonalité immédiatement reconnaissable et par l’impression de circularité qu’il dégage. Les guitares, légèrement saturées, évoluent sur un motif qui épouse presque la notion d’un bourdon (ou drone) que George Harrison affectionnait particulièrement depuis qu’il s’était épris du sitar et des ragas indiens. C’est ce sentiment d’enveloppement harmonique qui semble flotter au-dessus de la section rythmique, alors que la basse de McCartney procède par lignes sinueuses et robustes, conférant au morceau une densité à la fois puissante et immersive.
Par ailleurs, c’est sur ce titre que l’on entend, de façon remarquable, des éléments de guitare joués à l’envers. On avait eu quelques prémices de ce procédé dans « I’m Only Sleeping », mais c’est avec « Rain » que l’effet frappe l’auditeur de manière plus concrète, à la fin de la chanson notamment, où la voix de Lennon se superpose à elle-même en sens inverse. Cette innovation, à l’époque, ne relevait pas seulement d’un gadget : elle était le fruit d’une démarche de recherche, où chaque piste enregistrée pouvait potentiellement être réécoutée à l’envers pour voir si quelque chose d’intéressant émergeait. Cet usage du backmasking (ou inversion de bandes) a suscité l’émerveillement de toute une génération de musiciens et a ouvert la voie à de nombreuses expérimentations au cours de la fin des années 1960 et tout au long des années 1970.
Une passerelle vers le stoner, le psychédélisme et le rock alternatif
Si l’on considère l’influence de « Rain » sur les styles musicaux ultérieurs, on pourrait aisément tracer une filiation menant jusqu’à certains groupes de rock psychédélique ou progressif, d’une part, et jusqu’aux formations de rock indé et de grunge/stoner, d’autre part. Le son légèrement crasseux et l’aspect hypnotique de ce morceau l’apparentent à une démarche que l’on ne rencontrerait de façon nette que plusieurs décennies plus tard. Ainsi, bien avant les orages sonores qui déferleront lors de l’explosion du rock psychédélique en 1967, la face B de « Paperback Writer » propose déjà une ambiance de torpeur mystique, où la voix semble flotter entre rêve et réalité.
Quant au versant stoner, on observe parfois que des formations comme Black Sabbath, apparues peu après la séparation des Beatles, ont repris le flambeau de la lourdeur et de la saturation. Certes, la noirceur de Sabbath, la voix hantée d’Ozzy Osbourne et les accords basés sur des tritons écorchés marquent un univers distinct, plus sombre et lié au heavy metal naissant. Toutefois, on ne peut écarter l’idée que « Rain » servait déjà de prototype pour une esthétique plus massive, moins polissée, où le riff prime et la structure s’autorise des élans de lenteur et de gravité. Quelques années plus tard, dans les années 1990, des groupes américains affiliés au rock alternatif, au grunge ou au college rock ont pu se sentir inspirés par la liberté dont faisaient preuve les Beatles dans leurs faces B. On retrouve ainsi dans le mouvement de la fin du XXe siècle cette volonté de s’affranchir des formats imposés par les grandes maisons de disques, tout en entretenant une relation directe avec les expérimentations sonores.
La performance de Ringo Starr : une assise rythmique phénoménale
Il convient de rendre hommage à Ringo Starr, trop souvent réduit par le grand public à l’image d’un simple batteur « chanceux » qui aurait profité de la célébrité de ses trois autres partenaires. Cette vision réductrice fait fi de l’apport considérable de Ringo au son des Beatles. Outre son sens de la mise en place et sa capacité à trouver des breaks ingénieux, sa musicalité se traduit par un usage précis et souvent atypique des cymbales et du charleston. Dans « Rain », il déploie un jeu de caisse claire et de charleston qu’il juge lui-même comme l’un de ses meilleurs. Il a notamment expliqué avoir exploité une technique consistant à démarrer un break par la cymbale plutôt que par la caisse claire ou la grosse caisse, ce qui confère une dynamique singulière et distinctement reconnaissable au morceau.
