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Paul McCartney, la colère tranquille : quand l’ex-Beatle se fait protestataire

Publié le 25 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Contrairement à l’image d’un McCartney apolitique, l’ex-Beatle a exprimé à plusieurs reprises des prises de position fortes. De « Give Ireland Back to the Irish », en réaction au Bloody Sunday, à « Big Boys Bickering » contre l’inaction écologique, McCartney prouve que sa colère est mesurée mais réelle. Son engagement, discret mais sincère, montre une autre facette de son génie artistique : celui d’un artiste capable de dire non avec élégance et fermeté.


On a souvent opposé, parfois de manière caricaturale, l’engagement politique flamboyant de John Lennon au supposé apolitisme de Paul McCartney. Lennon, l’auteur de Imagine et Give Peace a Chance, incarna aux yeux du monde la conscience politique des Beatles. Pourtant, à y regarder de plus près, McCartney n’a jamais été indifférent aux secousses du monde. Simplement, sa manière de réagir fut plus retenue, plus ponctuelle, parfois plus subtile. Mais lorsqu’il choisit de prendre position, il le fit avec une détermination sans détour, quitte à provoquer censure, controverses… et incompréhensions.

Sommaire

Une Irlande en feu, une chanson censurée

Le 30 janvier 1972, les troupes britanniques ouvrent le feu sur une manifestation pacifique dans les rues de Derry, en Irlande du Nord. Treize morts. L’événement, que l’histoire retiendra sous le nom de Bloody Sunday, provoque une onde de choc dans toute la Grande-Bretagne. McCartney, lui, est bouleversé. Né à Liverpool, une ville à forte composante irlandaise, il ressent cette tragédie de manière viscérale. Quelques jours plus tard, il écrit et enregistre, avec Wings, Give Ireland Back to the Irish.

La réaction de la maison de disques EMI est immédiate : la chanson est jugée « trop inflammatoire ». Sir Joseph Lockwood, président d’EMI, appelle personnellement McCartney pour l’en dissuader. Celui-ci refuse de reculer : « Je savais que ça serait interdit, mais c’était le moment de dire quelque chose. » Et le morceau sort, malgré tout.

Interdit d’antenne par la BBC, Radio Luxembourg et l’IBA, il est néanmoins un succès. Il grimpe jusqu’à la 16e place au Royaume-Uni, et atteint la première position en Irlande et en Espagne. Plus encore que son classement, c’est sa simple existence qui dérange. Paul McCartney, le mélodiste solaire, le romantique de Yesterday, ose mettre en musique un slogan politique explicite. Une première dans sa carrière, et un acte de courage artistique trop souvent minoré.

Wings en tournée, les poings dans les poches

En 1972, Wings entame une tournée des universités britanniques. Give Ireland Back to the Irish figure parmi les morceaux joués. McCartney ne cherche pas à faire de cette chanson un manifeste militant à long terme, mais il refuse de la renier. « C’était tellement choquant », dira-t-il plus tard. « C’était la première fois qu’on remettait en question ce que nous faisions en Irlande. »

Le titre divise. Certains y voient un acte de solidarité. D’autres dénoncent une prise de position naïve, voire irresponsable. Mais pour McCartney, l’intention était limpide : refuser le silence face à l’inacceptable. Ce refus du compromis politique dans l’expression artistique rappelle — et ce n’est pas un hasard — la ligne adoptée par John Lennon, notamment dans Working Class Hero ou Sunday Bloody Sunday, publié quelques mois après la chanson de McCartney.

Deux décennies de silence protestataire

Après cet épisode houleux, McCartney rentre dans une phase plus apaisée de sa carrière. La seconde moitié des années 70 est dominée par des compositions plus personnelles, explorant l’amour, la famille, la nature, les souvenirs. Le spectre de la politique semble s’éloigner. La mort tragique de John Lennon en 1980 marque une rupture. À ce moment précis, Paul semble plus que jamais réticent à mêler musique et prise de position publique.

Il faudra attendre 1992 pour voir resurgir la veine contestataire. Cette année-là, McCartney est en tournée au Japon, un retour hautement symbolique après sa célèbre arrestation en 1980 pour possession de marijuana. Il y écrit un morceau au titre mordant : Big Boys Bickering.

