Les Beatles ont marqué l’histoire musicale, et leurs chansons ont été reprises par d’innombrables artistes. Paul McCartney, souvent interrogé sur sa reprise favorite, cite avec émotion « And I Love Him » d’Esther Phillips, une réinterprétation soulful de « And I Love Her ». Cette reprise illustre la puissance de la réinvention musicale et la façon dont une chanson peut transcender son époque. McCartney voit dans ces hommages une preuve de l’universalité de la musique des Beatles, qui continue d’inspirer de nouvelles générations.
Sommaire
- Premier regard sur un phénomène musical incontournable
- Esther Phillips
- L’audace de la reprise : un art à part entière
- Un tournant historique : l’impact des Beatles et la naissance d’un mythe
- Quand Bob Dylan s’émerveille : la leçon d’humilité devant la reprise
- L’œuvre foisonnante des Beatles face aux réinterprétations
- Le choix de Paul McCartney : « And I Love Him » par Esther Phillips
- L’accueil des reprises par McCartney : entre gratitude et fierté
- « Yesterday » : la chanson la plus reprise de l’histoire moderne
- D’autres réinterprétations marquantes : Ray Charles, Joe Cocker et les autres
- L’âme de la chanson : pourquoi les reprises fascinent
- Vers de nouveaux horizons : la reprise comme continuité du patrimoine
- Un héritage en perpétuel renouvellement
Premier regard sur un phénomène musical incontournable
Dans l’univers foisonnant de la musique populaire, rares sont les groupes ayant suscité autant de ferveur et de créativité que les Beatles. De leur apparition sur la scène de Liverpool au tournant des années 1960 jusqu’à leur ascension planétaire, John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr ont non seulement révolutionné les codes de la pop et du rock, mais ils ont aussi donné naissance à un véritable phénomène culturel et sociologique. Les chansons des Beatles, devenues des classiques en l’espace de quelques années, ont très rapidement inspiré de nombreux artistes, tous genres confondus, à leur rendre hommage.
Aujourd’hui, alors que plus d’un demi-siècle nous sépare de la première vague Beatles, les reprises continuent de fleurir aux quatre coins du globe, chaque artiste tentant de réinventer, parfois de sublimer, ces mélodies intemporelles. En toile de fond, Paul McCartney demeure attentif à ces multiples hommages, un brin ému lorsque de nouveaux interprètes s’aventurent à revisiter son répertoire. Depuis des décennies, il répond aux questions des journalistes, des fans et des curieux sur la question cruciale : « Quelle est votre reprise favorite des Beatles ? » S’il évoque souvent plusieurs interprétations marquantes, il y en a une qui occupe une place toute particulière dans son cœur : la version d’
Esther Phillips
du morceau « And I Love Her », réintitulée pour l’occasion « And I Love Him ».
Comprendre pourquoi cette reprise l’émeut tant demande de replonger dans l’histoire d’un groupe mythique et dans la singularité de l’acte de reprendre une chanson déjà adorée par le public. Paul McCartney rappelle volontiers que, malgré tout le respect qu’un artiste peut avoir pour l’œuvre originale, une reprise demeure un exercice à haut risque : elle peut grandir, transcender la version d’origine, ou se fracasser contre un mur d’attentes impossibles à satisfaire. Ce paradoxe est au centre de la fascination pour la relecture d’un classique : entre audace et humilité, un artiste se lance dans l’aventure, parfois avec un succès retentissant, parfois dans l’indifférence générale.
L’audace de la reprise : un art à part entière
La reprise constitue depuis toujours un angle fondamental de la création musicale. Dès les premières heures du blues et du jazz, la notion de relecture d’un standard était au cœur même de l’identité musicale : chaque artiste proposait son approche, son style, son émotion, tout en respectant l’héritage des versions antérieures. On retrouve cette tradition au sein de la soul, du rhythm and blues et dans le rock naissant, dès la fin des années 1950. Les Beatles eux-mêmes, avant de devenir des légendes, ont débuté leur aventure en réinterprétant des standards du rock américain : Chuck Berry, Little Richard, Buddy Holly figuraient parmi leurs influences premières.