On pourrait également mentionner l’importance du matraquage rythmique sur d’autres titres, comme l’intensité sauvage de « Helter Skelter » qui anticipe les excès du hard rock à venir. Chez Ringo, le pragmatisme s’allie à l’instinct, de telle sorte que ses interventions donnent de l’âme à chaque mesure. Sur « Rain », l’auditeur perçoit mieux que jamais l’implication profonde du batteur, qui se fond dans la texture psychédélique tout en imposant un socle stable à ce qui aurait pu, sinon, partir dans une dérive lysergique trop abstraite.
Des B-sides d’exception : la richesse cachée du catalogue Beatles
A l’époque de « Rain », on associe davantage le succès commercial à la face A, en l’occurrence « Paperback Writer ». Cette habitude de « reléguer » aux faces B des chansons parfois tout aussi audacieuses voire plus encore témoigne d’une époque où les singles jouaient un rôle colossal dans la vie des groupes, mais où une curiosité insatiable pouvait aussi s’exprimer dans les recoins moins exposés des disques. Les Beatles ont ainsi usé de ces faces B comme d’un laboratoire idéal. Pensons, par exemple, à « Baby You’re a Rich Man » qui complétait le single « All You Need Is Love », ou encore à la face B de « Let It Be » : « You Know My Name (Look Up The Number) », une curiosité loufoque montrant l’attrait de Lennon pour l’expérimentation décalée.
Dans ce contexte, « Rain » prend valeur de manifeste discret : la présence du groupe dans les hit-parades pouvait se reposer, sur la face A, sur des titres plus aisément bankables, tandis que la face B servait à affirmer la posture avant-gardiste et la soif d’explorations de Lennnon, McCartney, Harrison et Starr. Cette stratégie discographique, qui relevait parfois de la coïncidence, n’en reste pas moins un trait commun à de nombreux singles des Beatles, où la liberté se déploie souvent de l’autre côté du 45 tours.
La rupture avec la Beatlemania et l’essor de la phase studio
Après 1966, le groupe s’achemine de plus en plus vers la décision d’arrêter de tourner. La tournée américaine de l’été 1966 est éreintante et se solde par des polémiques liées aux propos de John Lennon sur le christianisme, perçus comme un blasphème dans certains États conservateurs. Les conditions techniques déplorables, ajoutées à la fatigue extrême d’un groupe contraint d’enchaîner les prestations devant des foules survoltées, précipitent la décision définitive : les Beatles donneront leur dernier concert officiel le 29 août 1966 au Candlestick Park de San Francisco. A partir de là, ils se consacrent pleinement au travail en studio, ce qui leur permet d’approfondir des expérimentations amorcées sur « Rain ».
On perçoit dans les albums qui suivent, notamment Revolver et Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, la continuation et la diversification d’idées qui germaient déjà sur des titres comme « Rain ». Les guitares inversées, les effets de bande, la saturation, le recours à des instruments inédits dans le rock, comme le sitar ou les orchestres classiques, se généralisent et s’intègrent harmonieusement au style Beatles. Cet acharnement à réinventer les codes se traduira aussi par les audaces de Magical Mystery Tour, par la façade diversifiée du White Album et par l’exploration presque proto-progressive de « I Want You (She’s So Heavy) » sur Abbey Road.
La question du « plus grand groupe de tous les temps » et l’héritage contesté
Beaucoup attribuent aux Beatles le titre de « plus grand groupe de tous les temps », au point d’en faire des icônes intouchables du patrimoine rock. Cette glorification débouche parfois sur une sorte de culte figé, qui occulte la réalité humaine d’un quatuor tâtonnant et constamment prêt à se remettre en question. Le mythe Beatles peut s’avérer si prégnant qu’il devient difficile de discerner le fait historique de l’anecdote enjolivée, et cela peut conduire certains à minimiser la pertinence de groupes contemporains qui ont eux aussi poussé les limites de l’expérimentation.
