Magazine Culture

Hey Jude, ou comment Paul McCartney fit de l’ombre aux Rolling Stones… en une écoute

Publié le 25 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 1968, Paul McCartney compose Hey Jude pour réconforter Julian Lennon, mais en dévoilant la chanson lors d’une soirée des Rolling Stones, il vole la vedette à Mick Jagger. Ce morceau, devenu l’un des plus grands succès des Beatles, mêle émotion intime et force universelle. Sa longueur audacieuse et son final en chœur marquent une révolution musicale et un triomphe personnel.


Il y a des chansons qui ne se contentent pas de séduire. Elles s’imposent, captivent, suspendent le temps. Hey Jude, l’un des chefs-d’œuvre de Paul McCartney, appartient à cette catégorie rare. Mais ce que l’on sait moins, c’est que cette ballade universelle, longue de plus de sept minutes, fut dévoilée pour la toute première fois… à une soirée organisée en l’honneur des Rolling Stones. Une soirée que McCartney, sans même le vouloir, allait transformer en triomphe personnel.

Sommaire

Le feu couve sous l’or : l’été 1968

Lorsque Paul McCartney écrit Hey Jude à l’été 1968, les Beatles sont à un tournant. Après l’explosion de créativité de Sgt. Pepper’s, le groupe entre dans une période plus sombre, plus tendue. Les sessions du White Album sont marquées par les conflits, les ego s’exacerbent, et Ringo Starr quitte même brièvement le groupe.

C’est dans ce climat que Paul compose cette chanson, initialement intitulée Hey Jules, pour réconforter Julian Lennon, alors âgé de cinq ans, bouleversé par la séparation de ses parents, John et Cynthia. McCartney, touché par la situation, prend sa voiture et rend visite à Cynthia dans leur maison de Weybridge. Sur le chemin, l’inspiration le saisit.

Il racontera plus tard : « J’ai commencé à fredonner Hey Jules, don’t make it bad. Je voulais lui dire que, malgré la douleur, les choses s’arrangeraient. » La chanson évoluera ensuite, devenant Hey Jude, pour une meilleure sonorité.

Un titre personnel devenu universel

Si l’origine du morceau est intimement liée à Julian Lennon, plusieurs interprétations verront le jour. John lui-même estimait que McCartney, consciemment ou non, lui adressait le morceau, à lui, au moment où il s’éloignait pour vivre pleinement son histoire avec Yoko Ono.

« Il dit : ‘Va la chercher’, comme pour me dire d’y aller, même s’il ne voulait pas vraiment que je parte », confiera Lennon en 1980. Paul, quant à lui, a toujours revendiqué une motivation simple : « C’était pour Julian. Mais bien sûr, on peut y entendre autre chose. »

Cette ambiguïté est l’une des forces du morceau. Certains y entendent un chant de consolation, d’autres un encouragement à l’amour, d’autres encore une quête de soi. Le critique Tim Riley a justement écrit : « McCartney commence par consoler un autre… et finit par se consoler lui-même. »

Une révélation qui fait de l’ombre à Jagger

La première écoute publique de Hey Jude n’eut pas lieu dans un studio, mais à Vesuvio’s, une boîte de nuit londonienne où Mick Jagger célébrait la sortie imminente de Beggars Banquet, nouvel album des Rolling Stones. Ce 1968-là, Londres est le théâtre d’une révolution culturelle. Chaque note, chaque phrase des Beatles ou des Stones est disséquée, idolâtrée, redoutée.

Paul arrive à la soirée, un sourire discret aux lèvres. Dans les mains, un précieux acetate — un pressage test de Hey Jude. Marianne Faithfull, compagne de Jagger à l’époque, se souvient : « On était tous en train de passer un bon moment, et Paul entre calmement, les mains derrière le dos. “Qu’as-tu apporté, Paul ?” On lui demande. “Oh, pas grand-chose”, répond-il. Puis il met Hey Jude. C’était la première fois que quelqu’un l’entendait. On était tous soufflés. »

John Winn, biographe, écrira plus tard que Paul « ruina la fête des Stones » sans le vouloir. Il ne restait plus rien à dire après ça. La chanson, dans sa première forme brute, avait tout emporté.

Une odyssée de plus de sept minutes

Hey Jude est une audace formelle. À une époque où la plupart des singles radio ne dépassent pas trois minutes, McCartney signe un morceau de plus de sept minutes. La structure est unique : une première moitié mélodique, poignante, puis une deuxième partie en forme de mantra — Na-na-na-na Hey Jude — répétée à l’infini, comme une libération.

George Martin, producteur historique des Beatles, s’en inquiète : « On ne pourra jamais passer ça à la radio. » Paul répond, imperturbable : « Ils passeront ce qu’on leur donnera. »

Enregistrée en juillet et août 1968 aux studios Trident, avec leur tout nouveau matériel huit pistes, la chanson est ensuite mixée à Abbey Road. McCartney tient bon sur la durée, et le résultat est, pour une fois, unanime. Même Derek Johnson de NME, qui regrette que le titre soit « un peu trop long », parle d’« une chanson magnifique, irrésistible ».

Une onde de choc mondiale

Sorti le 26 août 1968, Hey Jude devient un phénomène. Numéro 1 dans une vingtaine de pays, dont les États-Unis où il y reste neuf semaines en tête du Billboard Hot 100, il devient le plus grand succès commercial des Beatles à ce jour. Sa puissance émotionnelle transcende les âges, les langues, les contextes.

Sur scène, Paul en fait un moment de communion avec le public. Encore aujourd’hui, il conclut souvent ses concerts avec cette chanson, laissant la foule entonner le na-na-na final, dans un mélange de nostalgie et de ferveur collective.

Quand McCartney redevient McCartney

L’anecdote de la soirée des Stones n’est pas qu’un détail savoureux de l’histoire du rock britannique. Elle résume, en une scène, ce que représente Paul McCartney : un homme capable, en un seul morceau, de bouleverser une assemblée pourtant aguerrie, de captiver des musiciens en pleine gloire, de transcender la rivalité par la beauté.

Hey Jude n’est pas simplement une chanson parmi d’autres dans le répertoire des Beatles. Elle est la preuve que, même au cœur des tensions internes, la magie demeure. La capacité de Paul à parler à tous — enfants, adultes, amants, âmes esseulées — reste intacte.

Et ce soir-là, à Londres, entre champagne et cigarettes, dans le brouhaha d’un club privé, McCartney, sans bruit, sans arrogance, a rappelé au monde pourquoi on l’appelait un génie.


Retour à La Une de Logo Paperblog