Pourtant, lorsqu’un groupe ou un artiste atteint un niveau de notoriété colossal, la façon dont on revisite ses œuvres s’en trouve considérablement chargée d’enjeux. Reprendre un titre des Beatles n’est plus simplement un exercice de style, c’est un dialogue intime avec un patrimoine populaire connu de millions d’auditeurs. La responsabilité paraît d’autant plus lourde que la comparaison, souvent inévitable, peut s’avérer cruelle. L’inconscient collectif, ayant déjà intégré la version originale, est parfois réticent à l’idée d’accueillir un nouveau visage, un nouveau timbre, une nouvelle approche instrumentale.
Malgré ces embûches, certains osent. Et parfois, la magie opère. Dans le cas des Beatles, de nombreux exemples confirment que l’exercice peut aboutir à de véritables chefs-d’œuvre : Ray Charles, Joe Cocker, Aretha Franklin, entre autres, ont su prouver à quel point la réinvention d’une chanson pouvait la transcender, voire l’éloigner de ses fondations. Les plus grands artistes, conscients de l’importance du mythe Beatles, y ont investi toute leur sensibilité et leur talent. Paul McCartney, en spectateur privilégié, sait ainsi reconnaître la valeur de ces hommages quand ils épousent pleinement l’esprit de la chanson tout en y ajoutant l’empreinte singulière de leur interprète.
Un tournant historique : l’impact des Beatles et la naissance d’un mythe
Avant d’explorer en profondeur la relation unique de Paul McCartney avec les reprises, il est essentiel de saisir l’ampleur de l’impact mondial des Beatles. Lorsque le quatuor de Liverpool se forme à la toute fin des années 1950, personne n’imagine l’ouragan culturel qu’il va déclencher. Très vite, le groupe acquiert une solide réputation dans les clubs de Hambourg, puis rentre à Liverpool pour conquérir The Cavern, où il draine une foule de plus en plus nombreuse.
A partir de 1962, l’Angleterre et bientôt l’Europe découvrent l’énergie débordante de leurs premiers tubes. « Love Me Do », « Please Please Me » ou encore « She Loves You » deviennent des hymnes générationnels. L’année suivante, l’Amérique succombe à la « Beatlemania » dès leur passage à l’Ed Sullivan Show. Les mélodies inoubliables, servies par des arrangements astucieux et des harmonies vocales hors pair, séduisent un vaste public, des adolescents aux adultes déjà conquis par l’énergie rock.
Très tôt, on reconnaît en Lennon et McCartney un tandem d’une créativité exceptionnelle, capable de composer des titres pop accrocheurs et sensibles. L’apport de George Harrison à la guitare soliste, tout autant que la frappe inventive de Ringo Starr à la batterie, parachèvent un équilibre parfait. Cet engouement planétaire est également porté par les personnalités charismatiques des quatre membres, qui deviennent rapidement des icônes médiatiques.
Dès lors, la plupart de leurs chansons se métamorphosent en standards quasi instantanés. Certains critiques musicaux disent souvent que les Beatles ont anticipé, voire façonné, toutes les mutations de la pop et du rock des années 1960. De « Yesterday » à « Eleanor Rigby », de « Here Comes the Sun » à « Let It Be », leurs compositions couvrent une palette stylistique si large qu’elles semblent jeter un pont permanent entre la douceur mélodique et l’expérimentation audacieuse.
Cet héritage prolifique, tissé au fil des albums et des tournées triomphales, a alimenté l’imaginaire de générations d’artistes. Et c’est précisément dans ce répertoire devenu mythique que des musiciens de tous horizons ont continué, et continuent encore, à puiser l’inspiration pour réinterpréter, revisiter, réinventer ce que les Beatles ont offert au monde.
Quand Bob Dylan s’émerveille : la leçon d’humilité devant la reprise
Au-delà de la galaxie Beatles, l’histoire de la reprise comporte d’autres jalons marquants. Bob Dylan, figure tutélaire de la folk, a lui aussi connu ce phénomène lorsqu’il a entendu Jimi Hendrix reprendre « All Along The Watchtower ». Cette version enflammée, sortie en 1968, a tant marqué Dylan qu’il a déclaré : « C’est étrange, mais chaque fois que je la chante, j’ai l’impression que c’est un hommage à Hendrix d’une certaine façon. »
La puissance de la reprise repose sur cet étrange transfert de propriété : une chanson écrite et interprétée par son auteur passe entre les mains d’un autre, qui l’imprègne de sa propre identité. Si la mayonnaise prend, cette relecture peut supplanter l’originale dans l’imaginaire collectif. Pour Bob Dylan, Hendrix a transcendé « All Along The Watchtower » en offrant une version électrique, psychédélique, portée par sa virtuosité guitaristique inégalée.