Néanmoins, il n’est pas inintéressant de rappeler que les Beatles furent, avant tout, des musiciens en évolution rapide, soudés par une amitié précoce et un esprit de compétition interne. Ils se sont parfois trompés, ont parfois composé sous contrainte du temps, mais à chaque fois, leur curiosité reprend le dessus. A travers « Rain » et d’autres morceaux moins mis en avant dans les anthologies officielles, on redécouvre un pan du quatuor de Liverpool qui, loin de céder à la facilité, vise toujours plus haut et plus loin.
La richesse du texte et de la musique : entre philosophie simple et élan lysergique
Du point de vue des paroles, « Rain » frappe par sa concision et sa sincérité. Les mots s’articulent autour d’un motif de fascination pour les choses simples de la vie, comme la pluie, qui de tout temps a été une source de plaintes chez les Anglais. Lennon y insuffle sa nouvelle vision du monde, teintée de l’usage du LSD, ce qui fait basculer cette petite comptine sur le climat vers une réflexion plus universelle sur la manière d’appréhender ce qui nous entoure. La force de « Rain » réside justement dans ce contraste entre le trivial (la météo) et le planant (la drogue, la sensation d’éveil de la conscience). Cette dualité se retrouve dans la structure de la chanson : la guitare et la basse martèlent un riff lourd et entêtant, alors que la voix semble parfois flotter, portée par des réverbérations et un mixage qui la noient dans un espace sonore large.
On retrouve aussi chez Lennon et McCartney ce goût pour l’oxymore ou l’inversion : « Rain » n’est pas qu’une pluie qui tombe du ciel, c’est aussi l’arrosage du psychisme, la nourriture d’une pensée qui germe et se déploie en motifs colorés. Le choix du titre, si basique à première vue, prend alors une résonance particulière à la lumière de la musique qui l’accompagne. Cette démarche typique du courant psychédélique se retrouvera plus tard dans de nombreux groupes, qu’il s’agisse de Pink Floyd, Jefferson Airplane ou bien d’artistes plus discrets de la scène underground britannique.
L’avance d’une chanson face aux codes de l’époque
En 1966, les standards radiophoniques penchent encore massivement vers des chansons pop d’à peine deux à trois minutes, avec des refrains faciles à mémoriser. Si les Beatles ont été parmi les premiers à utiliser les possibilités du studio pour transcender ce format, il faut reconnaître que « Rain » propose une ambiance qu’aucune autre formation mainstream ne parvient vraiment à égaler à ce moment-là. L’ingénierie sonore, le jeu sur la vitesse, l’épaisseur du riff et la subtilité de la batterie peuvent donner l’impression d’une chanson issue d’une époque ultérieure. Ainsi, en comparant « Rain » à ce qui triomphe dans les charts anglais au printemps 1966, on note que la rupture est flagrante. Les grands succès d’alors, bien que parfois innovants, n’affichent pas cette densité psychédélique et ce grain si présent.
Il ne s’agit pas de prétendre que les Beatles sont les seuls défricheurs en 1966. D’autres artistes, tels que les Rolling Stones avec leurs premières explorations psychédéliques (« Paint It Black ») ou encore les Yardbirds qui amorcent un virage vers la fuzz et la distorsion, se montrent tout aussi novateurs. Pourtant, l’effet de surprise se trouve décuplé chez les Beatles, car ils restent, malgré tout, le groupe le plus exposé médiatiquement et commercialement. Leur facilité à glisser vers l’expérimentation est d’autant plus spectaculaire qu’ils s’adressent à un public immense.
