L’année 1973 marque un tournant pour John Lennon. Alors qu’il se trouve en pleine effervescence créative après la séparation des Beatles, il se retrouve au cœur d’une affaire judiciaire complexe qui marquera un de ses albums les plus intrigants : Rock ‘N’ Roll. Cet album, un hommage aux classiques du rock’n’roll des années 50, est aussi le fruit d’une collaboration tumultueuse avec Phil Spector et d’une décision qui changera la trajectoire de Lennon en tant qu’artiste solo. Au centre de cette histoire se trouve une chanson emblématique de Chuck Berry, You Can’t Catch Me, et un procès qui opposera Lennon à Morris Levy, un éditeur de musique influent. Ce conflit juridique donnera naissance à un projet musical à part entière, qui, bien qu’entaché de controverses, demeurera l’une des œuvres les plus fascinantes de la carrière du génial John Lennon.
Sommaire
- L’influence de Chuck Berry sur John Lennon : Le début de l’affaire
- Le procès : Quand Lennon est attaqué par Morris Levy
- Rock ‘N’ Roll : Un album torturé, mais nécessaire
- Roots : La fuite en avant et la polémique autour de l’album
- Un règlement judiciaire et les conséquences pour Lennon
- La place de « You Can’t Catch Me » dans l’œuvre de John Lennon
L’influence de Chuck Berry sur John Lennon : Le début de l’affaire
L’influence de Chuck Berry sur les Beatles, et plus particulièrement sur John Lennon, n’a jamais été un secret. Lennon lui-même ne l’a jamais caché, affirmant que Berry, avec son énergie et son style inimitable, avait modelé une grande partie de son propre approche du rock. Parmi les chansons de Berry qui marquent particulièrement Lennon, You Can’t Catch Me, écrite et enregistrée par Chuck Berry en 1956, occupe une place particulière. Avec ses rythmes endiablés et ses paroles pleines de malice, la chanson s’impose comme un véritable chef-d’œuvre du rock ‘n’ roll. Mais ce qui commence comme une admiration se transforme en conflit juridique lorsque Lennon enregistre une chanson qui semble s’inspirer fortement de You Can’t Catch Me.
En 1969, Lennon composait Come Together pour l’album Abbey Road des Beatles, une chanson qui inclut des éléments reconnaissables de la chanson de Chuck Berry. En particulier, la phrase « Here come old flat-top », que Lennon laisse intentionnellement dans sa composition, reprend un motif de You Can’t Catch Me. Bien que Come Together soit une création originale, il est indéniable que l’influence de Berry est palpable. La ressemblance ne passe pas inaperçue, et un procès éclate.
Le procès : Quand Lennon est attaqué par Morris Levy
Morris Levy, le puissant éditeur de musique derrière Big Seven Music Corporation, détient les droits sur You Can’t Catch Me et accuse Lennon de plagiat. L’éditeur affirme que la chanson des Beatles, avec sa ligne de texte similaire, viole les droits d’auteur de Chuck Berry. Après avoir évoqué l’influence de Berry de manière délibérée dans des interviews, Lennon se retrouve face à une lourde accusation.
L’objectif de Levy n’est pas seulement de protéger les droits d’auteur de Berry. Il souhaite aussi faire payer Lennon pour avoir utilisé cette influence sans compensation adéquate. Plutôt que de risquer un long procès et de potentiellement ruiner sa réputation et sa carrière, Lennon décide de trouver un compromis. Il accepte donc d’enregistrer plusieurs chansons détenues par Levy pour apaiser le conflit. C’est ainsi qu’entre octobre et décembre 1973, Lennon se lance dans l’enregistrement de titres classiques du rock’n’roll, dont You Can’t Catch Me et Angel Baby.
Rock ‘N’ Roll : Un album torturé, mais nécessaire
L’album Rock ‘N’ Roll est né de cette obligation contractuelle, mais il s’est rapidement transformé en un projet à part entière. L’album reprend plusieurs morceaux emblématiques du répertoire rock’n’roll des années 50, dans un hommage vibrant aux influences qui ont façonné Lennon. L’enregistrement de l’album se fait sous la direction de Phil Spector, une collaboration qui, dès le départ, semble vouée à l’échec. Lennon et Spector, deux artistes d’une intensité rare, s’avèrent incompatibles sur le plan professionnel, ce qui entraîne des tensions importantes durant la production. Leurs relations sont marquées par des disputes fréquentes et des divergences sur la direction artistique à prendre.