Paul McCartney, de son côté, connaît très bien ce phénomène. Il sait à quel point la reprise peut sublimer l’intention initiale du compositeur. Il a souvent évoqué cette notion de redéfinition, admettant volontiers que certains artistes lui ont fait découvrir ses propres chansons sous un jour différent. Dans les années 1960, alors que les Beatles commençaient à envahir toutes les ondes, McCartney a ressenti pour la première fois cette étrange fierté teintée de surprise : entendre un autre artiste s’approprier une de ses compositions, lui donner une forme nouvelle, plus ou moins inattendue, et parvenir à en dégager une émotion unique.
L’œuvre foisonnante des Beatles face aux réinterprétations
Si les Beatles ont enfanté un nombre impressionnant de tubes, toutes ces chansons n’ont pas été reprises avec la même fréquence ni la même aura. « Yesterday », par exemple, demeure officiellement le morceau le plus repris de l’histoire de la musique moderne, avec plusieurs milliers de versions répertoriées à travers le monde. Son orchestration dépouillée à la guitare acoustique et la présence d’un quatuor à cordes ont séduit d’innombrables artistes qui y ont vu une toile vierge, propice à toutes les réinventions.
D’autres chansons comme « Something » de George Harrison, ou encore « Let It Be », ont elles aussi été l’objet de nombreuses relectures, explorant parfois des territoires inattendus : du gospel au jazz, en passant par la bossa nova. Le legs des Beatles est si vaste que cette multiplication des hommages semble inévitable.
Au-delà de la popularité massive de certains titres, la qualité d’une reprise réside souvent dans la rencontre entre l’univers d’un interprète et la chanson qui l’a touché personnellement. Au cours de sa carrière, Paul McCartney a lui-même été surpris à plusieurs reprises en découvrant de nouvelles versions de ses titres. Il a confié que, face à la quantité astronomique de reprises de « Yesterday », il n’avait matériellement pas le temps de toutes les écouter. Curieux, il avait toutefois mandaté un membre de son équipe pour préparer une sélection de dix relectures phares, afin de pouvoir se faire une idée de la diversité et du niveau d’excellence de ces artistes. Parmi ces interprètes, on retrouvait des légendes telles que Frank Sinatra, Elvis Presley, Marvin Gaye ou Ray Charles, chacun offrant une approche singulière.
Le choix de Paul McCartney : « And I Love Him » par Esther Phillips
Si McCartney n’a jamais caché sa fascination pour les voix de géants tels qu’Elvis ou Sinatra, il existe une reprise bien moins médiatisée qui occupe la première place dans son cœur. Interrogé en 2014, puis à nouveau en 2018 à l’occasion d’une rencontre avec Jarvis Cocker à la Liverpool Institute for Performing Arts, il a révélé que la version d’Esther Phillips de « And I Love Her » se détachait nettement à ses yeux.
Le morceau original, paru en 1964 sur l’album A Hard Day’s Night, s’intitule « And I Love Her » et reste l’une des plus belles ballades des Beatles. Majoritairement composée par Paul McCartney, elle a émergé à une époque où le groupe commençait à étoffer son langage musical et à travailler des harmonies plus subtiles. La douceur de la mélodie, la guitare acoustique délicate et l’ambiance intimiste en font l’un des classiques instantanés de la discographie du groupe. Mais c’est précisément ce caractère intime et feutré qui a attiré l’attention d’Esther Phillips.
Chanteuse R&B et soul américaine à la voix puissante et expressive, Esther Phillips a décidé de s’approprier ce titre dès 1965. Rebaptisée « And I Love Him », la chanson bascule dans l’univers soulful et vibrant qui caractérisait la chanteuse. En inversant simplement le pronom, Phillips a insufflé une nouvelle sensibilité à la composition de McCartney, tout en préservant son essence de ballade amoureuse. L’instrumentation, l’usage de cuivres ou de sections rythmiques propres au R&B de l’époque, tout autant que la voix riche en nuances d’Esther, confèrent à cette reprise un charme singulier.
