Mick Jagger, témoin privilégié de l’âge d’or du rock britannique, livre une analyse tranchante de la séparation des Beatles. Pour lui, la rivalité d’ego entre Lennon et McCartney a rendu leur cohabitation impossible. Un regard extérieur, lucide, sans nostalgie, mais éclairant.
Depuis le 10 avril 1970, date à laquelle Paul McCartney officialisa, par voie de communiqué, son retrait des Beatles, le monde entier cherche à répondre à une seule question : pourquoi ? Pourquoi un groupe aussi mythique, aussi créatif, aussi soudé à ses débuts, s’est-il désagrégé alors qu’il dominait encore la planète musicale ?
Des générations de journalistes, d’historiens et de fans se sont succédé pour tenter d’élucider ce mystère. Les causes avancées sont multiples : querelles artistiques, divergences personnelles, pressions financières, mésentente sur la gestion du catalogue Apple, relations conjugales, ou encore l’arrivée d’Allen Klein, le nouveau manager imposé à trois quarts du groupe contre la volonté de McCartney. Toutes ces causes sont vraies, et aucune ne suffit seule à expliquer ce naufrage.
Mais lorsque Mick Jagger, chanteur charismatique des Rolling Stones et contemporain direct des Beatles, prend la parole sur ce sujet, son point de vue mérite qu’on s’y arrête. Car Jagger, loin de l’idéalisation romantique ou des reconstructions tardives, apporte une lecture crue et lucide : celle de l’égo et de la rivalité au sommet.
Sommaire
- Une proximité méconnue entre Beatles et Stones
- Jagger, spectateur lucide de la chute
- Une rivalité longtemps contenue, puis impossible à ignorer
- Une lecture corroborée par les autres Beatles
- Le regard de Jagger : simple mais juste
Une proximité méconnue entre Beatles et Stones
Si les Beatles et les Stones ont souvent été opposés dans l’imaginaire collectif — les premiers, garçons sages ; les seconds, mauvais garçons provocateurs — la réalité est bien plus nuancée. Dans les premières années de leur ascension, les deux groupes se côtoient régulièrement, fréquentent les mêmes clubs londoniens, enregistrent parfois dans les mêmes studios, partagent producteurs, amis, voire chansons.
C’est Lennon et McCartney eux-mêmes qui offrent I Wanna Be Your Man aux Rolling Stones pour en faire leur deuxième single, en 1963. Jagger, en retour, chante dans le chœur polyphonique de All You Need Is Love en 1967. Il est également présent lors des sessions de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, qui, selon ses dires, s’apparentaient à une « auberge espagnole psychédélique », ouverte à toute la bohème londonienne.
Derrière l’image médiatique de la rivalité, il y avait une réelle complicité — mais aussi une conscience aiguë, de part et d’autre, de la place que chacun occupait sur l’échiquier du rock britannique.
Jagger, spectateur lucide de la chute
Interrogé en 1995 par le magazine Rolling Stone, Mick Jagger livre une analyse sans détour de ce qu’il considère être la vraie raison de l’implosion des Beatles. Pour lui, tout repose sur la rivalité de leadership entre Lennon et McCartney.
« Je peux me risquer à dire qu’ils avaient tous deux des personnalités très fortes, et qu’ils se voyaient comme totalement indépendants », confie-t-il. « Ils semblaient très compétitifs quant à la direction du groupe. »
Jagger poursuit, avec ce ton sec qui lui est propre :
« John et Paul étaient trop forts. Ils voulaient être aux commandes. Si vous avez dix choses à faire, ils voulaient chacun s’occuper de neuf. Comment voulez-vous que ça fonctionne ? »
La formule est brutale, mais elle a le mérite d’être claire. Pour Jagger, deux capitaines sur un même navire, surtout quand il s’agit d’un vaisseau aussi colossal que les Beatles, c’est la garantie d’un naufrage.
Une rivalité longtemps contenue, puis impossible à ignorer
Jagger touche ici un point crucial. Dès les débuts du groupe, Lennon et McCartney fonctionnent comme un tandem complémentaire : l’un, instinctif, abrasif, provocateur ; l’autre, mélodique, perfectionniste, structuré. Ensemble, ils créent une alchimie inégalée.
Mais à mesure que les années passent, les différences deviennent des fractures. Lennon se radicalise, McCartney devient directeur artistique de facto, George Harrison réclame enfin sa place, Ringo Starr se lasse des tensions internes. Le ciment des débuts s’effrite.
Ce que Jagger perçoit, de l’extérieur mais à courte distance, c’est la montée des égos, alimentée par la célébrité démesurée du groupe. Les Beatles ne sont plus un quatuor uni, mais une somme de personnalités rivales sous une bannière commune.
Jagger, en fin observateur des mécanismes du pouvoir dans un groupe, ne s’y trompe pas : si les Stones, eux, ont tenu — malgré les disputes, les départs, les excès — c’est en grande partie parce que Jagger et Keith Richards, malgré leur ego, ont su établir un pacte de survie, un équilibre pragmatique dans la gouvernance du groupe.
Une lecture corroborée par les autres Beatles
Les propos de Jagger ne sont pas isolés. Ils recoupent les propres aveux de George Harrison, qui exprimait dès 1969 son ras-le-bol d’être relégué à un rôle secondaire. Dans les Let It Be Sessions, filmées en janvier 1969, Harrison glisse à Lennon une phrase restée célèbre : « Je jouerai ce que tu veux que je joue, ou je ne jouerai pas du tout, si ça peut te faire plaisir. »
Même Paul McCartney, dans ses interviews récentes, reconnaît avoir voulu combler le vide laissé par Lennon, plus désengagé dans les dernières années, en prenant les rênes du groupe — ce qui fut perçu, à tort ou à raison, comme une volonté de contrôle.
Quant à Lennon, il n’a jamais caché son besoin d’émancipation et son rejet du carcan Beatles. À partir de 1968, c’est avec Yoko Ono qu’il compose, enregistre, expérimente. Le binôme créatif fondateur s’est désagrégé.
Le regard de Jagger : simple mais juste
Ce qui frappe dans la déclaration de Mick Jagger, c’est sa sobriété analytique. Là où d’autres cherchent des causes psychologiques profondes, des circonstances externes, ou des conspirations, lui pose une vérité simple : trop d’ego, pas assez d’écoute mutuelle.
Un constat d’autant plus crédible qu’il vient d’un pair, d’un artiste qui a lui-même traversé les orages de la célébrité mondiale, les rivalités créatives, les embardées narcotiques — et qui a vu de près le plus grand groupe du monde imploser.
Finalement, la séparation des Beatles n’a pas besoin d’être un mythe opaque. Elle est l’histoire, banale mais tragique, de deux hommes trop brillants pour cohabiter éternellement dans la même lumière. Et Mick Jagger, en vieux loup du rock, n’y voit ni drame grec ni malédiction : juste un excès de fierté, et l’impossibilité de partager les clés du royaume.