Vers Revolver et plus loin encore : la lente mue du groupe
Après « Rain » et « Paperback Writer », l’album Revolver s’impose comme l’une des pierres angulaires de la discographie des Beatles. C’est là que se concrétisent nombre des idées ébauchées sur la face B, avec des titres comme « Taxman », qui présente un riff rock incisif, ou encore « She Said She Said », nourri par les expériences de LSD vécues par Lennon. Sur ce même disque, « Tomorrow Never Knows » clôt l’album par une immersion complète dans la spirale psychédélique, entérinant le divorce entre les Beatles et la pop de consommation rapide qui les avait propulsés au rang d’idoles. Dès lors, chaque nouvelle sortie discographique des Fab Four est attendue comme un événement majeur, non seulement par les fans, mais aussi par les musiciens contemporains en quête d’inspiration et par les critiques qui cherchent à cerner la direction musicale du groupe.
« Rain » s’en retrouve parfois minoré dans l’histoire officielle, précisément parce qu’il ne figure pas sur un album (en tout cas dans la version britannique de la discographie). Pourtant, il prend toute sa place dans l’évolution du groupe : c’est une passerelle dynamique entre le style encore relativement sobre de la première moitié des années 1960 et les audaces plus radicales à venir. Pour certains, il s’agit même d’un des tout premiers pas vers le psychédélisme à grande échelle, avant que « Strawberry Fields Forever » et « Penny Lane » ne cristallisent pleinement cette mouvance. De fait, la densité de « Rain » se situe dans l’ADN même de la révolution psychédélique qui éclatera en 1967.
Le regard de George Harrison : entre guitare et influences indiennes
Si l’on s’attarde sur la contribution de George Harrison, il est intéressant de noter qu’au moment où « Rain » est enregistré, Harrison est en pleine phase d’absorption des techniques du sitar sous l’égide de Ravi Shankar. Bien que « Rain » ne comporte pas explicitement de sitar, on perçoit la tentation d’un bourdon ou d’un motif hypnotique dans les couleurs harmoniques de la guitare. Harrison a déjà expérimenté le sitar dès 1965 sur « Norwegian Wood (This Bird Has Flown) », et il poussera l’exploration jusqu’à « Within You Without You » en 1967. Entre ces deux bornes, il transpose certains concepts de la musique indienne à la guitare électrique, jouant sur des lignes qui s’éloignent des canons du blues ou du rockabilly traditionnel.
L’influence de la raga se fait ressentir dans la manière dont il aborde l’accord, dans le sustain ou dans des micro-bends qui évoquent la fluidité d’un improvisateur de musique classique indienne. Cette modalité singulière, conjuguée au riff imposant de « Rain », contribue au côté décalé et planant du morceau. On pourrait presque dire que Harrison amène la dimension transcendante, tandis que Lennon et McCartney façonnent l’emballage pop/rock, et que Ringo tisse la trame rythmique, tous œuvrant de concert à un résultat fascinant.
Un jalon incontournable pour comprendre l’évolution de la musique rock
En rétrospective, on pourrait comparer « Rain » à un avant-poste du vaste territoire que le rock s’apprête à explorer dans les années qui suivent. A l’heure où de nombreux groupes s’épuisent en tournées et en reprises formatées, les Beatles démontrent qu’il est possible de constamment renouveler la formule, même dans un simple 45 tours. Ils ouvrent ainsi les vannes à la fois du psychédélisme et d’une forme de lourdeur sonore qui préfigure des branches entières du rock futur.
Si l’on se place du point de vue de l’histoire culturelle, la seconde moitié des années 1960 voit la pop et le rock s’extraire peu à peu de leurs origines strictement populaires, pour gagner un statut artistique à part entière. Les Beatles, bien que toujours soumis à la pression commerciale, offrent avec « Rain » un modèle de symbiose entre exigence créative et potentiel grand public. Les fans, conquis par « Paperback Writer », découvrent du même coup une chanson plus audacieuse, susceptible d’aiguiser leur curiosité et de pousser à explorer des terrains musicaux inédits.