Pour McCartney, le choc est immédiat. Il découvre un univers sonore qui s’éloigne nettement du style original, tout en respectant la délicatesse de la chanson. Dans ses propres mots, il s’agit de l’une des premières fois où il réalise à quel point une composition peut se métamorphoser sous l’impulsion d’une artiste visionnaire. Il dira par la suite : « Esther Phillips, chanteuse de R&B, a fait une version féminine, “And I Love Him”, et c’est vraiment génial. Je l’adore. » Cet enthousiasme n’est pas seulement lié à la qualité intrinsèque de l’interprétation : il tient aussi au fait qu’à l’époque de la sortie de cette reprise, McCartney était encore un jeune homme éberlué par l’ampleur du succès des Beatles. Entendre sa chanson sublimée par une icône du R&B a nourri chez lui un sentiment de gratitude et d’émerveillement qu’il n’a jamais oublié.
L’accueil des reprises par McCartney : entre gratitude et fierté
Dans un monde où certains artistes se montrent parfois réticents, voire jaloux, lorsqu’ils découvrent leurs œuvres revisitées par d’autres, Paul McCartney se distingue par une ouverture d’esprit remarquable. Selon lui, la reprise est d’abord et avant tout un témoignage d’amour. Lorsque Bob Dylan confie avoir été « humble » face à la version d’Hendrix de « All Along The Watchtower », McCartney rejoint tout à fait cette idée : s’approprier une chanson, c’est la chérir suffisamment pour vouloir la faire revivre autrement.
Certes, il reconnaît que toutes les reprises ne se valent pas et que certaines peuvent apparaître maladroites ou trop calquées sur l’original. Néanmoins, il considère la réinterprétation comme une forme d’hommage naturel : une fois que la chanson est publiée, elle n’appartient plus uniquement à son créateur, mais au public, et à tous ceux qui désirent prolonger sa vie en la reprenant.
Dans le cas de « And I Love Him », la transformation opérée par Esther Phillips illustre parfaitement comment un morceau peut franchir les barrières de genre, de culture et d’époque. Au départ, « And I Love Her » était ancrée dans la pop sensible des Beatles. Mais, en s’immergeant dans une ambiance R&B, Esther Phillips a révélé des nuances de groove et de sensualité que la version originale, plus épurée, ne pouvait que suggérer.
Paul McCartney, avec le recul des décennies, se dit toujours surpris de la longévité de ces reprises et de la capacité qu’ont les chansons des Beatles à se transformer sans perdre leur force émotionnelle. Il voit dans cet engouement le signe d’une universalité qui dépasse toutes les modes. En demeurant ainsi accessible à qui veut se l’approprier, « And I Love Her » (ou « And I Love Him ») incarne un pont invisible entre les styles et les sensibilités.
« Yesterday » : la chanson la plus reprise de l’histoire moderne
A côté de « And I Love Him », les exégètes de la musique populaire savent que « Yesterday » reste, à ce jour, l’autre chanson fétiche de Paul McCartney en matière de reprises. Parue en 1965 sur l’album Help!, cette ballade épurée, portée par une guitare acoustique et un quatuor à cordes, a rapidement rencontré un succès phénoménal.
La légende raconte que McCartney aurait rêvé de la mélodie avant de se réveiller en se demandant s’il n’avait pas « emprunté » ce thème à un autre compositeur. Après avoir vérifié auprès de son entourage, il s’est rendu à l’évidence : cette chanson était bien la sienne. La simplicité apparente de « Yesterday » dissimule pourtant un trésor d’harmonies, et c’est cette subtilité qui a poussé des milliers d’interprètes à en donner leur propre version.
Frank Sinatra, Elvis Presley, Marvin Gaye, Ray Charles, et tant d’autres, ont successivement livré des relectures marquantes. McCartney, lucide, avoue qu’il lui est impossible de toutes les écouter. Il s’amuse en se souvenant que son équipe avait un jour préparé une compilation de dix versions incontournables pour lui : un véritable voyage, selon lui, au cœur d’interprétations toutes singulières et toutes convaincantes à leur manière.
Cette effervescence autour de « Yesterday » souligne la place centrale du morceau dans l’imaginaire collectif. Il est devenu un symbole de la puissance mélodique du duo Lennon-McCartney, un monument de la pop qui, tout en conservant son authenticité, se prête à un éventail infini de variations. Pour McCartney, l’écoute de ces reprises représente une expérience unique. Il y décèle une curiosité : chaque artiste, en s’appropriant la chanson, en révèle des facettes insoupçonnées, parfois insistant sur la mélancolie, parfois sur l’espoir, parfois même sur une certaine gravité. Cette multiplicité d’interprétations atteste de l’intemporalité et de l’élasticité du titre.