Néanmoins, Rock ‘N’ Roll devient un album où la personnalité de Lennon, mêlée à l’énergie brute du rock’n’roll, s’impose. Si la version de You Can’t Catch Me en est un des moments les plus remarquables, l’ensemble du disque dégage une énergie revigorante, comme si Lennon cherchait à se réconcilier avec ses racines musicales tout en affirmant sa propre identité. Mais la sortie de l’album, en février 1975, n’est pas sans rebondissements.
Roots : La fuite en avant et la polémique autour de l’album
Au même moment que l’album Rock ‘N’ Roll prend forme, un autre projet émerge, qui viendra troubler encore plus la situation. Ce projet, baptisé Roots: John Lennon Sings The Great Rock ‘N’ Roll Hits, est un album à tirage limité, distribué exclusivement par commande postale. Cet album comprend plusieurs des titres enregistrés durant la période de travail avec Spector, notamment You Can’t Catch Me. Le problème réside dans le fait que cet album, produit de manière non officielle, est rapidement distribué par Capitol Records sans l’accord explicite de Lennon, ce qui entraîne une nouvelle série de conflits juridiques.
Lennon et Capitol Records, l’un des plus grands labels de l’époque, menacent alors de poursuivre en justice, et l’album Roots est retiré des bacs dans la foulée. L’édition limitée de Roots devient ainsi un artefact rare, bien qu’il soit l’objet de polémiques multiples et d’une série de procédures légales.
Un règlement judiciaire et les conséquences pour Lennon
Le procès contre Lennon, concernant la chanson You Can’t Catch Me et les événements qui en découlent, se termine en juillet 1976. Finalement, la Big Seven Music Corporation de Morris Levy obtient une compensation financière de 6 795 dollars pour rupture d’accord oral. Cependant, Lennon, ainsi que Capitol Records et EMI Records, parviennent à un règlement favorable, remportant une indemnisation de près de 110 000 dollars pour les pertes financières dues à la sortie non autorisée de Roots. Lennon se voit également attribuer des dommages punitifs d’un montant de 35 000 dollars.
Si cette affaire semble avoir été un succès sur le plan financier pour Lennon, elle a aussi marqué une rupture dans la manière dont l’artiste abordait ses relations contractuelles et son travail créatif. Mais au-delà de l’aspect juridique, c’est la création de Rock ‘N’ Roll qui en sort renforcée. Cet album, malgré ses origines litigieuses, témoigne de la volonté de Lennon de s’affirmer à travers le rock’n’roll, un genre qui l’a nourri tout au long de sa carrière.
La place de « You Can’t Catch Me » dans l’œuvre de John Lennon
L’enregistrement de You Can’t Catch Me en 1973 peut être perçu comme un acte symbolique pour Lennon. En revisitant ce classique de Chuck Berry, Lennon rend hommage à l’une des pierres angulaires de la musique populaire tout en se réappropriant l’esprit rebelle qui avait animé les premières années du rock. C’est un clin d’œil direct aux racines du rock, un retour aux sources pour un artiste qui, bien que déjà légendaire, se trouve dans une phase de transition personnelle et artistique.
Cet épisode rappelle à quel point Lennon était indissociable du rock’n’roll, mais aussi de l’esprit contestataire et de la rébellion qui l’avaient toujours guidé. L’histoire de You Can’t Catch Me dans la discographie de Lennon est celle d’un défi lancé aux règles, à la fois juridiques et musicales, et d’une quête incessante pour s’affirmer en dehors des frontières imposées.
Aujourd’hui, Rock ‘N’ Roll reste l’un des albums les plus fascinants de la carrière de John Lennon. Son influence sur les générations futures de musiciens est indéniable, tout comme son rôle dans la formation du son du rock ‘n’ roll tel qu’on le connaît aujourd’hui. L’album témoigne d’une époque où Lennon se cherchait, où il tentait de concilier son passé de Beatle avec ses aspirations personnelles et artistiques. Au fond, You Can’t Catch Me incarne cette tension entre la nostalgie du passé et la volonté farouche de se réinventer, un combat qui est, en définitive, au cœur de l’œuvre de John Lennon.