L’empreinte de « Rain » : la postérité d’un morceau avant-gardiste
Au fil des décennies, « Rain » n’a jamais vraiment atteint le statut emblématique d’un « A Day in the Life », d’un « Hey Jude » ou d’un « Let It Be ». Pourtant, pour les connaisseurs, c’est une pierre angulaire : de nombreux musiciens reconnus citent cette face B comme l’un de leurs morceaux favoris de la discographie des Beatles, précisément à cause de son caractère aventureux et de son esthétique singulière. L’inversion des bandes vocales, les riffs engageants, la basse sinueuse et la performance magistrale de Ringo continuent de surprendre ceux qui (re)découvrent la chanson.
En outre, la redécouverte du catalogue des Beatles par les générations plus jeunes, facilitée par les rééditions CD et les plateformes de streaming, a permis à des milliers d’auditeurs de s’arrêter sur « Rain » et d’y déceler ce qui pouvait leur échapper à l’époque de sa sortie. Les critiques et historiens du rock sont de plus en plus nombreux à souligner l’importance d’accorder toute leur place à ces morceaux parfois éclipsés par l’éclat des hits planétaires.
Vers la fin d’une époque et l’esprit pionnier des Beatles
Au-delà de « Rain » elle-même, il faut comprendre que le groupe ne fera que renforcer son aspect pionnier dans les années qui suivent, en embrassant pleinement la démarche de groupe de studio. Après la rupture avec les tournées, ils s’enferment dans Abbey Road et y construisent des mondes sonores inédits, de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band à Abbey Road, en passant par l’utopique et chatoyant Magical Mystery Tour puis l’album blanc, à la fois chaotique et passionnant.
A chaque étape, on retrouve cet esprit curieux, parfois facétieux, qui offre autant de pistes de lecture sur l’avenir du rock. « Helter Skelter » anticipe le heavy metal, « I Want You (She’s So Heavy) » flirte avec le doom et la transe répétitive, tandis que « Tomorrow Never Knows » propulse l’auditeur dans une transe quasi électronique. Dans cette galaxie de morceaux, « Rain » occupe une place à part : celle d’un moment précis où la pop s’assombrit, s’enrichit, se densifie, sans jamais perdre l’élan mélodique caractéristique des Beatles.
La vigueur d’un titre intemporel et l’enthousiasme des passionnés
De nos jours, l’on voit émerger de multiples groupes qui reprennent les Beatles à leur manière, certains plongeant dans la période psychédélique, d’autres se focalisant sur les premiers succès. « Rain », parfois, revient à l’honneur dans des concerts-hommages ou des compilations spéciales. Pour ma part, à soixante ans révolus, je ne me lasse pas d’évoquer ce morceau dans mes articles, car il incarne cette part de la créativité des Beatles qui n’a rien perdu de sa modernité. Même après plusieurs dizaines d’années d’écoute, on peut s’étonner de la fraîcheur de sa production et s’émerveiller de la liberté d’esprit qui l’a façonné.
Quand j’en discute avec les jeunes musiciens rencontrés dans le cadre de festivals ou de concerts, je constate souvent leur surprise en découvrant qu’un tel niveau de sophistication date de 1966. Le fait que cette chanson ait été simplement reléguée en face B tend à renforcer l’idée que, chez les Beatles, le génie pouvait surgir à tous les recoins de leur discographie. Et que, derrière l’apparente facilité de leurs mélodies, se cachait une véritable ambition artistique, portée par un sens inouï de l’expérimentation, de l’harmonie et du timing.
Une inspiration encore vivace pour les créateurs d’aujourd’hui
A l’heure où la production musicale se complexifie encore davantage grâce aux technologies numériques, il est fascinant de voir que l’exemple de « Rain » reste profondément inspirant. Les techniques de mixage, les possibilités de sampler ou de renverser des boucles entières, la multiplicité d’effets de guitare et les innombrables plug-ins ont beau décupler la palette sonore actuelle, le noyau d’inventivité demeure toujours le même : oser, sortir des schémas établis, transformer ce qui est jugé acceptable en terrain de jeu inexploré. Les Beatles l’avaient compris, et ils n’hésitaient pas à s’aventurer là où personne n’aurait pensé aller, quitte à décontenancer une partie du public.