D’autres réinterprétations marquantes : Ray Charles, Joe Cocker et les autres
Si Esther Phillips et sa version de « And I Love Him » suscitent la tendresse particulière de Paul McCartney, l’ancien Beatle ne tarit pas d’éloges à propos d’autres reprises notables. Il a mentionné à plusieurs reprises combien il avait été impressionné par la relecture de « Eleanor Rigby » par Ray Charles. Sortie en 1968, cette adaptation de l’iconique morceau figurant sur l’album Revolver (1966) fait intervenir un arrangement soul et gospel qui sublime l’orchestration originelle, déjà audacieuse pour l’époque. Ray Charles, avec sa voix puissante et expressive, insuffle un caractère dramatique encore plus marqué, rendant la destinée de la solitaire Eleanor Rigby d’autant plus poignante.
Joe Cocker, quant à lui, a marqué l’histoire des reprises avec « With A Little Help From My Friends ». Ce titre figurait sur l’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band de 1967, chanté à l’origine par Ringo Starr. En 1968, Joe Cocker s’empare du morceau et propose une version transformée en véritable hymne soul-rock, à des années-lumière de la légère camaraderie qui se dégageait de la version des Beatles. Paul McCartney s’en est souvenu avec émotion : « Je me rappelle qu’il est venu au studio avec Denny Cordell et qu’ils nous ont fait écouter ce qu’ils avaient enregistré. C’était tout simplement époustouflant. Il a totalement transformé la chanson en un hymne soul, et je lui en suis éternellement reconnaissant. »
En écoutant la voix rauque et intense de Joe Cocker, on mesure la force du pari : le tempo plus lent, la présence d’une guitare incisive, le chœur en soutien, tout concourt à donner un côté presque épique à ce qui n’était, au départ, qu’une chanson modeste. Avec le temps, la version de Joe Cocker est devenue un classique en soi, si bien que certains l’associent plus volontiers à lui qu’aux Beatles.
Ces deux exemples, Ray Charles et Joe Cocker, mettent en évidence un même phénomène : l’interprète part d’un matériau de très haute qualité – les mélodies et les harmonies du tandem Lennon-McCartney – pour l’intégrer à sa propre esthétique. Lorsque l’alchimie fonctionne, le résultat est spectaculaire. Paul McCartney, loin de se sentir dépossédé, reconnaît la grandeur de ces artistes qui ont su apporter leur style et leur intensité émotionnelle, devenant à leur tour des créateurs à part entière.
L’âme de la chanson : pourquoi les reprises fascinent
Pour le grand public, les reprises peuvent servir de passerelle entre plusieurs époques et plusieurs cultures musicales. Un auditeur contemporain, passionné par la soul, le R&B ou le hip-hop, peut découvrir l’univers des Beatles par le biais d’une relecture modernisée et s’aventurer ensuite dans la discographie originale. Inversement, un amateur de rock des années 1960 peut se prendre de passion pour la démarche d’un artiste qui s’essaie à un style nouveau en reprenant un standard.
Pour un compositeur, voir son œuvre revisitée est un honneur, mais aussi une source d’étonnement, voire de découverte. Il peut y avoir un apprentissage à travers ce que d’autres perçoivent dans votre musique, des accents auxquels vous n’aviez jamais pensé, un tempo insoupçonné, ou encore une manière différente de souligner telle ou telle phrase mélodique.
McCartney rappelle souvent que l’art de la musique est fondé sur cet échange permanent, cette circularité. Les Beatles eux-mêmes ont emprunté à la tradition rock et rhythm and blues, réinjectant dans la culture populaire des références qui leur tenaient à cœur. Ils ont repris des standards dans leurs premiers albums : « Twist and Shout » (des Isley Brothers), « Rock and Roll Music » (de Chuck Berry), ou encore « Money (That’s What I Want) » (de Barrett Strong). Les rôles s’inversent avec le succès : on se met à reprendre leurs compositions, qui deviennent des classiques à leur tour.
Ainsi, l’histoire des Beatles illustre parfaitement la dynamique de la reprise comme un acte évolutif, cyclique. Chaque artiste apporte son lot d’innovations, de nuances, de gestes vocaux, prolongeant la vie des chansons et leur permettant de franchir les frontières du temps. Esther Phillips, Joe Cocker, Ray Charles, Elvis Presley, Aretha Franklin, Marvin Gaye… autant de noms prestigieux qui ont célébré, chacun à leur manière, l’œuvre de Lennon et McCartney.
