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Here Today : Paul McCartney, les larmes d’un ami, les mots d’un frère

Publié le 25 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Composée en 1981 après l’assassinat de John Lennon, « Here Today » est une lettre musicale bouleversante de Paul McCartney à son ami disparu. À travers cette ballade intime, McCartney exprime regrets, amour et réconciliation. Ce morceau discret mais puissant est devenu un pilier de ses concerts et une œuvre phare sur le deuil et l’amitié profonde entre deux légendes des Beatles.


Il est des chansons que l’on n’écrit qu’une fois dans une vie. Des chansons qui vous arrachent à vous-même, qui demandent de descendre plus bas que l’inspiration, jusque dans les couches profondes du deuil et du souvenir. Here Today, composée en 1981 par Paul McCartney en hommage à John Lennon, fait partie de ces morceaux-là. Plus qu’un simple hommage musical, c’est un dialogue posthume, un testament intime, un pardon sans réponse.

Depuis sa sortie en avril 1982 sur l’album Tug of War, cette ballade n’a cessé d’accompagner McCartney en tournée, comme une prière silencieuse, toujours capable de raviver en lui l’émotion brute de l’absence. Et si Yesterday est devenu l’hymne planétaire de la mélancolie amoureuse, Here Today en est le versant fraternel, douloureux, mais lumineux.

Sommaire

  • Le poids des non-dits
  • Le choc de décembre 1980
  • Un dialogue impossible, mais nécessaire
  • Une orchestration dépouillée pour une émotion nue
  • Le pardon, la réconciliation, l’amour
  • Une œuvre qui traverse les générations
  • Lennon-McCartney : un amour fraternel qui survit à la mort

Le poids des non-dits

La relation entre Paul McCartney et John Lennon fut l’une des plus fertiles — et des plus complexes — de l’histoire de la musique populaire. Leur alliance créative au sein des Beatles a donné naissance à des chefs-d’œuvre intemporels. Mais derrière la complémentarité musicale se cachait un rapport de forces, fait d’admiration, de rivalité, de tendresse refoulée, et d’incompréhensions grandissantes.

À partir de la fin des années 1960, les tensions se cristallisent. Les sessions du White Album sont marquées par l’individualisme croissant des membres, l’intrusion de Yoko Ono dans la dynamique du groupe, les désaccords financiers, et surtout, la lassitude. Lennon annonce son départ dès septembre 1969, demandant « un divorce ». La rupture est consommée dans la douleur, Paul étant le dernier à croire encore à l’unité du groupe.

Pendant près d’une décennie, les échanges entre les deux anciens partenaires sont teintés d’amertume. Par chansons interposées, ils se lancent des piques : Too Many People (1971) côté McCartney, réponse cinglante de Lennon avec How Do You Sleep?. Mais derrière la joute musicale subsiste un lien inaltérable. Dans les années 1970, leur amitié renaît en sourdine, ponctuée de rencontres discrètes, comme cette jam session de 1974, au studio de John à New York.

Le choc de décembre 1980

Le 8 décembre 1980, John Lennon est assassiné devant le Dakota Building par un déséquilibré. Le monde est en état de sidération. McCartney apprend la nouvelle au studio AIR de George Martin. Interrogé brièvement par des journalistes, il marmonne un maladroit « It’s a drag », qui sera très mal interprété. En réalité, Paul est sonné, incapable d’exprimer sa peine devant les caméras.

C’est dans le silence, loin des micros, qu’il va s’autoriser à faire son deuil. Il se retire en Écosse, dans sa ferme, et c’est là qu’il commence à écrire. Les mots viennent difficilement. « Je pleurais en l’écrivant », confiera-t-il plus tard. Here Today naît de ce besoin impérieux de parler à celui qui n’est plus là, de dire enfin ce qui n’a pas été dit.

Un dialogue impossible, mais nécessaire

La structure même de Here Today est celle d’une conversation imaginaire. McCartney s’adresse directement à Lennon, comme pour tenter de réparer les brisures. Il imagine ce que John aurait répondu, y compris son ironie coutumière, sa réticence aux effusions émotionnelles. « Tu m’aurais probablement dit : “Allez, fiche-moi la paix, tu ne me connais pas du tout !” »

Mais Paul insiste. Il dit qu’il le connaissait, qu’il l’aimait, et que cette affection, longtemps étouffée par les egos et les rancunes, est toujours là, intacte. Le moment le plus bouleversant survient lorsqu’il lâche enfin les mots « I love you », qu’il avait toujours hésité à dire à voix haute. « Une partie de moi disait : ‘Tu vas vraiment dire ça ?’ Et j’ai répondu : ‘Oui, je dois le dire. C’est vrai.’ »

Une orchestration dépouillée pour une émotion nue

Musicalement, Here Today est l’exemple même de la sobriété expressive. Enregistrée avec George Martin à la production, la chanson repose sur un simple quatuor à cordes et une guitare acoustique. Aucun artifice. Juste la voix tremblante de Paul, un souffle suspendu, et des silences lourds de sens.

En concert, McCartney continue de l’interpréter, souvent seul, devant des milliers de spectateurs devenus témoins silencieux de cette confession publique. Il a confié au Guardian : « Une fois par tournée, la chanson m’attrape. Je pense que je vais m’en sortir, et soudain, l’émotion me submerge. Je me souviens qu’il était un ami formidable, et un homme très important dans ma vie. Et il me manque, vous savez ? »

Le pardon, la réconciliation, l’amour

Ce qui rend Here Today si puissant, c’est qu’elle ne cherche pas à idéaliser John Lennon. McCartney n’efface pas les conflits, il les accepte. Il se souvient d’un homme compliqué, brillant, mordant, parfois cruel, mais fondamentalement loyal. Un frère de sang et de création.

À travers cette chanson, McCartney réussit un double pari : s’adresser à Lennon, et à nous tous. Il nous tend un miroir, dans lequel se reflète l’amitié, avec ses heurts, ses éloignements, et cette nécessité de dire les choses avant qu’il ne soit trop tard.

Une œuvre qui traverse les générations

Here Today occupe une place unique dans le répertoire de McCartney. Elle ne fut jamais un tube. Elle ne grimpa pas dans les charts. Et pourtant, elle demeure l’une de ses chansons les plus aimées, les plus respectées, tant par ses pairs que par le public.

Elle est aujourd’hui étudiée dans les écoles de musique, analysée dans les universités, jouée lors de concerts commémoratifs. Elle a même inspiré d’autres artistes à écrire leurs propres lettres à des amis disparus. Car au fond, Here Today n’est pas une chanson sur John Lennon. C’est une chanson sur l’amitié, sur la perte, et sur la vérité émotionnelle que seule la musique peut porter.

Lennon-McCartney : un amour fraternel qui survit à la mort

La légende du duo Lennon-McCartney ne repose pas uniquement sur les dizaines de chefs-d’œuvre qu’ils ont écrits ensemble. Elle s’appuie aussi sur leur humanité, sur leur capacité à s’aimer, à se détester, à se retrouver, à se perdre.

En écrivant Here Today, Paul McCartney n’a pas seulement rendu hommage à un ami assassiné. Il a offert au monde une leçon de vulnérabilité. Il a montré qu’on pouvait être une icône, une légende vivante, et pourtant pleurer comme un enfant quand un autre géant s’éteint.

Il a, en quelque sorte, refermé le cercle. Là où tout avait commencé — deux garçons de Liverpool, échangeant des chansons, des rêves, des blagues — McCartney revient, seul cette fois, avec une guitare et des larmes. Et il chante.

Il chante pour John. Il chante pour nous.


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