Leur audace ouvre la voie à l’idée qu’une chanson pop, d’à peine plus de trois minutes, puisse revêtir une profondeur et une densité quasi hypnotiques. C’est ce qui fera écho, bien plus tard, dans des styles qu’on n’aurait pas immédiatement reliés aux Beatles : du rock indépendant à la musique ambient, en passant par des courants plus extrêmes du rock ou de la pop expérimentale.
La preuve que l’on peut anticiper le futur tout en restant ancré dans son époque
Ce qui frappe le plus dans l’exemple de « Rain » est la manière dont le morceau parvient, simultanément, à capter l’esprit de 1966 et à projeter l’auditeur dans les décennies à venir. On y retrouve tous les éléments qui feront florès dans la contre-culture naissante : l’exploration des états de conscience, le jeu sur la texture sonore, la prise de distance avec les formats classiques du rock, la déstructuration partielle du chant. Pourtant, ce n’est en rien une rupture radicale. Les voix de Lennon et McCartney restent chevillées à la tradition mélodique britannique, la base rythmique demeure accessible, et le refrain, envoûtant à souhait, nous ramène à l’essence du songwriting beatlesien.
Cette subtilité explique peut-être pourquoi tant de groupes actuels continuent de se réclamer des Beatles : on y apprend l’art de combiner l’avant-garde et la tradition populaire, la nouveauté et la familiarité, la surprise et la cohérence. « Rain » n’est pas un titre destiné à bouleverser les foules dans l’immédiat, mais il opère en profondeur, comme un signal discret semé dans les sillons du vinyle, annonçant des révolutions à venir.
Le mot de la fin sur l’étonnante modernité de « Rain »
Au terme de ce parcours au fil de l’évolution des Beatles, et tout particulièrement autour de « Rain », on ne peut qu’admirer la manière dont un simple morceau, pressé sur la face B d’un single, a devancé les tendances futures. Sous ses allures de chanson secondaire, « Rain » est en réalité un concentré d’audace, de mystère et de virtuosité discrète qui, dès 1966, s’empare des éléments clés qui émailleront la scène rock et pop pour des décennies entières. Entre un riff lourd et captivant, un climat psychédélique tissé de guitares inversées, une section rythmique prodigieuse et des paroles qui mêlent la routine britannique à la transcendance du LSD, le titre recèle une alchimie rare.
Quiconque s’aventure dans l’univers des Beatles se doit de s’arrêter un instant sur ces quelques minutes en apesanteur. Tant de choses y sont déjà écrites : la future épopée psychédélique, l’affranchissement des contraintes scéniques, la place de plus en plus centrale du studio comme espace de création, ou encore la préfiguration de styles plus lourds et plus distordus qui verront le jour après la dissolution du groupe. En somme, si l’on devait désigner le riff le plus en avance sur son temps dans le répertoire des Beatles, celui de « Rain » se poserait comme l’un des candidats les plus convaincants, sinon le plus incontestable.
C’est sans doute la meilleure preuve que les Beatles demeurent un phénomène unique dans l’histoire de la musique populaire : capables de couvrir un spectre stylistique inouï en quelques années seulement, ils ont su, au passage, jeter des ponts vers des mondes sonores que nombre de groupes, parfois bien plus tard, s’attacheront à explorer à leur tour. Et « Rain » reste ce joyau dissimulé sur la face B, qui, plus que jamais, brille par la force de son originalité et de sa modernité, assurant son statut de pièce maîtresse pour quiconque veut prendre la pleine mesure de l’univers fabuleux des Beatles.
