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« Yes It Is » : la ballade que John Lennon méprisait et que Paul McCartney adorait

Publié le 26 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Composée par John Lennon avec l’aide de Paul McCartney, Yes It Is est une ballade de 1965 que Lennon reniera plus tard, la jugeant comme une pâle copie de This Boy. McCartney, au contraire, en soulignera la beauté vocale et la finesse émotionnelle. Une chanson discrète mais poignante, révélatrice des tensions créatives du duo.


Au sein de l’extraordinaire catalogue des Beatles, il existe des chansons qui, malgré leur qualité intrinsèque ou leur réception favorable, n’ont jamais trouvé grâce aux yeux de leurs créateurs. Des morceaux que le public chérit, mais que leurs auteurs ont, avec le temps, relégués au rang d’erreurs de parcours. L’exemple de Yes It Is (1965), composée essentiellement par John Lennon avec l’aide de Paul McCartney, incarne parfaitement cette dissonance entre création, réception et mémoire.

Dans cette ballade élégiaque, où les harmonies vocales du trio Lennon–McCartney–Harrison atteignent une forme de grâce surannée, Paul entend une œuvre rare, fine et émotive. John, lui, n’y voit qu’un échec recyclé.

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L’ombre de « This Boy »

Pour comprendre le rejet de Lennon, il faut remonter à « This Boy », ballade de 1963 où le groupe s’essayait déjà à un style doo-wop mêlé à des harmonies serrées inspirées des Everly Brothers. Ce titre, entièrement composé par John, fut salué pour sa douceur mélodique et son raffinement vocal.

Mais deux ans plus tard, Lennon tente d’en recréer la magie avec Yes It Is, tout en avouant son insatisfaction. « C’était moi essayant de réécrire This Boy, mais ça n’a pas marché », lâchera-t-il plus tard, balayant la chanson avec une sévérité presque cruelle, comme il en avait souvent envers ses propres œuvres.

Et pourtant, à l’écoute, Yes It Is séduit par son atmosphère vaporeuse, son intro à la guitare saturée d’écho, sa mélodie en suspens, et cette mélancolie typique des ballades lennoniennes d’antan. Le morceau évoque la douleur de ne pouvoir aimer à nouveau sans être hanté par un amour passé. Une émotion complexe, presque adulte, que le jeune Lennon de 1965 parvient pourtant à canaliser avec subtilité.

McCartney, défenseur inattendu de la ballade lennonienne

Face à ce rejet, Paul McCartney se montre bien plus tendre. Dans de nombreuses interviews, il a défendu la chanson avec chaleur :

« Yes It Is est une très belle chanson de John, une ballade, ce qui était inhabituel pour lui. Il en a écrit de très belles, même si l’on dit souvent que c’est moi le balladeer. »

McCartney souligne également sa participation à l’élaboration du morceau : « C’était son inspiration, mais j’étais là pour l’aider à le terminer. » Une formule délicate, qui montre bien la dynamique du duo : de l’inspiration brute de Lennon naissait souvent une forme musicale affinée par McCartney.

Cette reconnaissance entre les lignes rappelle que, malgré les tensions ultérieures, la complicité créative des deux hommes fonctionnait encore à plein régime en 1965, même si les premiers signes de divergence poétique et esthétique apparaissaient déjà.

La beauté discrète de « Yes It Is »

Sortie en face B du single Ticket to Ride, Yes It Is est souvent restée dans l’ombre des grands classiques du groupe. Pourtant, sa structure harmonique complexe, son dépouillement instrumental (guitare électrique traitée avec un effet de volume swell, basse discrète, percussions minimales) et surtout la richesse de ses voix superposées en font une pièce d’orfèvrerie pop.

On y entend une fragilité rare chez Lennon, une vulnérabilité masquée par son habituel détachement. Le texte — « I would remember all the things we planned / Understand it’s true / Yes it is, it’s true » — vibre d’un romantisme douloureux que l’auteur lui-même semblait rejeter, peut-être parce qu’il ne correspondait plus à l’image plus tranchante qu’il voulait alors incarner.

Une autocritique révélatrice du perfectionnisme de Lennon

Ce dédain affiché de Lennon pour Yes It Is ne doit pas être interprété comme un rejet absolu de la qualité musicale. Il s’inscrit dans un rapport complexe à sa propre production, souvent teinté d’exigence féroce, voire d’auto-dénigrement. Lennon a régulièrement révisé ses jugements sur ses chansons, allant jusqu’à mépriser des œuvres que le public considérait comme majeures (Run for Your Life, Dig a Pony, voire Lucy in the Sky with Diamonds).

Cette attitude révèle une personnalité en quête constante d’authenticité, souvent insatisfaite de ce qu’il percevait comme des concessions ou des ébauches inabouties. Pour Lennon, Yes It Is représentait peut-être moins une ballade ratée qu’un moment de doute ou de réchauffé stylistique qu’il ne parvenait plus à assumer.

Réhabiliter les chansons mésestimées

Aujourd’hui, dans le sillage de réévaluations critiques du répertoire Beatles, des titres comme Yes It Is connaissent un regain d’intérêt. La jeune génération, plus sensible à l’intimité et à la simplicité que ne l’étaient les critiques des années 1970, redécouvre dans ce morceau une élégance discrète, un classicisme humble mais sincère.

Et surtout, Yes It Is rappelle une vérité essentielle : même les demi-mesures des Beatles restent, pour la plupart, des œuvres dignes d’étude, de redécouverte, d’admiration.

Entre l’amour modeste de McCartney et le rejet sévère de Lennon, Yes It Is navigue à contre-courant de l’histoire officielle. Et c’est peut-être là, dans cette zone grise, que se cache sa beauté : celle d’une chanson ni parfaite ni oubliable, mais profondément humaine.


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