Magazine Culture

Paul McCartney et la (re)naissance de l’intranquillité : Chaos and Creation in the Backyard

Publié le 26 mai 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En 2005, Paul McCartney surprend avec Chaos and Creation in the Backyard, album introspectif et épuré produit par Nigel Godrich. À 63 ans, il sort de sa zone de confort, renoue avec le doute créatif et signe un disque sincère, émouvant, loin des clichés pop. Une renaissance artistique saluée par la critique.


À l’ombre gigantesque des Beatles, il n’est jamais simple d’exister. Et lorsqu’on s’appelle Paul McCartney, que l’on a composé Yesterday, Let It Be, Hey Jude ou Eleanor Rigby, chaque note que l’on écrit après 1970 semble inévitablement peser moins lourd. Pourtant, au crépuscule de sa soixantième décennie, en 2005, McCartney signe avec Chaos and Creation in the Backyard un retour en grâce que peu attendaient, et que personne n’aurait osé prédire avec une telle intensité.

Ce disque — son treizième album solo — ne marque pas seulement un retour à une forme artistique authentique. Il témoigne d’une remise en cause profonde, d’un homme que l’on croyait définitivement installé dans sa zone de confort mélodique, et qui, soudain, accepte d’être ébranlé. À 63 ans, McCartney prouve qu’il peut encore surprendre, et surtout, qu’il n’a rien perdu de sa capacité à écrire des chansons qui parlent à l’âme.

Sommaire

Une carrière solo en demi-teinte : fulgurances et résignations

Depuis la séparation des Beatles, la carrière de McCartney oscille entre éclairs de génie et long fleuve tranquille, ponctuée de tubes radiophoniques et d’albums vite oubliés. Les années Wings ont donné Band on the Run, indéniablement l’un de ses sommets post-Beatles, mais aussi une série de disques tièdes, aux mélodies bien tournées mais sans enjeu.

Les années 1980 et 1990 s’enlisent dans une routine souvent anodine. Pipes of Peace, Press to Play, Driving Rain : autant d’albums qui, sans être honteux, peinent à susciter l’enthousiasme. Seuls quelques projets parallèles — comme la série d’albums expérimentaux signés The Fireman en duo avec Youth, du groupe Killing Joke — laissent entrevoir une audace intacte.

Et puis, en 2005, surgit cet objet singulier : Chaos and Creation in the Backyard. Un disque sans calcul commercial, sans euphorie nostalgique, sans ornement superflu. Un album de pop artisanale et élégante, porté par une énergie introspective rare chez McCartney.

Nigel Godrich, catalyseur de tension créative

L’élément déclencheur, c’est Nigel Godrich, producteur reconnu pour son travail avec Radiohead, Beck ou Air. McCartney sollicite Godrich après l’avoir entendu travailler sur Sea Change de Beck. L’idée est d’en faire le producteur d’un disque pop raffiné. Mais Godrich, dès les premières sessions, refuse tout compromis.

« Il voulait m’extraire de ma zone de confort », dira McCartney. « Il m’a dit dès le début : Je sais ce que j’aime. Il n’était pas flatteur. Il y a eu des tensions, des moments difficiles. »

Paul arrive avec son groupe de tournée, prêt à enregistrer comme il le fait depuis des années. Mais Godrich rejette cette méthode, exigeant que McCartney joue lui-même la quasi-totalité des instruments, comme il l’avait fait en 1970 sur McCartney. Le producteur rétablit un rapport de force, osant dire « non » à l’un des plus grands mélodistes du siècle.

McCartney, déstabilisé mais lucide, accepte le jeu. Il renonce à ses habitudes, et commence à comprendre ce qu’il était en train de perdre à force d’être trop seul maître à bord.

Un album de dépouillement, de doute et de grâce

De cette tension naît une série de chansons intimes, sensibles, parfois mélancoliques, qui tranchent radicalement avec la légèreté de ses œuvres précédentes. Dès l’ouverture, Fine Line pose le ton : un piano martelé, une mélodie en suspens, et une voix qui cherche l’équilibre. Suivent des pièces fragiles comme Jenny Wren, digne héritière de Blackbird, ou l’exquis At the Mercy, où Paul avoue sa perte de contrôle face aux événements.

“At the mercy of a busy road / Who can handle such a heavy load?”

Le disque alterne ballades acoustiques et miniatures baroques, comme Riding to Vanity Fair, l’une des chansons les plus amères jamais écrites par McCartney, où transparaît une désillusion presque harrisonienne.

Ce n’est pas un disque joyeux. Ce n’est pas un disque flamboyant. C’est un album d’artiste mûr, hanté par la question de la pertinence, par le poids du passé, et par la peur de ne plus savoir émouvoir. Et c’est précisément ce qui en fait une œuvre précieuse.

Réception critique : un consensus inattendu

À sa sortie, Chaos and Creation in the Backyard reçoit un accueil critique dithyrambique, rare pour un album de McCartney depuis les années 1970. NME parle d’un disque « digne de sa légende », Mojo salue « une œuvre superbe d’un homme qui refuse de s’auto-caricaturer », tandis que Rolling Stone évoque « un retour à la source ».

Le public suit, sans que le disque ne devienne un best-seller massif. Mais sa réputation grandit au fil des années, comme un secret bien gardé, un disque que l’on recommande entre mélomanes.

Il sera nommé aux Grammy Awards dans plusieurs catégories, dont celle de l’Album de l’année, et figure aujourd’hui dans la plupart des classements des meilleurs albums solo de McCartney.

Une ultime réinvention avant la sérénité

Dans les années qui suivent, McCartney enchaîne les albums — Memory Almost Full, New, Egypt Station, McCartney III — avec une constance respectable. Il y a des trouvailles, des refrains entêtants, des clins d’œil à son glorieux passé. Mais jamais plus il ne retrouvera cette intensité, cette mise à nu, ce dépouillement artistique que Chaos and Creation a su capter.

À 82 ans aujourd’hui, Sir Paul continue d’enregistrer, de se produire sur scène, d’expérimenter. Il reste, envers et contre tout, une figure vivante de l’histoire du rock. Mais Chaos and Creation in the Backyard restera, peut-être, sa dernière grande œuvre solo, son dernier disque à poser la question sans fard : suis-je encore capable de créer avec sincérité ?

Dans un monde musical dominé par la superficialité, McCartney, pour une fois, a douté. Il a douté utilement, profondément. Et c’est dans ce doute qu’il a retrouvé la magie. Avec Chaos and Creation in the Backyard, il n’a pas seulement brisé la routine : il a rappelé, une bonne fois pour toutes, qu’il était bien plus qu’un Beatle survivant. Il était encore un artiste.


Retour à La Une de Logo Paperblog