Vers de nouveaux horizons : la reprise comme continuité du patrimoine
A la question « Quelle est la reprise que vous chérissez le plus ? », il aurait pu sembler plus logique pour McCartney de citer un monument de la chanson comme Frank Sinatra ou Elvis Presley. Pourtant, il a clairement désigné « And I Love Him » d’Esther Phillips comme sa préférée, une affirmation qu’il a répétée devant Jarvis Cocker, bien des années après la sortie de cette version.
Ce choix reflète une sensibilité particulière : McCartney a toujours été très attaché à la musique noire américaine, au soul et au rhythm and blues. Ses influences vocales et mélodiques, dès les débuts des Beatles, témoignent de son amour pour les grandes voix, des premiers héros du R&B jusqu’aux chanteurs de Motown. Lorsqu’il entend la voix chaude et profonde d’Esther Phillips s’approprier « And I Love Her » pour la transporter dans un décor plus groovy et sensuel, il reconnaît instantanément l’authenticité du geste.
Au fil des décennies, d’autres interprètes se sont eux aussi penchés sur « And I Love Her ». Certains l’ont peut-être rendue plus pop, plus orchestrale, voire plus minimaliste, mais peu ont su dégager cet alliage de respect et de réinvention qu’Esther Phillips a déployé à l’époque. Aux yeux de Paul McCartney, le sentiment qui prédomine est la gratitude d’avoir reçu un témoignage si sincère et si abouti de la part d’une artiste qu’il admirait déjà.
Cette démarche illustre la continuité du patrimoine musical : une chanson passe de main en main, de cœur en cœur, et continue de vivre, d’évoluer, au gré des sensibilités. Loin de figer l’original dans un statut intouchable, la reprise multiplie ses interprétations possibles. Dans la geste des Beatles, une telle vitalité est particulièrement perceptible : plus on s’éloigne de leur époque, plus leurs titres semblent faire l’objet de relectures sans cesse renouvelées, confirmant le caractère universel de leur génie.
Un héritage en perpétuel renouvellement
Lorsque Paul McCartney, avec ce regard bienveillant et cette passion intacte, contemple la multitude de reprises issues de son répertoire, il démontre la philosophie d’un artiste qui a su traverser les époques sans perdre son admiration pour ceux qui l’entourent. Il sait mieux que quiconque que la musique n’est pas un bien figé, qu’elle se partage, se transforme et se réinvente au gré des rencontres et des interprètes. Les Beatles ont eux-mêmes puisé dans des sources antérieures pour élaborer leur son ; il est donc logique que, par la suite, d’autres se soient nourris de leur univers pour nourrir le leur.
Si « And I Love Her » continue de fasciner près de soixante ans après sa création, c’est qu’elle recèle cette qualité rare : une sincérité mélodique qui touche à l’intime, renforcée par l’équilibre harmonique propre au génie de Lennon-McCartney. En passant entre les mains d’Esther Phillips, la chanson a franchi un seuil, se parant de teintes nouvelles sans perdre son âme. Une telle prouesse procure à McCartney un émerveillement constant, et il se plaît à répéter combien il adore cette version, comme s’il se reconnaissait pleinement dans la déclaration d’amour qu’elle transporte, tout en s’émerveillant de la direction inédite qu’elle propose.
Au-delà du cas particulier de « And I Love Him », l’histoire de la musique se nourrit sans relâche de ces passages de témoin. Chaque fois que l’on évoque l’anecdote de Bob Dylan, humble devant la réappropriation de « All Along The Watchtower » par Jimi Hendrix, on saisit à quel point la reprise se transforme en acte de dialogue créatif. Ce que Dylan a ressenti, McCartney l’a expérimenté à son tour : un sentiment de surprise, de joie et de reconnaissance.
De la même façon, lorsqu’on observe la myriade de versions de « Yesterday », on comprend que la puissance d’une mélodie et d’une harmonisation peut traverser les styles et les générations. McCartney n’a pas craint que son morceau s’essouffle dans cette prolifération. Au contraire, il accueille cette profusion comme un indice de vitalité.