« Big Boys Bickering » : colère froide et juron assumé

Dans ce titre publié en face B du single Hope of Deliverance, McCartney dénonce sans détour l’inaction des gouvernements face à l’urgence écologique. Le refrain claque : « Big boys bickering, fucking it up for everyone ». Pour la première fois dans sa discographie, McCartney use d’un mot grossier. Un choc pour certains. Un acte libérateur pour lui.

Il justifie ce choix dans le programme de la tournée New World de 1993 : « Quand vous pensez à un trou dans la couche d’ozone de 80 kilomètres de large, vous ne pensez pas à un ‘flipping hole’, mais à un ‘fucking hole’. » Et d’ajouter, dans un esprit quasi punk : « Vous n’aimez pas ? N’achetez pas. »

Derrière la formule provocante, se profile une inquiétude sincère. Le sommet de Rio vient de se tenir, et McCartney s’insurge contre les marchandages stériles entre grandes puissances. Cette chanson est pour lui une forme d’exorcisme, tant écologique que personnel : « Revenir à Tokyo après mon arrestation, c’était étrange, presque thérapeutique. Cette chanson est née là-bas. »

L’héritage de Lennon : entre filiation et rupture

McCartney reconnaît volontiers que Big Boys Bickering porte l’influence de Lennon. « Il n’aurait jamais hésité à dire ‘fuck’ dans une chanson », confie-t-il. C’est peut-être la plus forte déclaration d’admiration qu’il ait faite à propos de son ancien partenaire. Car si leurs chemins artistiques ont souvent divergé, Lennon demeure pour McCartney un repère fondamental.

Et pourtant, l’approche de Paul reste foncièrement différente. Là où John s’exprimait dans l’urgence, souvent avec une crudité radicale, Paul canalise sa colère dans des structures musicales plus traditionnelles, plus mesurées. Big Boys Bickering n’est pas un cri, mais un constat amer. Une sentence froide.

Une marginalité politique assumée

Ce qui frappe dans la trajectoire contestataire de McCartney, c’est sa rareté. Contrairement à de nombreux artistes de sa génération, il n’a jamais fait de l’engagement une ligne directrice. Il préfère l’intime au manifeste, l’allusion au slogan. Cela n’enlève rien à la portée de ses prises de position. Bien au contraire. Lorsqu’il s’engage, l’effet est d’autant plus percutant.

Il faut aussi souligner qu’à l’époque de Big Boys Bickering, McCartney est déjà un monument. Il aurait pu continuer à écrire des ballades consensuelles, à surfer sur sa popularité. Mais il choisit de choquer, de déranger. Son juron n’est pas une posture adolescente, mais un sursaut de conscience artistique.

Une colère persistante sous la surface

Depuis, McCartney n’a plus vraiment repris la plume pour dénoncer frontalement des situations politiques. Mais la conscience sociale affleure dans de nombreux titres. Dans Despite Repeated Warnings (2018), extrait de l’album Egypt Station, il reprend un ton allusif mais mordant pour dénoncer le climato-scepticisme et les dérives autoritaires de certains dirigeants.

Le capitaine du navire qui ignore les signaux de détresse ? Un portrait à peine voilé de Donald Trump, que McCartney a plusieurs fois critiqué publiquement. Le message est limpide : même à 76 ans, l’ex-Beatle n’a rien perdu de son acuité morale.

L’art de dire non, même doucement

À ceux qui l’ont un jour accusé d’être un « gentil garçon » évitant les sujets qui fâchent, Paul McCartney a répondu par l’exemple. Ses chansons protestataires ne sont ni nombreuses, ni tapageuses, mais elles sont pensées, sincères, et portées par une exigence artistique qui force le respect.

Entre la ballade et la dénonciation, entre le raffinement mélodique et la rudesse des mots, McCartney occupe une place singulière dans la chanson engagée. Il n’a pas été le héraut des causes perdues, ni le troubadour révolutionnaire, mais il a su, lorsqu’il le fallait, faire entendre sa voix. Et cette voix-là, douce en apparence mais ferme dans le fond, continue de résonner avec une force intacte.


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