En 1973, Paul McCartney traverse une période de doute intense. Isolé après l’échec de ses premiers albums post-Beatles, il enregistre « Band on the Run » à Lagos dans des conditions extrêmes. Contre toute attente, cet album devient un triomphe critique et commercial, marquant la renaissance artistique de McCartney et affirmant Wings comme un groupe majeur.
Il est tentant, rétrospectivement, de considérer Paul McCartney comme une force tranquille, traversant les décennies avec la régularité d’un métronome. Pourtant, au début des années 1970, l’homme derrière Let It Be et Hey Jude doute. Il vacille. Il songe à tout arrêter. Loin de l’image immaculée de l’ex-Beatle assuré, McCartney est alors un artiste meurtri, abîmé par les critiques, isolé dans un paysage musical en mutation, et hanté par l’ombre immense de ce que furent les Beatles.
C’est dans cet entre-deux fragile, fait de désillusions et de volontés contrariées, que va émerger Band on the Run (1973), œuvre majeure, disque de reconquête, et sans doute le chef-d’œuvre absolu de sa période post-Beatles.
Sommaire
- Les débuts laborieux d’un nouveau chapitre
- L’Afrique comme échappatoire… et comme épreuve
- Un homme-orchestre face à l’adversité
- Des titres devenus des classiques
- Un triomphe critique et populaire
- Une pochette culte, une légende renforcée
- L’acte fondateur d’une nouvelle ère
- La fuite vers soi
Les débuts laborieux d’un nouveau chapitre
La rupture officielle des Beatles en avril 1970 laisse Paul dévasté. Il sort dans la foulée un premier album solo sobrement intitulé McCartney, bricolé à domicile, sans artifice, et accompagné d’un communiqué lapidaire officialisant la fin du groupe. Les critiques sont sévères, le public perplexe. L’album suivant, Ram (1971), est accueilli avec un mélange d’indifférence et d’ironie. On y perçoit des qualités mélodiques, mais sans la flamboyance attendue.
McCartney enchaîne avec la création de Wings, groupe qu’il conçoit comme une nouvelle aventure collective aux côtés de son épouse Linda et du guitariste Denny Laine. Mais Wild Life (1971) puis Red Rose Speedway (1973) peinent à convaincre. Les critiques sont acerbes. Les ventes tièdes. Dans un climat où George Harrison triomphe avec All Things Must Pass et John Lennon impose son Imagine, McCartney apparaît en retrait, presque dépassé.
Linda confiera plus tard à Sounds Magazine : « Paul pensait : ‘C’est soit je me tranche la gorge, soit je retrouve ma magie.’ »
L’Afrique comme échappatoire… et comme épreuve
Décidé à rompre avec Londres, Paul choisit d’enregistrer son prochain album loin du tumulte, dans un endroit inattendu : Lagos, Nigeria. L’idée de départ est simple : changer d’air, s’isoler pour mieux créer. Le studio d’EMI sur place semble propice. Le soleil africain aussi.
Mais avant même de partir, Wings se désagrège. Henry McCullough quitte le groupe à cause de « divergences musicales » — en réalité un désaccord frontal avec Paul sur un arrangement de guitare. Puis c’est le batteur Denny Seiwell qui annonce son départ… une heure avant le vol. Wings se retrouve réduit à un trio : Paul, Linda, Denny Laine.
L’arrivée à Lagos est loin d’être idyllique. Le studio est rudimentaire, l’humidité insupportable, les conditions de travail précaires. Paul est même victime d’une tentative de vol violent dans la rue. Pourtant, c’est là, dans cet environnement instable, que va naître l’un des plus grands albums de sa carrière.
Un homme-orchestre face à l’adversité
Paul McCartney décide de prendre les choses en main. Il assure lui-même la batterie, la basse, les guitares et le piano. Linda aux claviers, Denny à la guitare rythmique. L’album se construit ainsi, morceau par morceau, dans une atmosphère de résilience.
Le thème du disque s’impose presque naturellement : l’évasion. Band on the Run raconte la fuite, au sens propre comme au figuré. Dès l’ouverture, un prisonnier rêve de liberté : « Stuck inside these four walls / Sent inside forever… » L’image fait écho à la situation personnelle de Paul, enfermé dans les attentes, les jugements, et le poids de son propre passé.
Des titres devenus des classiques
Parmi les neuf morceaux de l’album, plusieurs s’imposeront comme des incontournables de la scène. La chanson-titre, Band on the Run, débute comme une ballade nostalgique avant de se métamorphoser en cavalcade euphorique. Jet, hymne pop-rock imparable, explose avec une énergie nouvelle. Let Me Roll It, avec son riff hypnotique, rappelle étrangement le style de Lennon — clin d’œil assumé ou influence inconsciente ?
Mrs Vandebilt, 1985, Bluebird… chaque titre respire une liberté retrouvée, une richesse d’arrangements et une cohérence stylistique qui manquaient aux précédents projets.
Un triomphe critique et populaire
Sorti le 30 novembre 1973 au Royaume-Uni (et le 5 décembre aux États-Unis), Band on the Run ne connaît pas un démarrage fulgurant. Mais peu à peu, l’album grimpe. Il finit par atteindre la première place des classements de part et d’autre de l’Atlantique. Le public suit, les critiques s’inclinent.
Dans NME, Charles Shaar Murray écrit : « L’ex-Beatle qu’on croyait le moins apte à rebondir vient de réussir un véritable tour de force. » Il ajoute, dans un élan typiquement britannique : « Si quelqu’un dénigre McCartney devant vous, frappez-le au visage et faites-lui écouter cet album. Il vous remerciera ensuite. »
Rolling Stone place le disque parmi les meilleurs de 1973. Jon Landau le compare même favorablement au mythique Plastic Ono Band de Lennon, saluant la « renaissance artistique d’un génie mélodique ».
Une pochette culte, une légende renforcée
La pochette de l’album, photographiée par Clive Arrowsmith, contribue à l’aura du disque. On y voit McCartney, Linda, Denny Laine et une série de célébrités britanniques (Michael Parkinson, James Coburn, Christopher Lee…) figés comme pris en flagrant délit d’évasion. Une image décalée, mais révélatrice de l’esprit d’autodérision et de défiance qui anime McCartney.
L’acte fondateur d’une nouvelle ère
Avec Band on the Run, Paul ne revient pas seulement dans la course : il en prend la tête. L’album pose les jalons d’une décennie de succès, où Wings s’imposera comme l’un des groupes majeurs des années 70. Il amorce aussi une transformation de l’image de McCartney : celle d’un artisan de la pop capable de se réinventer, sans jamais trahir son essence.
Plus encore, Band on the Run est la preuve éclatante que le doute peut être fécond, que les échecs initiaux n’effacent pas le talent, et que les plus grandes œuvres naissent souvent dans la douleur et l’incertitude.
La fuite vers soi
« C’est un album sur la liberté », dira McCartney. Mais ce n’est pas tant la liberté géographique — celle que l’on trouve en fuyant Londres pour Lagos — que la liberté intérieure, reconquise au prix de l’effort. À travers cet album, Paul ne fuit pas seulement le regard des autres, il fuit son propre passé pour mieux le réintégrer, le sublimer.
Plus de cinquante ans après sa sortie, Band on the Run demeure un sommet. Non pas uniquement pour ses mélodies, ses tubes ou ses arrangements, mais pour ce qu’il représente : la victoire d’un homme qui a cru avoir tout perdu — et qui a tout reconstruit.