Loin d’être cantonné à un simple effet de mode, le geste de la reprise relève d’une tradition ancienne, présente dans toutes les cultures musicales du monde. Il témoigne souvent d’une conversation tacite entre compositeur et interprète, où la musique devient un terrain de jeu et de dialogue créatif. Les Beatles, symbole par excellence d’un groupe qui a su conquérir l’âme d’un public mondial, ont généré un tel enthousiasme qu’ils constituent un répertoire incontournable pour quiconque s’intéresse à l’histoire du rock, de la pop, et même de la soul.
Pour Paul McCartney, désormais octogénaire mais toujours actif et inspiré, cette reconnaissance perpétuelle de son œuvre par la voie des reprises semble inaltérable. Chaque nouvelle interprétation apporte son lot de surprises. Les musiciens émergents, qu’ils évoluent dans la sphère pop, rock, jazz, R&B ou électro, continuent de revisiter le répertoire des Beatles, preuve que l’héritage n’a jamais été aussi vivant.
Esther Phillips, Ray Charles, Joe Cocker, Elvis Presley, Frank Sinatra, Marvin Gaye… la longue liste des grands noms ayant posé leur empreinte sur les chansons des Beatles témoigne de l’ampleur de ce phénomène. Et parmi ces icônes, Paul McCartney, en dépit de toutes les reprises légendaires qu’il a pu entendre, voue un attachement particulier à cette version de 1965, transfigurée par la voix d’Esther Phillips. Au-delà de l’aspect sentimental, il y voit la preuve que la grande musique transcende les genres. Loin de dénaturer la chanson, la démarche de Phillips lui a offert une nouvelle naissance, que McCartney célèbre encore aujourd’hui.
De fait, l’histoire des Beatles se prolonge, s’étend et ne cesse de se réécrire. Tandis que la modernité apporte son lot de technologies et d’expérimentations, les créations intemporelles du quatuor résonnent toujours, qu’on les entende dans leur version originale ou dans des relectures audacieuses. L’essence de la musique des Beatles, forgée dans l’union de mélodies inspirées et de paroles accessibles, conserve ce pouvoir de séduction qui traverse les générations. Quand un artiste de renom ou une jeune révélation s’empare d’un titre aussi culte que « And I Love Her », c’est le signe que l’étincelle Beatles reste plus vivante que jamais.
Aujourd’hui, alors même que l’on pourrait croire avoir déjà tout entendu, des voix nouvelles surgissent, éclairant la musique de Lennon et McCartney sous des angles inédits. C’est probablement ce qui continue de nourrir la passion de Paul McCartney pour les reprises : au-delà d’un simple exercice d’admiration, il y voit un grand laboratoire vivant où se perpétue la flamme du rock, de la pop, et des mélodies universelles. Les mots affectueux qu’il réserve à Esther Phillips en sont la démonstration la plus touchante.
Enfin, cette même ferveur prouve une chose essentielle : la chanson, lorsqu’elle est porteuse d’une émotion forte, transcende toutes les barrières. Elle échappe à son temps d’origine, s’envole vers d’autres territoires, d’autres styles, d’autres publics, sans jamais perdre l’âme dont l’a dotée son créateur. Et chaque fois que Paul McCartney évoque ce souvenir inoubliable de la première fois qu’il a entendu quelqu’un reprendre l’une de ses compositions, on comprend que cette émotion, loin de s’émousser, demeure intacte. Même après tant d’années et de succès, il garde cet émerveillement d’un jeune compositeur découvrant, admiratif, le nouveau visage que prend son œuvre sous l’impulsion d’une artiste inspirée.
Ainsi, à travers le prisme éblouissant des reprises, la musique des Beatles se réinvente perpétuellement, prouvant que l’art vivant ne s’enferme jamais dans les limites de son origine, mais se nourrit des regards, des voix et des sensibilités de celles et ceux qui osent, à leur tour, la faire revivre. C’est un magnifique hommage rendu à Paul McCartney et à ses compagnons, comme à tous les créateurs qui, un jour, ont façonné un morceau devenu universel. Loin d’être un motif de crispation ou de jalousie, la reprise se révèle un véritable élan d’amour, de respect et de transmission. Et lorsque Paul McCartney déclare, la voix pleine de gratitude, qu’il « adore » la version d’Esther Phillips de « And I Love Him », il nous donne à sentir toute la magie de ce cycle créatif qui relie l’auteur à l’interprète, le passé au présent, et qui perpétue un héritage inépuisable.
