Une chanson qui a traversé le temps
Sorti le 5 novembre 1982 au Royaume-Uni et trois jours plus tard aux États-Unis, Gone Troppo représente l’aboutissement d’une époque et d’un voyage personnel pour George Harrison. Cet album, souvent considéré comme l’un des plus personnels de l’artiste, est aussi marqué par une époque où Harrison, après plusieurs années d’introspection et d’expérimentation musicale, cherchait à renouer avec ses racines. Parmi les pièces maîtresses de l’album, Circles occupe une place particulière. Ce morceau, en plus d’être le dernier du disque, représente une sorte de conclusion poétique et musicale à un thème récurrent dans la carrière du musicien : l’introspection spirituelle.
Mais Circles n’est pas une composition née du hasard. En effet, cette chanson, écrite par Harrison en 1968 pendant que lui et les Beatles étudiaient la Méditation Transcendantale en Inde, possède une histoire fascinante, étalée sur plus d’une décennie, avec des enregistrements laissés en suspens et des versions successives qui donnent à cette œuvre une dimension presque mythique.
Un retour aux sources spirituelles et créatives
En 1968, George Harrison, immergé dans les enseignements du Maharishi Mahesh Yogi, écrit de nombreuses compositions qui verront le jour sur l’album The Beatles, communément appelé le White Album. Parmi elles, Circles émerge comme l’une des nombreuses chansons issues des sessions de l’Inde. À cette époque, Harrison est en quête de quelque chose de plus profond, cherchant à exprimer des vérités universelles à travers sa musique. Lors des fameux enregistrements à Kinfauns, sa maison de campagne à Esher, dans le Surrey, il crée un enregistrement de Circles qui reste inachevé. Ce morceau est alors un simple brouillon, accompagné d’un orgue, que Harrison explore dans l’intimité d’un studio particulier, en dehors des préoccupations commerciales et musicales qui encadraient souvent les Beatles.
L’enregistrement de mai 1968, avec son caractère rudimentaire, ne connaît pas immédiatement un grand destin. Toutefois, il fait partie des nombreuses démos qui seront redécouvertes et publiées en 2018, à l’occasion du cinquantième anniversaire du White Album. Ce qui semblait n’être qu’une chanson rejetée se transforme ainsi en un témoin sonore de l’époque, une sorte de pépite oubliée d’un moment clé dans l’histoire musicale des Beatles.
Un écho à la recherche intérieure
Malgré ce premier échec, Circles persiste dans l’esprit créatif de Harrison. Dix ans plus tard, en 1978, lors des sessions pour son album George Harrison, il revisite à nouveau cette chanson, mais, une fois de plus, elle reste inachevée. Ce n’est qu’en 1982, pendant les sessions de Gone Troppo, qu’Harrison donne à Circles sa forme finale, inscrivant ce morceau dans la continuité de son parcours musical, mais aussi de sa quête spirituelle. Ce dernier enregistrement présente une version plus aboutie, mais qui garde l’essence même de la chanson initiale.
À cette époque, Harrison n’est plus le jeune chercheur de 1968. Il a mûri, ses recherches spirituelles ont pris une autre ampleur, et sa musique se reflète dans une tonalité plus douce, plus apaisée. Pour accompagner Harrison dans ce voyage musical, plusieurs musiciens de renom viennent se joindre à lui, à commencer par Billy Preston, ancien collaborateur des Beatles et ami de longue date, qui joue de l’orgue et du piano sur la piste. L’addition de la batterie de Henry Spinetti et des percussions de Ray Cooper enrichit encore l’orchestration, tout en restant fidèle à l’esprit minimaliste qui caractérisait les premières versions de la chanson.
Un style vocal emprunt de nostalgie
L’une des particularités de Circles réside dans la voix de Harrison, qui, en 1982, adopte un timbre rappelant celui de l’artiste Harry Nilsson. Ce dernier, un proche des Beatles, avait été une figure marquante durant les sessions du White Album. Harrison, dont la voix avait toujours été marquée par une simplicité touchante et une certaine fragilité, semble ici s’inspirer de Nilsson, en particulier dans sa manière d’interpréter les paroles de Circles, donnant à la chanson une atmosphère intime et presque mélancolique. Ce choix vocal n’est pas anodin : il exprime une certaine vulnérabilité, mais aussi un retour à une forme de pureté émotionnelle, loin des grands artifices du show-business.
L’accueil mitigé de Gone Troppo et le destin de Circles
L’album Gone Troppo, sur lequel Circles figure en dernière position, est souvent perçu comme un retour aux sources pour Harrison, mais il ne rencontre pas le succès escompté. Les critiques, divisées, saluent la recherche musicale de l’artiste, mais déplorent parfois le manque de cohérence dans l’album. Ce disque, produit par Harrison lui-même avec la collaboration de Ray Cooper et de Phil McDonald, est néanmoins un témoignage précieux d’une époque où Harrison, loin de l’agitation des Beatles, cherchait à trouver une forme d’équilibre entre sa carrière musicale et ses préoccupations spirituelles.
Circles, bien que figurant en tant que dernière chanson de l’album, porte en elle un symbolisme particulier. Elle n’a pas la portée commerciale de certaines de ses compositions précédentes, mais elle s’inscrit dans une tradition musicale de recherche et de transmission. Ce morceau, qui échappe aux règles de la musique populaire des années 1980, est en quelque sorte un clin d’œil à un passé révolu, celui des années 1960 et 1970, lorsque Harrison, avec ses compères des Beatles, cherchait à marquer le monde avec une musique qui dépassait le simple cadre commercial.
En février 1983, Circles est inclus comme face B du single I Really Love You, extrait de l’album Gone Troppo, dans certains pays comme les États-Unis et les Pays-Bas. Mais, comme pour le reste de l’album, le succès ne sera pas au rendez-vous. Le single ne parvient même pas à entrer dans les classements, et Circles, une nouvelle fois, semble destinés à rester dans l’ombre de l’immense héritage de Harrison.
Une chanson intemporelle
Malgré cet accueil modeste, Circles demeure une pièce essentielle de l’œuvre de George Harrison. C’est un miroir de son parcours, une chanson qui a évolué au fil du temps, mais qui n’a jamais cessé d’incarner une quête de sens. Elle reflète cette double dimension de l’artiste : celle d’un homme en constante recherche de vérité spirituelle et celle d’un musicien capable d’apporter une touche de beauté et de simplicité dans un monde parfois trop compliqué.
À travers Circles, Harrison n’offre pas seulement une chanson, mais un fragment de son âme. Un voyage musical à travers les décennies, marqué par des rencontres, des réinventions et, finalement, une paix retrouvée. La chanson, comme l’album Gone Troppo dans son ensemble, est une fenêtre sur un Harrison qui, loin des projecteurs, poursuivait sa propre recherche intérieure, sans souci de la reconnaissance ou du succès immédiat. Elle est, pour ceux qui savent l’entendre, une sorte de message universel, doux et profond, invitant chacun à chercher les cercles qui nous relient tous, dans le temps, l’espace et l’esprit.
Ainsi, bien que Circles n’ait pas atteint les sommets commerciaux de certaines autres compositions de Harrison, elle incarne l’essence même de sa musique : une recherche sincère et profonde du sens de la vie, à travers les épreuves, les échecs et les réconciliations.
