En 1969, Cream signe son dernier succès avec Badge, coécrit en secret par George Harrison sous le pseudonyme L’Angelo Misterioso. Ce morceau à l’atmosphère unique mêle l’énergie brute de Clapton à l’élégance mélodique de Harrison. Un titre culte, né d’une amitié musicale sincère et d’un heureux malentendu.
En mai 1969, alors que les Beatles dominent les classements britanniques avec Get Back, un autre single, plus discret mais profondément singulier, grimpe jusqu’à la 18e place du classement UK. Ce morceau s’intitule Badge, signé Cream, et il sera le dernier titre du power trio à figurer dans le Top 20. Mais derrière cette ultime incursion dans les charts se cache une présence aussi inattendue que déterminante : celle de George Harrison, dissimulé sous un pseudonyme énigmatique, L’Angelo Misterioso.
À la croisée des chemins du rock psychédélique, du blues britannique et de l’amitié inter-Beatles, Badge incarne tout à la fois un adieu, un clin d’œil, et une énigme musicale.
Sommaire
- Un trio en fin de course, une chanson en guise de testament
- George Harrison, alias L’Angelo Misterioso
- Une genèse transatlantique : des studios californiens à Londres
- Un titre, une erreur, une légende
- Une réception modeste mais durable
- L’écho d’un adieu en forme de passerelle
Un trio en fin de course, une chanson en guise de testament
Lorsqu’en mars 1969 paraît l’album Goodbye, les jeux sont faits : Cream, le supergroupe formé en 1966 par Eric Clapton, Jack Bruce et Ginger Baker, est déjà dissous. Le disque mêle enregistrement live (capté au Forum de Los Angeles en octobre 1968) et trois titres studio, gravés quelques mois plus tôt. Parmi eux, Badge se distingue immédiatement.
Ce n’est pas un hasard si cette chanson synthétise avec finesse le meilleur de Cream : une section rythmique d’une puissance tellurique, une mélodie inattendue, et surtout, un climat sonore à la fois aérien et tendu. Mais ce que l’on découvre surtout, c’est une écriture partagée entre Eric Clapton et George Harrison, deux amis dont la complicité musicale dépasse les clivages de groupes et de maisons de disques.
George Harrison, alias L’Angelo Misterioso
En raison de contraintes contractuelles, Harrison ne peut être officiellement crédité. Sa participation est donc masquée par le pseudonyme L’Angelo Misterioso — littéralement « l’ange mystérieux ». Une signature que l’on retrouvera d’ailleurs à d’autres occasions, notamment lorsqu’il offrira ses services à d’autres artistes de manière officieuse.
Sur Badge, il joue de la guitare rythmique, apportant à la chanson une rondeur harmonique et une clarté mélodique typiques de son style. C’est en quelque sorte un retour d’ascenseur : l’année précédente, Clapton avait joué le solo inoubliable — et lui aussi non crédité — de While My Guitar Gently Weeps, sur l’Album blanc des Beatles.
Cette amitié musicale entre Clapton et Harrison, qui s’épanouira ensuite dans des collaborations multiples (notamment dans Delaney & Bonnie, puis au Concert for Bangladesh), prend ici une forme limpide et touchante.
Une genèse transatlantique : des studios californiens à Londres
L’enregistrement de Badge débute dans un lieu encore tout neuf à l’époque : le studio Wally Heider à San Francisco, haut lieu de la scène californienne des années 70. C’est là, sous la houlette du producteur Felix Pappalardi, que sont posées les premières pistes.
L’ingénieur du son Bill Halverson, qui immortalisera également des sessions de Crosby, Stills, Nash & Young, se souvient d’un studio au son « incroyablement indulgent ». Guitares Marshall à plein volume, batterie résonnante, mais aussi voix intimes, tout semblait y trouver sa place.
Les overdubs, quant à eux, sont effectués à IBC Studios à Londres, apportant la touche finale à cette chanson qui mêle avec habileté l’énergie de Cream et l’élégance mélodique de George Harrison.
Un titre, une erreur, une légende
Mais pourquoi Badge ? Le nom de la chanson n’évoque ni le texte, ni un concept musical clair. L’anecdote est célèbre dans les cercles rock : Eric Clapton, lisant les notes de George Harrison, aurait mal interprété le mot « bridge » (pont, en musique), écrit de manière peu lisible, et l’aurait lu comme « badge ». Le malentendu fit sourire… et baptisa le morceau.
Ironiquement, Badge contient justement un changement de tonalité marquant — un « pont » — qui intervient après une montée instrumentale subtile, et transforme la chanson en deux parties distinctes, presque deux mini-mouvements.
Autre singularité sonore : le passage de la guitare de Clapton à travers un haut-parleur Leslie, donnant à l’instrument une sonorité tournoyante et enveloppante, typique des claviers Hammond. Cette texture devient l’un des éléments signatures du morceau.
Une réception modeste mais durable
Si Badge n’atteint que la 60e place du classement américain, il connaît un succès plus notable au Royaume-Uni, grimpant jusqu’à la 18e position. Ce sera le dernier single de Cream à figurer dans le Top 20 britannique, alors que Get Back des Beatles — avec Billy Preston — domine encore les charts.
Mais Badge connaîtra un destin plus long que ses chiffres de vente ne le laissent croire. Le morceau deviendra un pilier des concerts de Clapton, et une pièce de choix pour les fans, qui y voient la quintessence d’une époque charnière : celle de la fin des années 1960, quand les collaborations se faisaient sans ego, mais avec un sens aigu de la musique partagée.
L’écho d’un adieu en forme de passerelle
Avec le recul, Badge apparaît comme un pont discret entre deux mondes : celui des supergroupes à la virtuosité brute (Cream), et celui des songwriters en quête d’un son plus intérieur (George Harrison post-Beatles). C’est aussi l’un des derniers éclats d’un rock encore organique, avant l’ère du stadium rock et de la surproduction des années 1970.
Si Cream se sépare définitivement cette année-là, Clapton continue sa route, George entame sa carrière solo, et la musique continue d’évoluer. Mais ce petit titre de trois minutes trente, fruit d’une amitié sincère et d’un heureux malentendu lexical, conserve une puissance étrange, comme un sourire en coin glissé entre deux adieux.
« L’Angelo Misterioso » n’avait pas besoin d’apparaître en pleine lumière. Sa présence se ressentait dans chaque accord, chaque vibration de cette chanson intemporelle. À la fois énigmatique et profondément humaine, Badge reste l’un des joyaux les plus subtils du panthéon rock britannique.
